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Laïcité et tolérance ; quelle articulation ?

Ma contribution vise à élargir le débat sur la laïcité et la tolérance au sein de notre société qui connait des changements,  lesquels doivent être mis en question. L’aspiration  à un état de Droit civil et démocratique nécessite à mon avis une profonde  réflexion sur les  valeurs   susceptibles de consolider cet Etat.

La réduction qu’opèrent les ennemis de la modernité sur la notion de laïcité nous incite à endurer cet exercice théorique en vue de dégager la portée humaine de la tolérance et en même temps réfuter les soit disant arguments qu’avancent les obscurantistes en s’alignant sur le sens commun, pour nous empêcher de savourer  la liberté.
Ma modeste lecture se focalise essentiellement sur la comparaison que Catherine KINTZLER(1) effectue entre la laïcité et la tolérance.

Que doit-on en retenir ?

La notion de tolérance s’inspire d’un moment descriptif pour prescrire une norme, laquelle se rapporte à la question de la liberté. C’est en proclamant la liberté religieuse que la tolérance affirme  qu’on peut pratiquer une option spirituelle sans y être contraint et sans être inquiet  à cause d’elle. Du coup, toute appartenance à une spiritualité  religieuse est inhérente à un choix libre  émanant d’une conviction intérieure qu’aucune force extérieure ne peut imposer. Mais de quelle force extérieure s’agit-il ?  Cette force  signifie,  en particulier,  le pouvoir public représenté par l’Etat qui s’impose  à tous les citoyens par la contrainte.

Pour illustrer la tolérance religieuse, Catherine  KINTZLER  se réfère à la célèbre lettre de Locke, dans laquelle il évoque la norme de liberté en tant que caractéristique de tolérance, en corrélation avec la laïcité. « L’homme  n’est pas par nature astreint à faire partie d’une église, à être lié à une secte ; il se joint spontanément à la société au sein de laquelle  il croit que l’on pratique  la vraie religion et un culte agréable à Dieu. » (2)  Seulement voilà, cette tolérance, telle qu’elle est formulée par Locke, va exclure, comme on va le constater ultérieurement, l’incroyance du domaine civil, à savoir, la gestion politique de la cité. 

Ce premier stade  de comparaison entre laïcité et tolérance, dans lequel apparait la liberté comme facteur d’appartenance  religieuse, nous conduit à un  élément qui  conforte cette thèse. Il s’agit du Droit selon lequel la liberté de  croyance ou non croyance doit être perçue en dehors de la loi. En une phrase : La loi en tant que  gestion de la sphère publique  ne doit pas s’impliquer dans le Droit conçu comme liberté ou sphère privée. D’où la différence entre le légal et le légitime.

Le rôle donc de la tolérance est d’assurer la liberté religieuse, non seulement intellectuellement, mais aussi de point de vue de sa manifestation publique. C’est là où s’articule la laïcité et tolérance, car il suffit, pour que la tolérance et la laïcité soient établies, que l’Etat ne recourt pas à la contrainte  en matière de croyance.

Un autre aspect lié à la question de la tolérance renvoie à l’opposition entre croyance  et  incroyance. Cette opposition n’est pas d’ordre étymologique  mais elle est plutôt construite  dans un champ où l’évolution de la notion de la laicité devrait être perçue comme résultante d’une entreprise philosophique par rapport à son contexte politique et social. Si on se réfère  à la notion de tolérance  comme liberté de croyance divine, on est là face à une tolérance restreinte. 

Du coup, seul le croyant trouve sa place dans ce qu’on appelle le lien social. Par contre, les incroyants porteurs d’une attitude  de penser sont exclus de ce lien social. Ceci dit, l’incroyance se présente  fréquemment  sous l’apparence ordinaire  d’un athéisme. Ce qui ne veut absolument pas dire que  tout athéisme est nécessairement incroyance. Il se peut que l’on croie  à des valeurs humaines sans être croyant au sens religieux du terme.

Toutefois, même des philosophes censés déconstruire ce genre de problématiques  relatives à la pensée, la foi et la loi civile, n’ont pas pu apporter des réponses  qui peuvent nous permettre de visualiser le champ de discrimination entre croyance et incroyance de telle manière à ce que l’on observe l’opérationnalité de l’équité de la tolérance telle qu’elle s’effectue dans la société.

Par ailleurs, les contributions élaborées par des philosophes  sur la question de la tolérance et la laïcité  doivent êtres contextualisées. Autrement, le processus d’une tolérance élargie  ne peut être assimilé  qu’en prenant en considération les changements sociaux et culturels  qui ont caractérisé l’histoire  des pays  qui ont opté pour la modernité. La transition vers un Etat laïc et tolérant ne faisait pas partie de l’ordre du jour des philosophes qui ont manifesté une allergie envers les incroyants.

« Ceux qui nient l’existence  d’une puissance divine ne doivent être tolérés en aucune façon. La parole, le contrat, le serment d’un athée ne peuvent former quelque chose de stable  et de sacré et cependant ils forment de toute société humaine au point que, la croyance en Dieu elle-même supprimée, tout se dissout. » (3)

Il est clair  que  l’instauration d’in Etat laïc est le fruit d’un long combat qui s’est construit dans la douleur. En pariant sur la notion de Droit, les sciences humaines, ont contribué énormément à l’articulation de la tolérance avec la laïcité.

Contrairement  à cette position philosophique  restreinte et réductive qui exclut l’athée de la cité, selon Catherine  KINTZLER, Pierre BAYLE  évoque qu’ « un athée destitué de  cette grande protection, demeure justement exposé à toute la rigueur  des lois. »  D’où la nécessité d’exclure les communautés confessionnelles de la formation de la loi. La laïcité exige donc que «  les citoyens peuvent être catholiques, musulmans, athées etc...Mais  aucune  secte  ne peut s’ériger en agent politique apte à concourir à l’expression de la loi ». (4) La question qui se pose  est la suivante : Comment peut –on expliquer cette distinction entre la loi et la foi ?

A mon avis, l’autonomie est une condition  sine  qua non  pour l’édification d’un Etat laïc. Seule la neutralité de l’Etat peut préserver non seulement la conception, amis aussi la mise en œuvre de la loi. Sa contrainte  dépend du fait qu’elle n’émane pas d’une croyance susceptible de nuire à l’égalité. La légalité de la loi réside  dans sa neutralité par rapport à la foi. Tandis que sa force, elle la puise dans l’autonomie telle que Kant l’a entreprise. Si la foi  se limite  au stade de la croyance sans se soucier du pourquoi, la raison ouvre la possibilité  du questionnement. Or le fait de questionner la loi aide au changement, chose que la foi ne désire pas.

Cette question de la loi positive ou civile permet de transiter vers le Droit, lequel doit être protégé par cette loi sans s’y immiscer. Ceci fertilise la cohabitation entre tolérance et laïcité. Grace à cette neutralité,  la loi revêt un caractère tolérant tout en se  distanciant du culte et en laissant  aux individus le choix de croire ou de ne pas croire. Dans ce cas de figure, la tolérance ne sera pas fragilisée et ne fera pas l’objet d’une  quelconque contrainte  exercée par  la loi, lorsque celle-ci n’émane pas d’un esprit neutre. (5) Il s’ensuit que la tolérance, en tant que garante de la liberté,  est synonyme de Droit dans sa portée universelle qui respecte la diversité  et les libertés individuelles. D’autre part, la loi civile qui relève de la sphère publique a un rôle à jouer, c’est celui de la gestion de la cité sans interférence aucune avec la sphère privée.
 

Notes     

1. Qu’est ce que la laïcité ?   Catherine Kintzler,   Editions : Vrin.
2.  Locke  Lettre sur la tolérance, citée par Catherine  Kintzler.
3.  Locke  Lettre sur la tolérance, citée par Catherine  Kintzler.
4.  P. Bayle. Commentaire sur  ces paroles de Jésus-Christ «  Contrains-les d’entrer ». Cité par Catherine Kintzler.5.
5.   De la culture du culte à la fragilité de la tolérance. Abdelmajid BAROUDI.

31 janvier 2013



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