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Le réveil de l'histoire d'Alain Badiou

L’émeute historique ne se contente pas  d’une mobilité géographique; elle touche toutes les composantes de la société au-delà de leurs appartenances et religieuses.

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Mon ami Jean Pierre Laurent sait que je suis passionné  par la lecture. Lors de  sa dernière visite au Maroc, il m’a gentiment  offert un  cadeau. C’est un livre commis par Alain BADIOU, Le réveil de l’histoire (1). Je voudrais avec plaisir, à mon tour le partager en me focalisant sur les chapitres susceptibles de susciter la curiosité de celles et ceux  qui s’intéressent de loin ou de prés  par le cours de l’histoire que la rive sud méditerranéenne est en train de réécrire.

Avant d’entamer ce livre, son titre a attiré  mon attention à tel point que j’étais obligé d’en faire une pré-distanciation que je formule comme suit :  si l’histoire s’est tout à-coup réveillée, s’agit-il  d’une fin d’hibernation d’une certaine dialectique ?  Est-ce que le réveil de l’histoire  annonce-t-il  le retour d’un déterminisme  duquel on a gardé que la portée philosophique ? Si ce réveil fait référence aux dynamiques sud méditerranéennes, fait-il partie d’un processus historique ? Ce réveil de l’histoire,  n’est-il pas contradictoire  à l’imprévisible dans lequel les intellectuels surtout occidentaux  contextualisent l’inattendu sud méditerranéen ?

Je voudrais d’entrée de jeu souligner que ma modeste fiche de lecture a pour objectif de clarifier la notion d’émeute dans ce livre sans me concentrer sur les autres chapitres d’ordre politique, pour ne pas dire idéologique.

La raison qui m’a conduit à ce choix, c’est que la notion d’émeute  est non seulement d’actualité, mais la démarche, je dirais sociologique, avec laquelle  BADIOU l’a décortiquée, mérite à mes yeux un suivi. En revanche, les autres chapitres relatifs aux critiques que l’auteur adresse au capitalisme dans les pays occidentaux telles que : le capitalisme aujourd’hui, événement et organisations, font partie d’un discours que j’ai l’habitude de consommer dont la vulgate  est souvent véhiculée par des  altermondialistes sud méditerranéens. La rue est devenue plus audible qu’un pèlerinage financé par les contribuables européens et canadiens. Ceci dit, le fait que j’esquive ces chapitres n’enlève rien à l’intérêt que d’autres lecteurs pourraient y  trouver.

En réponse aux questions que j’ai posées sur l’articulation entre réveil et histoire, Badiou  explique  que le réveil de l’histoire  se manifeste par : «le surgissement d’une capacité  à la fois destructrice et créative dont la visée est de sortir réellement de l’ordre établi » dont les contours sont dessinés par les spéculateurs et parasites du monde de la finance et du marché comme ceux qui ont imposé leur fameux triple A  à l’encontre des droits sociaux économiques des millions de gens. D’où  la pertinence de la théorie marxiste à freiner cette dominance capitaliste et que hélas  l’effondrement  des  «  Etats socialistes » a empêché  ce déterminisme historique d'aboutir au modèle tant espéré par le communisme. Le cas de l’URSS et de la Chine témoignent, selon  BADIOU, de la frustration de la prophétie marxiste pour reprendre l'expression de Karl Popper (2).

S’agissant de l’émeute immédiate, Badiou a mis en exergue  les récentes émeutes  qui ont éclaté dans les quartiers pauvres de Londres. Face  à ce soulèvement dont la majorité est le fait de jeunes, les forces de l’ordre britanniques ont réagi avec une brutalité spectaculaire. En France, le soulèvement  des « banlieues » met en cause la responsabilité du gouvernement. Au lieu d’instaurer une politique visant à arracher les habitants des « banlieues » à la marginalisation, l’Etat français a pris  ces émeutes comme prétexte  pour renforcer davantage l’arsenal juridique et policier. Ces deux émeutes montrent que l’émeute immédiate «  est l’embrasement d’une partie de la population, presque toujours dans la foulée d’un épisode violent de la coercition de l’Etat ».  Ceci dit, l’émeute immédiate  est souvent, selon Badiou, la forme première d’une émeute historique. Mais qui sont les leaders de ce genre d’émeute ?

Force est de constater que cette émeute  est essentiellement animée par les jeunes. La maitrise des nouvelles technologies d’information est de communication leur a facilité la mobilisation d’un grand nombre  de personnes pour participer à des manifestations. L’usage  du réseau social Facebook lors des  émeutes dans le monde arabe en est l’illustration.

L’émeute immédiate se définit aussi par son caractère territorial. Elle « est localisée dans le territoire de ceux  qui y participent ».  La spécificité du caractère social de cette émeute locale, c’est  qu’elle s’en prend aux symboles  représentant l’Etat localement. Toutefois,  la territorialité de l’émeute immédiate ne signifie pas son immobilité mais elle prend de l’ampleur et se propage par imitation. Enfin si l’émeute immédiate est dominée par la négation et la destruction, c’est qu’elle revêt un sens subjectif, lequel ne permet pas de  discriminer entre « ce qui relève d’une intention partiellement  universalisable ou ce qui reste enclos dans une rage sans finalité autre que la satisfaction d’avoir pu prendre forme  et trouver ses mauvais objets à détruire ou à consommer ». Dans tous les cas, l’’émeute immédiate ouvre la voie à une émeute historique.

Pour ce qui est de l’émeute historique, voici ce que nous propose Badiou comme définition : «  l’émeute  devient historique quand sa localisation  cesse d’être restreinte, mais fonde dans l’espace occupé la promesse d’une temporalité neuve et à longue portée, quand sa composition cesse d’être uniforme , mais dessine peu à peu une représentation en mosaïque unifiée de tout le peuple , quand enfin aux grognements négatifs  de la révolte pure succède  l’affirmation d’une demande commune, dont la satisfaction donne  un premier sens au mot « victoire ».

L’auteur illustre la mobilité territoriale et la contagion sociale en se référant au cas tunisien dont l’émeute était au début immédiate de par sa localité (origine du soulèvement) et qui  s’est ensuite propagée sur tout le territoire tunisien. De la quantité à la qualité et de l’uniformité à  la diversité, l’émeute historique ne se contente pas  d’une mobilité géographique mais elle touche toutes les composantes de la société au-delà de leurs appartenances et religieuses. Elle est l’affirmation d’une demande commune, formulée, à l’image du soulèvement du peuple égyptien contre Moubarak, par le verbe; dégager conjugué à la forme impérative : Dégage.

Pour autant, l’émeute selon Badiou qui s’inspire du déterminisme historique que devrait conduire tout « mouvement de masse » inachevé à une révolution, n’est en fait qu’une phase intervallaire  vers une  universalisation de son projet idéal. Faute d’une carence  de connaissance des dessous politiques des dynamiques de la rive sud méditerranéenne et guidé par  une conception révolutionnaire dont la finalité est la prise du pouvoir, Badiou met en avant  le fait qu’ « une émeute historique ne propose pas par elle-même aucune alternative au pouvoir qu’elle entend jeter bas.»

Par ailleurs, la pertinence  de l’analyse de BADIOU réside dans  sa distinction entre les émeutes sauf qu’il essaye d’habiller un caractère prévisible à des émeutes dont la protée n’était jamais révolutionnaire au sens historique. 

Notes

(1) Circonstances, 6. Le Réveil de l'Histoire, Éditions Lignes, 2011.

(2) Voir, tome2 du livre : la société ouverte et ses ennemis. Un chapitre consacré à la critique de la prophétie de Marx.

26 décembre 2011

 

 



* Manifestations à Tunis, janv. 2011. Image : Wikpedia.org


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Chronique
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La Chronique d'Abdelmajid BAROUDI
par Abdelmajid BAROUDI

Collaborateur résidant au Maroc.

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