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L'histoire de Hana : l’écriture de femmes issues de l’immigration est en train d’imposer sa signature

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L'art, y compris l'art d'écrire, est-il un don, ou bien le fruit d'un long apprentissage?  Cette question me renvoie à d'autres questions que l'on a abordées lors de notre débat philosophique sur la notion de l'art. Fallait-il attendre qu'on  accumule la lecture avant d'entamer l'écriture? Est ce-que l'écriture s'impose à nous, ou alors  c'est nous qui allons vers l'écriture? Et puis aller vers l'écriture, relève t-il d'un plaisir  partagé  entre le lecteurE et l'écrivainE ? L’écriture, est-elle une recherche d'une  certaine originalité que la critique exige ?

Je pense que le roman Hana Thierry, les hirondelles et autres noms d’oiseaux (1), s'est déjà installé dans cette originalité en mettant le lecteur à l'aise. Son aisance, en plus du fait qu'elle me parle, n'est pas seulement d'ordre psychologique, laquelle consiste à sympathiser avec quelques personnages au détriment des autres, mais aussi appelle l'éthique de lire. C'est à dire, être fidèle au périple et aller jusqu'au bout de l'histoire et espérer que cela dure, contrairement aux écrits qui causent l'ennui, chassent le plaisir et n'engendrent  en nous qu'un seul souhait, c'est de s'en débarrasser le plus vite possible. Si je n'arrive pas à vous tuer, c'est que vous n'avez pas réussi à me procurer le mal du plaisir, leur dis-je.

Ce roman de Touria Arab- Lebondel me rappelle  une jeunesse dont le contexte diffère de celui des Hirondelles ou de Saint Vincent. Lire ce texte est une occasion pour moi de revenir sur une période de ce collégien  que j’étais, où la mixité n'était qu'un nom et non pas une réalité telle que Hana Thierry l'a vécue. Si l'atmosphère bon enfant régnait  sur cette excursion malgré des petites querelles entre élèves, pimentée de grain d’adolescence, nous, élèves de ce collège se trouvant dans un hameau, au fin fond du moyen Atlas, nous n’avons jamais fait d’excursion. Le mot excursion nous est conté dans des fascicules et des textes qui fertilisent notre imagination.

« Dans mon école, l’apprentissage ne s’inspire pas de théories d’ordre pédagogique. Il s’est référé à une fausse idée selon laquelle le bâton est sorti du paradis ». 

La personnalité de Hana est forgée dans une mixité où garçons et filles se contredisent.  Ces jeunes  s’’expriment comme ils l’entendent quitte à choquer autrui. Toutefois, Madame Lecomte est là pour que l’entente l’emporte sur les litiges. Le malentendu entre Hana et Malik est la manifestation  d’un manque de distanciation qui précède le questionnement. Il est tout à fait normal que la projection prenne le dessus par rapport à la réflexion à un âge dont la distinction ne s’est pas encore développée. C’est à la pédagogie de faire appel à la raison et de gérer la différence. D’où le double rôle de l’école : éduquer et propager le savoir. Il se trouve que mon école n’a rien à voir avec  celle qui a forgé la personnalité de Hana. Mon école prône la correction par la violence au lieu du dialogue. Dans mon école, l’apprentissage ne s’inspire pas de théories d’ordre pédagogique. Il s’est référé à une fausse idée selon laquelle le bâton est sorti du paradis. Une complicité s’est donc institutionnalisée depuis le début entre le père, le fqih et l’instituteur. Laquelle complicité consistait à partager les rôles. Le fqih égorge tandis que le père  dépouille la petite bête que j’étais.  Mon corps porte toujours la cicatrice de cette endurance. Je cherchais à me protéger de cette violence en apprenant, parfois par cœur, sans me poser des questions sur le contenu. Qu’avais- je appris comme renseignements de la récitation machinale de La chèvre de monsieur Seguin ? Ce système qui n’a rien de pédagogique a fait de nous des contestataires  du système éducatif et politique.

Hana Thierry, les hirondelles et autres noms d’oiseaux n’est pas seulement une randonnée dont l’objectif est contempler de près les secrets de la nature, loin des devoirs qu’imposent les lois de l’apprentissage, mais elle est également le symbole de discorde susceptible de déstabiliser le vivre-ensemble et faire répandre la réduction et donc les préjugés. C’est dans  ce  sens, à mon avis, que Touria Arab- Leblondel a réussi à développer l’image d’une souffrance de cette discorde  du vivre-ensemble dans laquelle la fiction s’articule avec l’histoire. Le diminutif de Hicham renvoie à Cham, la terre du levant. Cette terre renvoie, à son tour, à  l’Etat Islamique. Du coup, Hicham est en quelque sorte l’illustration de la faillite du discours politique qui table sur le sécuritaire sans se soucier des analyses de psychanalystes, d’historiens et de sociologues. Pourquoi Hicham s’est –il converti en Cham ? A-t-on suffisamment  pioché les mobiles d’un tel changement ? Est-ce qu’on a creusé profondément  la force attractive d’une propagande en quête de façonner un imaginaire prédisposé à venger «  l’idéal blessé » ? pour reprendre l’expression du psychanalyste Fethi Benslama.

Et l’amitié dans tout cela ?

Hana Thierry, les hirondelles et autres noms d’oiseaux témoigne d’une amitié sans arrière- pensée, peu importent les origines d’élèves qui animent les couloirs de ce collège. Aristote avait raison d’associer l’amitié à la cité. Dans ce collège, la spontanéité charme l’intime et renforce les liens de l’amitié. C’est dans la nature que la tendresse éclot en compagnie du héron cendré dont la couleur enjolive l’univers. C’est la vie, la vraie vie conjuguée à la liberté.

 Ce texte s’ajoute à d’autres récits d’écrivaines Franco Marocaines. Force est de constater qu’une nouvelle vague d’écriture de femmes issues de l’immigration est en train d’imposer sa signature. Il est temps d’accorder davantage d’intérêt à cette subjectivité et savourer sa différance.

Je vous recommande ce beau roman.

1. Touria Arab-Leblonde, Hana Thierry, les hirondelles et autres noms d’oiseaux, Editions Milan, 2022.

16 juin 2022



** Touria Arab-Leblondel




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Réponse à Aissa Saidi
par Abdelmajid BAROUDI le 19 juin 2022

Cher Aissa Je te remercie infiniment pour tes réactions toujours pertinentes à mes lectures. Je voudrais si tu le permets revenir avec toi sur ma lecture de ce roman, tout en sachant que chaque lecture engendre une distanciation en corrélation avec le texte. Ce qui fait que mes lectures varient selon la résonance de thèmes et de questions qu’ils posent. Pour ce qui est du rapprochement entre l’ambiance que Touria Arab-Lebondel nous décrit dans Hana Thierry, les hirondelles et autres noms d’oiseaux et ce que j’ai vécu durant ma vie d’élève dans mon collège, j’avoue que cela ne m’est pas parvenu au début. Je me suis dit : je lis d’abords, après je vais voir ce que ça va donner comme lecture. Cette idée du parallèle entre le contexte et le texte m’a traversé l’esprit lorsque j’ai appris par le biais de ce roman que les malentendus entre élèves se règlent d’une façon pédagogique. C’est à dire que le dialogue est le seul moyen pour assigner au vivre - ensemble son sens concret. C’est là que je me suis posé la question : pourquoi la violence et la correction corporelle priment sur le pédagogique, au moment où j’étais élève à l’école coranique, à l’école primaire et au collège ? Et c’est là aussi que je voulais projeter ma subjectivisé sans piétiner l’essence du texte, objet de ma lecture. Abdelmajid
Belle aproche.
par Aissa le 16 juin 2022

Cher Abdelmajid, Tu as su, encore une fois, nous épater par cette analyse à la fois profonde et sincère. En essayant de faire le rapprochement entre deux mondes que des siècles séparent , le collège où Hana a étudié et le collège de ton "hameau", tu nous transportes tous dans un autre collège, celui de nos souvenirs, enfin, ce qu'il en reste. Nous avons envie de plonger dans ce roman avec ce désir pressant de déterrer nos propres malaises: que ces quelques mots résument :"... où la mixité n'était qu'un nom." Merci de m'avoir invité à cette magnifique "excursion". , Aissa.
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Collaborateur résidant au Maroc.

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