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Tueries scolaires : une interprétation anthropologique

par
professeur
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Chaque fois qu’une malheureuse tuerie se produit dans un établissement scolaire de l’Amérique du Nord, journalistes, éditorialistes, chercheurs et psychologues se précipitent sur les lieux et dans les médias pour tenter d’expliquer « l’inexplicable » (une formule courante). En tant qu’anthropologue, j’aimerais apporter ma très modeste contribution à ce débat. Contrairement à Rod Dreher, dont les propos ont été publiés en page A 27 de La Presse du 17 avril 2007, je soutiens qu’une tuerie est très bien explicable et que l’événement survenu en Virginie, tout comme ses semblables (incluant Dawson), reflète parfaitement la société américaine. 

Une des notions phares de l’anthropologie est le concept de CULTURE, qui se résume comme étant l’ensemble des croyances, attitudes et comportements acquis par des individus en tant que membres d’un groupe, qu’il s’agisse d’une équipe de hockey, d’une communauté rurale ou d’une nation. De plus, l’anthropologie nous informe que toutes nos pratiques en tant que citoyens d’un pays : notre langue, nos loisirs et sports, nos créations artistiques et littéraires, nos croyances et pratiques religieuses, de même que nos actions violentes, sont des réflexions excessivement fidèles des acquis culturels de ce pays.

La société américaine est une civilisation moderne d’une richesse incomparable. De nombreux Prix Nobel, des avancées en médecine et en science, de même que des contributions artistiques splendides sont choses courantes au pays de l’Oncle Sam. En même temps, la société américaine est une des plus violentes et meurtrières au sein des pays industrialisés. Les travaux de l’anthropologue canadien Elliot Layton (tels que présentés dans le documentaire The Man who Studies Murder) démontrent qu’un Américain court dix fois plus de risques de se faire tuer par balles qu’un Anglais et quatre fois plus qu’un Canadien. Par ailleurs, nous avons énormément d’armes à feu au Canada, environ 7 millions pour une population de 30 millions, ce qui constitue un rapport plus élevé d’armes par individus que celui calculé aux États-Unis. J’évite ici de tomber dans le panneau des explications psychosociologiques habituelles, qu’elles soient crédibles ou pas. Au contraire, les recherches en anthropologie démontrent que la tendance à la violence est acquise en société et que les tueries en établissements scolaires ne sont pas des choses qui doivent nous surprendre si l’on tient compte d’un élément fondamental de la culture américaine : le culte de la violence vengeresse, individualiste et masculine.

Cette violence vengeresse est une valeur fondamentale de la société américaine. Elle est glorifiée et présentée comme une solution acceptable et virile face à des problèmes et des rebuffades. Le représentant parfait de cette idéologie est le personnage de Rambo qui, à la suite d’une série d’humiliations, détruit une ville en entier en utilisant des armes à feu toutes aussi spectaculaires les unes que les autres. Rambo n’est qu’un film et ne cause pas la violence en soi. Mais Rambo transmet un message simple : la violence est la solution. 



Il ne faut pas chercher très loin pour retrouver cette idée dans de nombreux domaines de la société américaine. Tels les Avengers, Punisher et Batman, la plupart des héros des « comics » sont des hommes qui se vengent de la mort d’un proche ou d’humiliations en utilisant la violence et les armes pour régler leurs problèmes. De plus, la majorité des héros de films ou de feuilletons américains sont des hommes émotionnellement instables à l’emploi d’organismes à caractère militaire ou paramilitaire : policier ou ex-policier, soldat ou ex-soldat, CIA ou ex-CIA qui combattent leurs rivaux seuls, en défiant leurs supérieurs hiérarchiques. On n’a qu’à penser à Jack Bauer de la série 24 heures et aux nombreux personnages joués par Bruce Willis et Vin Diesel.

Autre pays, autre modèle, le contraste est éloquent lorsque l’on observe le comportement de James Bond, tel que joué par Sean Connery. Certes, James Bond tue mais, lorsqu’il le fait, c’est pour servir l’État et non pour assouvir un besoin de vengeance personnelle. Le personnage n’a rien d’un caractériel primaire. Il est calme, séduisant, élégant et fait preuve d humour. Bref, un spectateur miné par des ressentiments peut difficilement s’identifier à lui.

Je précise encore une fois que le fait de regarder Die Hard avec Bruce Willis ne nous transforme pas en tueur. Le film fait cependant partie d’un courant culturel qui glorifie la violence, l’individualisme et l’hypermasculinité. Ces films sont des créations artistiques au sein desquelles l’on retrouve des aspects cruciaux de la culture américaine. Il faut donc les voir non pas comme des déclencheurs de violence mais plutôt comme des transmetteurs de valeurs culturelles. Enfin, l’idée que la violence soit une solution se retrouve dans cette obsession que l’Amérique a de la guerre et de tous ses « bienfaits ». La guerre n’est pas envisagée comme un moyen de dernier recours mais plutôt comme partie intégrante des priorités culturelles (et économiques) des États-Unis.

Étant donné l’importance accordée au culte de la violence, il n’est pas surprenant que des jeunes hommes émotionnellement instables et ayant subit des humiliations à répétition aboutissent en classe avec des armes à feu. Les actions de ces tueurs sont en ligne directe avec les acquis culturels américains.

Et le contrôle des armes? L’accès facile aux armes à feu ne constitue qu’un autre ingrédient nocif d’une recette déjà explosive. Il ne s’agit donc pas d’un problème d’armes à feu mais de culture et de valeurs. Et Dawson? La culture américaine est exportée aux quatre coins du monde. Comme il est possible de visionner MTV en Europe et de boire du Coca-Cola en Afrique, il n’est pas surprenant que le culte de la violence vengeresse s’exporte au Canada pour influencer un jeune homme à l’esprit troublé qui avait un grand besoin d’aide.

Pour en savoir plus

Des ouvrages :

LAYTON, Elliot. Serial and Mass Murderers, in Encyclopedia of Violence, Peace & Conflict (3 vols), New York, Academic Press, Lester Kurtz (ed), 1999.

LAYTON, Elliot. The Rarity of the “Typical” English Murderer, in
The Psychologist, Bulletin of the British Psychological Society, Vol
9, No 6: 254, 1996.

LAYTON, Elliot. Men of Blood : Murder in Everyday Life, Toronto,
McClelland and Stewart, 2002.

Un film :

The Man Who Studies Murder, real. Barbara Doran, Office national du film du Canada, 2004, en version française, L’Homme au meurtre.



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