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Mezri Haddad, un « modéré », est nommé ambassadeur de Tunisie à l’Unesco

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C’est l’une des personnalités les plus anti-conformistes et réformistes parmi les intellectuels tunisiens que le Président Ben Ali vient de nommer comme nouvel ambassadeur de Tunisie à l'Unesco.



Docteur en philosophie morale et politique (Paris-IV Sorbonne), Mezri Haddad est depuis quelques jours le nouvel ambassadeur de Tunisie à l’Unesco. Il a été le premier musulman à avoir été qualifié par le Conseil national des universités françaises comme maître de conférences en théologie catholique (1). Il est l’auteur, notamment, de “L’Islam est-il rebelle à la libre critique ?” (éd. Corlet-Marianne, 2001) et de “Pour un islam de paix” (éd. Albin Michel, 2001).

Mezri Haddad a suivi ses études primaires au Kram (banlieue nord de Tunis) puis ses études secondaires au lycée technique de LaGoulette. En juin 1978, il est exclu de tous les établissements secondaires de la république semble-t-il en raison de son activisme politique lors des événements du Jeudi noir (2). Il part alors en Algérie où il réussit le concours d'entrée à l'Institut national du génie mécanique à Boumerdès. L'Algérie lui accorde une bourse.

En 1979, de retour à Tunis, il choisit le journalisme. Il signe alors son premier article, intitulé « Un jeune tunisien très en colère », dans le quotidien La Presse de Tunisie. Ce n'est que trois ans plus tard qu'il signe son second article, intitulé « L'effet Wassila », dans Jeune Afrique paru le 20 octobre 1982 ; il y critique violemment la première dame de Tunisie.

Arrêté puis pardonné, il entame une carrière de journaliste dans la presse officielle de son pays avec un passage éclair dans la revue Dialogue puis le quotidien L'Action Tunisienne, d'où il est renvoyé pour incompatibilité avec l'esprit de ce journal (3) .

En janvier 1984, en pleines « émeutes du pain », il quitte la Tunisie pour la France où il s'inscrit à la Sorbonne en choisissant la section de philosophie. En 1987, année de l'arrivée au pouvoir du Président Zine el-Abidine Ben Ali, Mezri Haddad, longtemps opposé au régime de Bourguiba, accueille positivement le nouveau pouvoir et rend publiquement hommage à celui.

En 1989 (deux ans seulement après le changement du 7 novembre 1987), Haddad prend ses distances avec le nouveau régime. Entre 1989 et 1991, il a critiqué violemment la politique du chef de l’Etat, dans le magazine (Réalités). Interdit de parole en Tunisie, il poursuit son combat dans le quotidien Libération, le seul journal à lui ouvrir ses colonnes à l'époque.

Après trois années d'attente, la France lui accorde le statut d'exilé politique. Respecté par toutes les mouvances de l'opposition et sans appartenir à aucune d'entre elles, Mezri Haddad devient une pièce maîtresse de l'échiquier politique tunisien. À chaque article dans Libération, il déclenche une crise diplomatique entre la France et la Tunisie .Un ancien ministre dit de lui qu'il était le véritable cerveau de l'opposition tunisienne en exil ainsi que le pont entre celle-ci et l'opposition de gauche à l'intérieur du pays.

Coût de théâtre ; dans une interview donnée au quotidien belge Le Soir en 1997, il surprend en annonçant son désaccord avec une opposition qu'il soupçonne de compromission avec les islamistes mais ne s'explique pas sur les raisons profondes qui l'ont amené à la rupture avec l'opposition, encore moins sur les causes de son ralliement à Ben Ali, au point d'en devenir l'un des intellectuels le plus écouté.

Selon les analystes tunisiens, deux hommes influents semblent avoir joué un rôle décisif dans le rapprochement entre le président Ben Ali et Mezri Haddad : Mohamed Masmoudi, ancien ministre des affaires étrangères à l'époque de Bourguiba, et Béchir Ben Yahmed, patron de Jeune Afrique. Dès 1998, ce dernier le persuade de rompre l'exil et de rentrer en Tunisie mais Haddad ne revient au pays qu'en avril 2000, quelques jours avant le décès de Bourguiba. Il rencontre alors le président Ben Ali et il reconnaît que l’opposition tunisienne n’est pas encore digne de confiance.

Avec son ouvrage, « Non Delenda Carthago : Carthage ne sera pas détruite » publié aux éditions du Rocher en 2002, il s'en prend violemment à l'opposition tunisienne connue pour son opportunisme et sympathie avec les mouvements radicaux et islamistes. Haddad continue aujourd’hui de défendre le régime modéré de Mr Ben Ali , justifiant cet appui par son choix du réformisme libéral et du gradualisme démocratique et son rejet des alternatives révolutionnaires qui ne profiteraient, selon lui, qu'aux éléments les plus réactionnaires, notamment aux intégristes. C’est d’ailleurs la position du camp des modérés en Tunisie qui voient l’actuel président tunisien comme un garant de l’Etat contre les radicaux.

La décision du Président Ben Ali de nommer Mezri Haddad comme ambassadeur de la Tunisie auprès de l’Unesco (4) constitue, par nature, une bonne nouvelle pour le camp des modérés en Tunisie. C’est une assurance que les hautes sphères du pouvoir prônent encore l’ouverture et la modernité.

Mezri Haddad est un intellectuel avant-gardiste conscient des dangers du totalitarisme islamiste qui est à l'assaut des démocraties (y compris sur son pays la Tunisie). C’est un penseur libéral et démocrate opposé à la pieuvre arabo-intégriste qui se base sur la culture de la haine et de la mort, qui détruit l’art, les monuments, les gravures, la musique, la danse…

Haddad est aussi un défenseur de la liberté d’expression. Il est toujours un fervent militant pour cette liberté constitutionnelle, toujours menacée par les extrémistes et leurs associés. À l'heure actuelle, Mezri Haddad est toujours seul à dénoncer l’islamisme radical qui sévit dans le monde arabe et qui est le défi pour le reste des nations.

Contrairement à l’opposition de son pays qui ne voit pas dans le terrorisme une menace mondiale, Mezri Haddad est l'un des premiers intellectuels arabes à condamner les attentats du 11 septembre 2001. Dans ses deux articles, « Par-delà le bien et le mal » (Libération du 19 septembre 2001) et « Le virus théocratique » (Le Figaro du 3 octobre 2001) il désigne clairement la cible, Oussama Ben Laden, et justifie la traque des talibans en Afghanistan. Remarquons ici que l’ensemble de l’opposition tunisienne s’oppose à la guerre anti-terroriste que se livre le monde entier contre la menace d’Al-Qaïda. Les voix des principales figures de l’opposition tunisiennes délégitime la traque des Ben Laden et ne s’inquiètent point de l’expansion du fondamentalisme islamique.

Mezri Haddad est aussi l’un des premiers intellectuels tunisiens qui s’est persuadé du jeu macabre de l’opposition tunisienne qu'il soupçonne de compromission et de sympathie avec les islamistes. Dans son article « voile islamique : la loi au-dessus de la foi » (Le Figaro du 14 octobre 2003), il défend le principe de l'interdiction du port du voile dans les établissements scolaires et affirme que ce problème ne relève pas seulement des libertés individuelles mais touche à la stratégie intégriste faisant du voile un symbole de prosélytisme idéologique. Remarquons ici encore, une fois de plus, l’opposition tunisienne s’est faite le défenseur du voile islamique dans le pays. Pourtant les islamistes ont fait du voile islamique un symbole politique et ils s´en servent pour s’affirmer dans l’espace public. Le voile reflète une volonté d´assujettissement des femmes et ne peut être le bienvenu dans un pays où celles-ci sont respectées comme la Tunisie. Mezri Haddad invité une fois la chaîne quatarite Aljazeera, en face de lui un barbus du Londonistan, il a dénoncé ce signe d’oppression.

Mezri Haddad est l’un des rares intellectuels tunisiens à s’opposer sans ambiguïté au fanatisme religieux importé dans la région du Maghreb par les Saoudiens. Dans son article « Le wahhabisme, négation de l'islam » (Libération du 21 février 2008), il s'attaque violemment au régime saoudien qu'il accuse d'avoir encouragé et financé les mouvements intégristes dans le monde arabe, et critique les monarques d'Arabie. Pour lui, le wahhabisme est une hérésie de l'islam (4). Il faut ici demander pourquoi les autres intellectuels tunisiens ne dénoncent-ils pas, par exemple, les centaines de têtes tranchées par le sabre, lapidation des femmes ou mains coupées en Arabie Saoudite ?

Mezri Haddad a toujours plaidé pour la sécularisation dans le monde arabe, sans laquelle la démocratie ne serait qu'une chimère. Dans l'article qu'il signe avec Antoine Sfeir, « Discours américain et méthode tunisienne » (Le Figaro du 28 mars 2005), il montre que la société laïque n’est pas une société athée. C’est une société au sein de laquelle les religions peuvent vivre côte a côte. Pour Haddad, le problème du monde musulman est son incapacité à comprendre la nécessité d’un puissant ingrédient laïque dans la société. Les cultures fondées sur la parole de Moïse, Jésus, Bouddha, Confucius, et même de Karl Marx, se sont avérées assez souples pour créer des espaces distincts pour les valeurs et les institutions laïques. Parmi les grandes religions, l’islam est la seule à trouver cette idée intolérable. Pour Haddad des changements drastiques s’imposent. Allez maintenant demander aux autres intellectuels tunisiens ce qu’ils pensent de la laïcité. Ils vous diront que l’islam est hostile à la laïcité et qu’elle est un produit d’importation étrangère.

Mezri Haddad est encore l’un des rares intellectuels musulmans qui ont pris la défense de la liberté d’expression dans l’Affaire Redeker (Le Figaro du 6 octobre 2006). Pour lui le droit inaliénable à la liberté d'expression doit être respecté. Dans l’affaire des Caricatures de Mahomet et le discours du pape il défend aussi le principe de liberté d’expression. Dans son article « Vrais et faux ennemis de l'islam » (Libération du 26 septembre 2006), il apporte un soutien au pape Benoît XVI, considère que les musulmans n'ont rien compris à sa conférence de Ratisbonne et accuse les intégristes de profiter de la moindre occasion pour galvaniser la haine à l'égard des chrétiens, des juifs et de l'Occident en général.

Dans son article « Islamisme et démocratie : lequel dissout l'autre ? » (Le Monde du 4 février 2006), Mezri Haddad voit même dans le succès électoral du Hamas une subversion de la démocratie et un sabotage du processus de paix israélo-palestinien. Avant d'instaurer la démocratie, il faut selon lui séculariser les pratiques, les normes et les mentalités arabes ; la démocratie sans la sécularité mène tout droit au totalitarisme théocratique.

Dans l'ensemble des articles qu'il a publié dans Le Monde des religions, Mezri Haddad critique l'intégrisme islamiste en voyant dans ce phénomène idéologique et politique une altération grave des valeurs spirituelles de l'islam. Selon lui, la solution sécuritaire n'est pas suffisante mais il faudrait une révolution culturelle et une réforme radicale de l'islam pour réconcilier les musulmans avec la modernité.

Mezri Haddad est aussi l’un des rares intellectuels musulmans qui s’est prononcé contre l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne. Dans son article « Le marchand de tapis et le stripteaseuse » (Libération du 31 décembre 2004), il se prononce contre l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. Il dit préférer voir la Turquie à la tête d'un Commonwealth islamique plutôt que d'être le dernier wagon d'une Europe qui doit veiller à sa cohérence identitaire et à ses limites géographiques. Mezri Haddad n’est pas non plus un admirateur du gouvernement islamiste turc dirigé par Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis 2002. Un gouvernement radical qui a trahit toutes les valeurs laïques du fondateur de la Turquie moderne, Mustafa Kemal – Atatürk.

Mezri Haddad, qui a vécu longtemps et étudier en France, est l’un des rares intellectuels binationaux qui s’est intéressé au phénomène de l’incursion nauséabonde de l'islam militant en France. Sous prétexte de pro-palestinisme, certaines communautés arabo-musulmanes, africano-musulmanes, extrémistes de gauche comme de droite, sont devenues une cinquième colonne qui manque de loyalisme et ne cesse d'importer en France l'islam fondamentaliste des Frères musulmans. Dans ses articles « Un spectre hante l'hexagone : l'activisme islamiste » (Le Figaro du 28 juin 2003) et « L'intégrisme, une chance pour a laïcité ! » (Le Figaro du 20 février 2004), Haddad voit dans le processus électoral du Conseil français du culte musulman une erreur dans la mesure où ce processus conduirait les Frères musulmans à la tête de cet organe censé représenter l'ensemble des musulmans de France. Il a toujours alerté du fait que les islamistes ont pris le contrôle de la vie des musulmans d’Occident et ils cherchent une logique d'affrontement.

Enfin Mezri Haddad, a aussi des positions très honorables et respectueuses envers les millions de victimes de l’Holocauste. Dans son article « La Shoah, second péché originel ou l'humanisme en question » (Réalités du 15 octobre 2006), il s'attaque violemment à Mahmoud Ahmadinejad et dénonce l'antisémitisme chez les musulmans. Pour lui, le génocide est une tragédie humaine et universelle, un fait historique incontestable. Les musulmans devraient d'autant plus aisément reconnaître ce génocide qu'ils n'assument aucune responsabilité dans ce mal absolu qui a frappé les Juifs. Il affirme que le conflit israélo-palestinien ne doit en aucune façon justifier « l'abjection négationniste » et plaide pour la criminalisation de l'antisémitisme dans les pays arabes.

L’Holocauste occupe une place spéciale dans la conscience de cet intellectuel. Pour lui, minimiser la Shoah fait partie de l'arsenal de tous les antisémites afin de semer la confusion dans les esprits. La Shoah, qui était l’un des chapitres les plus sombres du XXe siècle, reste encore niée par l’essentiel de ses compatriotes et les élites arabes qui justifient encore la barbarie nazie.

La décision du Président tunisien de nommer Mezri Haddad, l’écrivain et philosophe, comme ambassadeur auprès de l’Unesco est message clair et symbolique que la Tunisie reste encore un pays ouvert et rayonnant. C’est une grande victoire pour tous les modérés dans ce pays, car seul Mezri Haddad en Tunisie pouvait incarner les valeurs morales et les idéaux de l’UNESCO (5).

Notes

(1) Mezri Haddad est aussi codirecteur du Daedalos Institute of Geopolitics de Chypre, un think tank basé à Nicosie et qui a été créé à l'initiative du ministère chypriote des affaires étrangères.

(2) Le « Jeudi noir » se réfère à des incidents violents ayant eu lieu en Tunisie, et plus spécifiquement à Tunis, à la fin janvier 1978. Ce soulèvement est l'un des deux plus importants de la Tunisie indépendante sous la présidence d'Habib Bourguiba avec les « émeutes du pain » en 1984.

(3) Ce journal fut fondé par Bourguiba en novembre 1932 et il est l'organe officiel du Néo-Destour.

(4) La secte talibane est précisément une excroissance du wahhabisme saoudien. L’Islam radical Wahhabite, Salafiste saoudien perçoit le monde en zones de confrontation, avec des régions consacrées au djihad, là où des minorités musulmanes luttent politiquement et sur le plan religieux contre d’autres forces. L’Arabie Saoudite a énormément contribué par exemple à faire du Lashkar-e-Taïba (lié aux attentats de Mumbaï) un mouvement radical.

(5) Ce poste, qui a été occupé par le regretté Hammadi Essid, ensuite par Monsieur Abdelbaki Hermassi de 1992 à 1996 est, depuis, fermé. Avec cette nomination la Tunisie entend donner à ses relations avec l’organisation onusienne une dimension supérieure.


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