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Commission Bouchard - Taylor. Nation sans repères, nation sans cœur

par
Étudiant en sciences politiques, Université de Montréal, Québec, Canada
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Les Québécois savent qui ils sont, mais ce qu’ils sont, ils ne le savent pas. Si la commission Bouchard-Taylor a permis de découvrir quelque chose, c’est bien le manque de repères collectifs au Québec. Qui sommes-nous ? Des Québécois ! Qu’est-ce que cela implique ? Nous ne le savons pas…

La commission Bourchard-Taylor a maintenu la question des « accommodements raisonnables » et de l’intégration sur toutes les lèvres. Des foules se sont déplacées pour y assister et plusieurs personnes en ont profité pour présenter des mémoires et exposer leurs craintes ou proposer des solutions. Premier constat : la majorité des interventions visaient à exprimer le désir des participants de voir la nation québécoise et sa culture survivre.

Par contre, le deuxième constat qui se dégage de ces commissions est bien moins positif : l’incapacité des Québécois à se définir collectivement. Il est vrai que certaines « caractéristiques » sont souvent énoncées, c’est-à-dire que le Québec est caractérisé par une langue, une culture et une histoire qui lui est propre. Mais comment cela nous rend-il différents des autres pays, des autres nations ?

Des mots vides de sens

Chaque pays a ses particularités. Dire que les nôtres sont d’ordres linguistique, historique et culturel ne dit rien sur ce qu’elles sont réellement. En fait, cette tendance à se référer à des catégories plutôt qu’à des caractéristiques (qui sont vues comme implicites) est si systématique que l’on en est venu à oublier les éléments qui les composaient et qui nous définissaient réellement. D’ailleurs, ce problème est si profond qu’il touche autant les citoyens, les partis politiques (comme le PQ) que les administrations municipales. Faisons un vox pop :

— Pardonnnez-moi, Madame Marois, pouvez-vous nommer une valeur québécoise ?

Euh… l’égalité homme/femme ?

— Et vous, monsieur le maire ?

La séparation de l’Église et de l’État ?!

— Et vous, madame ? Seriez-vous capables d’en nommer une dernière ?

La langue française !

Ah ! Ok ! Alors, on dirait que je suis le seul qui n’aie pas encore compris que l’égalité juridique et sociale, les séparations institutionnelles et une langue pouvaient être des valeurs.

Blague à part, ces trois « valeurs » reviennent régulièrement à l’avant-plan médiatique depuis quelque temps et semblent être utilisées par plusieurs comme une bouée de sauvetage pour essayer de se définir.

Des valeurs « secondaires »

Il est vrai qu’au-delà de cette simplification, ces propositions peuvent effectivement être des « valeurs ». Au sujet de l’égalité homme/femme, Pauline Marois, lors de son passage à l’Université de Montréal, a dit que « ce n’[était] qu’au Québec que l’on [avait] été aussi loin dans l’atteinte de cette égalité ». Implicitement, elle voulait dire que si nous avons mis tant d’efforts pour atteindre cet objectif, c’est qu’il devait s’agir là, sans doute, d’une valeur.

Cette tentative est juste, mais incomplète puisqu’à mon sens, il s’agit là d’une valeur « secondaire ». En fait, ce n’est pas « l’égalité homme/femme » qui a motivé les suffragettes et les premières féministes, mais bien un sentiment d’injustice et le désir d’égalité. Tout comme ce n’est pas « la séparation de l’Église et de l’État » qui a motivé les premiers réformateurs, mais bien le désir de liberté. C’est donc l’égalité et la liberté qui seraient les valeurs premières du Québec, pas « l’égalité homme/femme », ni « la séparation de l’Église et de l’État ».

La véritable valeur est celle qui invite à l’action et qui peut se réactualiser perpétuellement. À l’opposé, les trois éléments qui ont été nommés plus haut ne sont que le résultat du travail de nos ancêtres lorsqu’ils ont défendu (avec succès) les valeurs qui leur tenaient à cœur. Placer leurs réalisations au cœur de notre conception sociale est dangereux puisque comme le travail serait déjà fait, la seule chose qui nous resterait à faire serait celui de les défendre. Une société du statu quo. Personnellement, je préfère chercher quelles sont nos « valeurs premières », celles qui étaient vraies jadis, qui le sont encore et qui nous donnent toujours une perspective d’avenir.


Malgré son engagement pour le « souvenir »,
le Québec a perdu ses repères

Malgré son engagement pour le « souvenir », le Québec a perdu ses repères. 50 ans de rupture tranquille et une diversification culturelle accrue ont rendu plus difficile l’identification de valeurs communes. Si difficile en fait que la seule proposition crédible soumise à la commission Bouchard-Taylor et reprise par les médias et les partis politiques présentait l’égalité homme/femme, la répartition de l’Église et de l’État et la langue française.

À mon sens, il est un peu navrant qu’une égalité juridique et sociale, un arrangement institutionnel et une langue soient les seules valeurs auxquelles nous pouvons songer. En plus de ne pas nous différencier des autres pays occidentaux (exception faite de la langue qui varie selon les pays), présenter ces principes comme nos «valeurs » centrales feraient de nous une société du statu quo. En fait, comme dans une certaine mesure il s’agit de faits accomplis, socialement, il ne nous resterait plus qu’à les défendre. Ce qui, en soi, n’est pas mauvais. Par contre, en plus de nous y reconnaître, les valeurs doivent nous inspirer. Cette dimension est absente de cette proposition. D’ailleurs, lors des audiences publiques de Saint-Hyacinthe, une jeune femme a exprimé clairement cette impression en parlant de « néant » quand venait le temps de définir des valeurs pour sa génération.

Au lieu de devoir les chercher, nos valeurs devraient être suffisamment connues pour qu’on pense à elles systématiquement. Tout comme la France est indissociable de son « Liberté, Égalité, Fraternité », il faudrait que l’association soit aussi facile entre le Québec et les valeurs qui le définissent. Vraisemblablement, si nous sommes incapables de réussir cet exercice, il faut en déduire que le cri d’alarme de cette jeune femme était juste. Et, quoiqu’en disent nos deux présidents de la Commission Bouchard Taylor, la première question que nous devrions nous poser n’est pas celle du « modèle d’intégration », mais bien celle des valeurs qui nous définissent. 

Une devise qui exprimerait les valeurs québécoises

Contrairement à la dernière proposition, ces valeurs doivent nous être propres. Elles ne doivent pas être interchangeables entre pays, elles doivent bien refléter notre situation politique particulière et notre culture métissée d’influences européennes et américaines. Pour cette raison que je propose « Liberté, Équité et Solidarité », un triptyque simple et accrocheur.

Liberté parce que nous sommes résolument américains (au sens continental du terme) : en plus d’êtres très libéraux, nous avons le regard tourné vers le futur. La liberté d’entreprendre, de faire ce que l’on veut tant que cela ne brime pas celle des autres, de croire ce que l’on veut, sont tous des éléments auxquels bon nombre de Québécois sont attachés.

Équité parce que malgré ce goût d’indépendance individuelle, plusieurs autres principes nous sont très chers. L’égalité des chances, l’égalité homme/femme, pour ne nommer que ceux-là, découlent de ce principe. Aussi, la définition de ce principe semble correspondre à la vision que les Québécois ont de la justice sociale : « Justice qui a égard à l’esprit plutôt qu’à lettre de la loi et qui peut même tempérer ou réviser celle-ci dans la mesure où elle se montre insuffisante en raison de son caractère général ». Les accommodements raisonnables, dans la mesure où ils n’auraient pas été imposés, auraient aussi pu découler de cette valeur.

La solidarité parce qu’il s’agit d’une valeur qui nous définissait. La mythique société québécoise « tricotée serrée » en découle sans parler de plusieurs secteurs comme l’économie sociale qui en sont aussi tributaires. Malheureusement, je ne crois pas qu’elle soit encore très répandue à cause du nouveau discours économique qui place l’individu comme principal acteur de l’histoire plutôt que la collectivité. Lentement, mais sûrement, nous avons intégré notre caractère « acteur économique individuel » et avons délaissé le collectif. Le fait que chacun vise aujourd’hui le développement de compétences personnelles et se voit obliger de se perfectionner comme un produit sur le « marché » du travail est la consécration de cette dissolution du social. Par contre, tout n’est pas perdu puisqu’il reste notre conscience en tant que petite nation qui nous pousse à investir dans des outils collectifs comme une éducation supérieure assez accessible.

À mon sens, ces trois valeurs sont une meilleure tentative de définition. Elles nous définissent, mais elles nous ouvrent toujours des voies vers l’avenir. De plus, certaines (comme la solidarité) doivent encore être intégrées et défendues.





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Devise!
par A.Terieur le 24 décembre 2007

"Liberté, Équité et Solidarité " est une belle devise. Elle évoque fortement celle qui dit "Liberté, égalité, fraternité", à moins que ça n'en soit une pale copie.De toute façon les "devises" se sont généralement avérés comme des slogans creux à travers l'histoire.Pour ma part je reste très attiré par "Je me souviens" car cela fait référence à la mémoire et donc à une identité propre.n'est ce pas là le point de départ pour toute définition collective?
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