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Inde - Québec : le rôle essentiel de la culture dans les échanges bilatéraux

par
chorégraphe, Montréal
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Le 18 septembre 2009, le bureau du premier ministre du Québec annonçait par voie de communiqué la tenue d’une seconde mission du Québec en Inde, pour février 2010 (1). Les missions québécoises au pays de Nehru et de Gandhi sont maintenant monnaie courante (2) mais de celles qu’aura dirigé le premier ministre, il n’y en aura que deux avec celle de 2010. 



Monsieur Jean Charest a d’ailleurs rappelé, lors d’un petit déjeuner qui suivit de quelques jours le communiqué, qu’il a lui-même été à la tête d’une première mission dans ce pays il y a maintenant plus de trois ans.

Car le premier ministre était bien au rendez-vous de l’Inde en 2006, accompagné de son épouse qu’on dit personnellement intéressée à des causes humanitaires dans le pays. À sa suite, dans le périple d’une semaine qui devait le mener de Delhi à Kolkata (auparavant Calcutta) et Mumbai, une délégation composée en grande partie de ministres comme Monique Gagnon-Tremblay qui brillait de son éclat habituel, une brochette de confrères facilement reconnaissables pour leur lien de parenté avec l’industrie et le commerce, des fonctionnaires ainsi que des gens d’affaires, ces derniers ayant le mérite de travailler d’arrache-pied sur le terrain. Il y avait aussi quelques représentants du milieu de l’éducation (dont Roch Denis, encore en 2006 recteur de l’UQAM, et qui fut forcé de démissionner en novembre de la même année) (3) avec la présence sur le terrain de l’Institut Indo-Canadien Shastri, un organisme maintenant hébergé par l’université de Calgary; avec de maigres budgets et boudé par les universités francophones du Québec, l’Institut œuvre depuis plusieurs décades dans le domaine des échanges universitaires entre le Canada et l’Inde. Au centre de cette délégation à cravate, monsieur Charest paraissait au meilleur de sa forme, lui qui semble prendre plaisir au contact des cultures.

Une mission au pays de la réputée vache sacrée, même si on prend la précaution au préalable de montrer les développements qu’y connaît la hi-tech, n’est sans doute pas de nature à améliorer la cote de popularité d’un politicien auprès de l’électorat québécois – au mieux, elle ne peut pas non plus nuire bien qu’il y ait une pente à remonter dans l’opinion si on en juge par les clichés qui ont cours en ce qui a trait à l’Inde. À titre d’exemple, un chroniqueur du service des nouvelles de Radio-Canada parlait encore au printemps dernier, à l’occasion des élections indiennes, de la vache et de la rigidité des castes comme d’un facteur déterminant dans l’expérience politique indienne. Ce n’est donc pas du côté des incitatifs venant de l’opinion qu’il faut regarder pour justifier une mission en Inde, à moins que le politique ne veuille prendre l’initiative de mener le bal dans ce pays, auquel cas on pourrait se demander pourquoi il ne l’aurait pas fait plus tôt.

On tentera, par ailleurs, de faire valoir que les exportations du Québec vers l’Inde se sont accrues des deux tiers de 2007 à 2008 (4) en suggérant qu’une tendance à la progression justifierait sans doute les initiatives de rapprochement avec l’Inde. Pourtant, cette tendance à la progression qu’on souhaiterait voir dans les exportations du Québec vers ce pays correspond plus ou moins à la réalité. Les résultats du premier trimestre de 2009 montrent plutôt que les exportations de la Belle Province y ont chuté du tiers environ par rapport à 2008 (5). En reconnaissant que la crise des marchés boursiers y soit pour beaucoup, cela ne peut expliquer le fait que le volume des exportations vers l’Inde fluctue d’une année à l’autre si on regarde les tableaux depuis 2000 (6). De plus, les entreprises canadiennes, les québécoises en particulier, seraient relativement « frileuses », selon l’Association du Marketing Relationnel (sic), notamment par rapport aux initiatives d’impartition sur un pays comme l’Inde où cette pratique serait avantageuse, selon la même source, du double point de vue de la rentabilité et d’une meilleure connaissance du milieu et de la culture de l’Inde (que de telles initiatives permettraient d’acquérir) (7). A première vue, il ne semble pas y avoir dans les tendances à la progression des exportations et la culture des entreprises québécoises de quoi fouetter un chat et partir en grande sur l’Inde. Il faut donc regarder ailleurs, c’est-à-dire du côté des enjeux propres aux multinationales face à la conquête des marchés. Le miel indien attire la mouche du capital. Rappelons qu’au nombre des multinationales installées en Inde (américaines, allemandes, françaises ou japonaises), et fidèle à ses intérêts, le groupe Bombardier a fait des avancées dans ce pays avec des divisions indiennes et des alliances stratégiques (8). Voilà le genre d’initiative qui, règle générale, précède le politique – avec un effet d’entraînement escompté vers le bas de l’échelle, vers les petites et moyennes entreprises comme le montrent les documents que rédigent à leur intention les ministères québécois et canadiens (9).



Le seul nom de Bombardier me rappelle une anecdote personnelle: une randonnée en snowmobile à la campagne, dans les années 50, alors que je n’avais pas les jambes assez longues pour marcher dans deux pieds de neige sans en avoir jusqu’au cou. Le trip de snowmobile restera gravé dans ma mémoire puisque j’y avais vomi à cause du tangage, du bruit infernal du moteur (Chrysler à ce qu’on m’a dit beaucoup plus tard) et des émanations de CO2 dans la cabine. Pour en décrire la sensation, c’était comme si je m’étais trouvé sur un skidoo recouvert d’une cabine de tôle où l’on m’aurait secoué un peu de la même manière qu’on l’aurait fait avec une mouche coincée dans une boîte de conserve. Ce n’est pas trop exagérer. Mais j’étais loin de cette époque et de la neige lorsque, sous un autre climat, je me trouvais récemment dans le métro de Delhi à voyager dans le confort des trains climatisés et à humidité contrôlée que la multinationale vient de procurer à la Delhi Metro Rail Corporation (DMRC). 



Avec un brin de nostalgie, on peut dire que les temps ont changé, en effet, depuis les bolides de Joseph-Armand Bombardier produits à Valcourt et la voiture Movia du métro de la capitale indienne, ou le train Zefiro à très grande vitesse (que je n’ai pas encore eu l’occasion d’essayer) et que la multinationale s’apprête à construire en Chine, ou encore les jets de la série CRJ destinés à la société suédoise Scandinavian Airlines (SAS)(10), tous produits d’une multinationale installée en modules indépendants et à vocation ciblée en Europe, aux États-Unis, en Chine et, bien entendu, en Inde (11). C’est pour ce dernier pays que, rappelons-le, le groupe Bombardier fabrique les voitures de métro de la capitale indienne qui se prépare à accueillir les Jeux du Commonwealth de 2010 (12), suivant une transaction cependant de loin inférieure en dollars à celle de plusieurs milliards que vient d’accorder la Chine à la multinationale pour des trains à très grande vitesse (13). Au fond, ces transactions n’ont pas toute l’importance qu’on voudrait qu’elles aient dans l’économie du Québec si on y retranche les subventions accordées aux crédits à l’exportation (14). Dans cette optique, il faudrait aussi considérer le fait que la filiale de l’état du Gujarat emploie, comme il se doit, une main-d’œuvre locale et que les wagons du métro de Delhi sont produits en Allemagne (Bombardier Transport a son siège social à Berlin) d’où ils sont acheminés par fret aérien jusqu’en Inde (15) en plus de l’impartition dans un centre de gestion qui pourrait se trouver à Gurgaon, en banlieue de Delhi, ou ailleurs dans ce pays qui propose ouvertement sa candidature à Bombardier pour de l’outsourcing (16). Bien que le contrat de Delhi ait su imposer ses conditions: il faudra que la très grande majorité des trains soient manufacturés en Inde (17). Ce qui est de bonne guerre puisque chaque pays essaie, peut-être pas toujours avec le même succès, de faire la même chose.

On comprend cependant que le politique a un rôle à jouer dans le tissage des relations entre les pays en renforçant le maillon des liens culturels dans la chaîne des échanges bilatéraux. La question est de savoir comment cela se fait? Au chapitre des relations internationales, tel que certains pays savent les faire, la France, pour ne donner qu’un exemple, compte depuis plusieurs décades une quinzaine d’Alliances françaises réparties sur le territoire indien, travaillant en synergie avec la recherche, le commerce et les projets de nature économique par la diffusion de spectacles, de concerts et d’expositions, de même que par l’enseignement de la langue et les échanges culturels. Le Québec est loin de cette vision si on considère que, au point de départ, la culture (ce mot y englobe pas mal de choses hétéroclites) a été évacuée de la mission de 2006. Ses moyens sont, bien entendu, limités l’excuse en est toute trouvée d’avance bien qu’on puisse parfois faire beaucoup avec peu, en prenant le cas de l’Irlande sur lequel nous reviendrons un peu plus loin. Avec davantage de moyens, cependant, le Canada n’est guère mieux placé mais il ne peut pas à sa décharge invoquer l’excuse du Québec. Les budgets de la culture au Haut Commissariat du Canada en Inde fluctuent de peu à pas du tout et sont les premiers à être coupés quand il faut faire des économies de bout de chandelle servant de prétexte, selon les fonctionnaires mêmes, à se « débarrasser » de la culture. Présentement, de tels budgets sont inexistants en Inde. Tous les cinq ou six ans, c’est le même scénario: deux ou trois ans de campagne pour récupérer le peu d’acquis avant de recommencer avec une autre croisade. On en a assez entendu parler au Canada, le milieu des arts est unanime sur ce point. Mais ce n’est pas qu’une question concernant un groupe d’intérêt particulier. C’en est une de valeurs, en l’occurrence, celles que l’on projette à l’étranger.

Il faut donc le dire, les liens avec l’Inde à travers l’art et la culture n’ont pas contribué significativement, jusqu’à maintenant, à préparer le terrain aux échanges dans d’autres domaines de l’activité humaine dans un pays comme l’Inde qui a pourtant une longue tradition des arts. En éducation ou dans le secteur, plus discret, des arts et de la culture, ce sont pratiquement les seules initiatives individuelles des Québécois qui valent. Pour les produits du spectacle, il n’est bien entendu pas question de crédits à l’exportation. On y fait avec des moyens de fortune et, à l’occasion, à travers des projets de collaboration avec d’autres pays. 



C’est dans un contexte de la sorte que la mission du Québec a couru le marathon pan indien d’une semaine qui s’est clôturé par une réception intime (i.e. sans la presse) sur l’une des terrasses du Taj Mahal Palace à Mumbai, un 20 janvier 2006. Un vent inhabituel avait soufflé sur la réception, de sorte que, malgré les efforts que le personnel de l’hôtel y avait mis, il s’était avéré impossible de déployer les drapeaux du Canada et du Québec qui devaient y flotter côte à côte. Ou, peut-être, le prétexte était-il trop bon pour s’en éviter la corvée protocolaire puisqu’il s’agissait d’une réception intime. Rappelons que la tournée avait été organisée avec l’étroite collaboration du Haut Commissariat du Canada en Inde, tournée suivie peu de temps après par celle de l’Ontario sous la gouverne de Dalton McGuinty. Par ailleurs, avec le monde entier à l’affût des marchés, une délégation irlandaise avait fait le marathon en même temps que la délégation québécoise; accueillie en tant que pays, l’Irlande y a peut-être volé la vedette à une province du Canada. Rappelons cependant que l’Inde et l’Irlande (les Irlandais, comme on le sait, viennent d’accepter par référendum le traité de Lisbonne) ont des liens culturels et politiques qui remontent à la période pré-indépendance de ces deux partenaires avec des figures telles que Jawaharlal Nehru, Éamon de Valera, Rabindranath Tagore, W. B. Yeats, James Joyce, et, sans vouloir porter un jugement de valeur, l’engagement d’une Annie Besant qui, à son époque, faisait partie des mouvements nationalistes et théosophiques avec les membres de l’intelligentsia indienne au pays desquels cette Irlandaise vécut et mourut (18). Les relations de l’Irlande et de l’Inde sont, donc, enracinées culturellement. Pour le Québec, on se demande où est le rapport bien qu’on puisse toujours se rabattre sur de valeureux Québécois que l’on sort de l’oubli et qui ont parcouru l’Inde avant la première guerre mondiale (19). C’était à l’époque d’Annie Besant. Mais à la différence des Québécois, l’Irlandaise, elle, n’a pas subi l’affront d’avoir été oubliée.

Les attentes du Québec envers l’Inde ont beaucoup grandi en peu de temps bien que le discours post-colonial n’ait pas encore fait son entrée à la Belle Province, à en juger par l’allocution prononcée en 2006, par la ministre d’alors aux Relations Internationales du Québec lors du Colloque International sur les Études Québécoises qui se tenait à l’Université Jawaharlal Nehru (Delhi) (20). Devant l’inconfort de son assistance indienne, la ministre y parlait de l’Inde et de sa longue culture vue d’un Québec dit moderne et évolué, comme d’un pays « en émergence » sur lequel on se penchait bien que, il va sans dire, avec intérêt. On avait compris, bien avant que la ministre ne le dise, les motifs de cet intérêt soudain envers une bien grande civilisation (21). Mais de se le voir répéter… La même idée revient dans les mêmes mots en 2009 à l’occasion d’une présentation que fait de l’Inde le ministère du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation (MDEIE) à l’intention de candidats éventuels invités à se joindre à la deuxième mission sur l’Inde et qui seront dûment sélectionnés, à n’en pas douter, selon les critères connus (22).

Quoiqu’il en soit, le déploiement dans les suites du Taj à Mumbai et le succès de Bombardier sur les rails de l’Inde ne peut faire oublier des épopées moins glorieuses comme l’expérience sur le terrain de SNC Lavalin dans l’état du Kérala (23). On voudrait sans doute oublier, et on comprend bien pourquoi il faut qu’il en soit ainsi dans une mission officielle sur l’Inde, que la firme d’ingénierie montréalaise est au cœur, depuis près de 10 ans, d’une mésaventure connue au Kérala sous le nom peu flatteur de « Lavalin scandal». Dans cet état qui compte à lui seul la population égale à lui seul la population du Canada tout entier, même ceux qui ne connaissent pas la langue anglaise, et encore moins le français, savent prononcer clairement, bien qu’avec un léger accent, le nom de la compagnie canadienne – québécoise pour ceux qui s’attachent là-bas à ce qu’ils qualifient de détail. On y consacre même un blog qui affiche une présentation animée portant sur les principaux épisodes de cette saga indo-canadienne (24).

En bref, Lavalin a négocié un contrat avec le ministère des ressources hydroélectriques de l’État du Kérala pour l’entretien de barrages et l’octroi d’une contribution optionnelle de la firme en vue d’établir un institut contre le cancer dans cet état. Selon la poursuite indienne, le contrat comportait des frais exorbitants (25). On affirme que le gouvernement du Kérala y aurait perdu des centaines de millions de dollars. Grâce à cette affaire, on a beaucoup entendu parler du Canada en Inde. Enfin, bon! Il s’agit peut-être là d’un malentendu entre la firme et sa contrepartie kéralaise. Mais pourquoi y aurait-il eu malentendu? Le dossier qui traîne depuis treize ans dans le paysage indien (ça a commencé à Montréal en 1996), est maintenant rendu devant la Cour suprême de l’Inde (26) La contre-publicité que cela occasionne s’avère plutôt coûteuse pour la firme qui a du faire face à l’enquête du CBI (Central Bureau of Investigation, l’agence centrale indienne responsable des enquêtes en matière de crimes et de sécurité nationale) (27), ce qui a amené la nouvelle au-delà de l’Inde jusqu’aux journaux du Qatar (28). Je ne crois pas qu’au Québec, à l’exception de ce qui en filtre dans les hautes sphères du pouvoir, on ait beaucoup entendu parler de cette affaire.



Pour finir avec ce chapitre, la firme montréalaise affirme sur la page d’accueil de son site Web qu’elle n’a « rien à se reprocher » dans le dossier kéralais. On y insinue avoir été pris au jeu de factions politiques (qui d’ailleurs se crêpent le chignon), se disant surpris, par ailleurs, de la réaction de la presse indienne à l’égard de la firme qui se doit de défendre sa réputation (29). Bien que d’excuse facile, l’allusion au jeu de factions politiques n’est pas dénuée de fondement. Le secrétaire du parti au pouvoir était le ministre de l’énergie du Kerala au moment de l’entente avec Lavalin. De par l’influence qu’il exerçait au sein de son parti, le ministre aurait pressé le gouvernement d’accepter le marché. Le premier ministre kéralais actuel, quant à lui, est en guerre contre le secrétaire de son parti, d’où les querelles intestines. Il n’est pas un jour où on n’en parle pas dans les journaux avec le nom de la firme canadienne associée à cette chicane. Quoiqu’il en soit, toute la lumière reste à faire sur l’histoire. Quant au gouvernement du Québec, les projets sur le Kérala ne sont pas prêts d’entrer dans ses priorités avec le « Lavalin scandal » dans le paysage. Le Kérala n’est pas rentable politiquement. On a trouvé la formule pour se placer au-dessus de la mêlée: l’Inde est un vaste pays et on doit choisir les priorités (30), ce qui laisse le champ libre à décider avec les boss où aller dans le pays – prenons pas de risque, restons-en à Delhi et Mumbai. Pourtant l’origine des relations Québec-Inde remonte aux ingénieurs du Québec qui ont travaillé aux barrages kéralais et autres. Au lieu d’édifier sur les acquis, on trouve des portes de sortie. Peut-être que l’expérience n’y est pas encore. Attendons que cela vienne. Après tout, on ne peut pas tout avoir d’un coup quand on arrive en retard et un peu vite.

Quant à moi, je ne sais ce que je faisais sur la terrasse du Taj, à cette réception de clôture d’une tournée mêlée à un arrière-fond d’intrigues auxquels les artistes se mêlent eux-mêmes à l’occasion en fermant les yeux. Je m’y comptais, certes, parmi les privilégiés du fait qu’on m’y ait invité et puisque j’avais l’opportunité d’entrer pour la première fois, après les quelque trente ans de mes rapports avec l’Inde, au luxueux Taj Mahal Palace (du moins jusqu’aux antichambres de ses suites VIP) et puis, à l’occasion, de pouvoir y donner une prestation de danse sur une terrasse devant une délégation où, on le sait, les arts et la culture avaient été au préalable évacués d’une mission qui se faisait, on présume, au nom des Québécois. À moins qu’on ait compris, pour être gentil, que les arts et la culture ne sont au Québec, ni quantitativement, ni qualitativement à la hauteur de ce qui se fait en Inde, là où, en incluant l’Afrique ainsi que les autres régions d’Asie, se trouve le berceau même du théâtre et de la danse. Mais la prestation n’eut pas lieu. Elle fut annulée sur place, probablement en raison du vent mais surtout à cause de la fatigue qui accablait les membres de la mission à qui on n’en aurait sûrement pas voulu de renoncer à un solo de danse contemporaine après une tournée épuisante, voire éprouvante, brûlant d’envie d’en finir et de revenir au Québec pour se mettre à genoux et, avec la ferveur du Québécois pure laine, baiser la terre natale en rentrant. Le coordonnateur de la tournée m’a donné sa version des choses qui corrobore assez bien la mienne mais en des termes qui, je vous assure, ne sont pas du tout à l’honneur de ses compères de la mission de 2006. L’expression qu’il utilisât pour qualifier leur degré de culture restera entre lui et moi pour éviter qu’on lui en tienne rigueur. Mais les bilans officiels sont toujours positifs, et avec raison, puisque le périple québécois a donné l’occasion au premier ministre d’annoncer le projet de Bureau du Québec à Mumbai, au sein du Consulat Canadien – un bureau qui, d’après certains membres influents de la communauté indienne montréalaise, aurait pu se trouver stratégiquement plus avantageux à Bangalore ou à Hyderabad. Pendant ce temps, la délégation d’Irlande annonçait la signature d’un accord de coopération de recherche entre la Science Foundation Ireland (SFI) et la Indian National Science Academy (INSA) (31). Quant aux Manufacturiers Exportateurs du Québec (MEQ), ils ne revenaient pas bredouilles ayant en mains une entente de coopération conclue avec la Confederation of Indian Industry (32).

Montréal, le 6 octobre 2009

Notes

(1) « Invitation aux médias - Mission du Québec en Inde - Petit-déjeuner conférence du premier ministre ». Communiqué. Gouvernement du Québec. Québec, 18 sept. 2009.
(2) Missions par des ministères québécois ou missions parallèles comme celle de McGill, suivant celle du ministre Bachant, en novembre 2006.
(3) Antoine Robitaille. Mots et maux de la politique. Le Devoir. 24 Octobre 2008.
(4) « Inde – Multisectorielle ». Communiqué. Ministère du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation (MDEIE), 25 sept. 2009. Cfr. Institut de la statistique du Québec.
(5) Institut de la statistique du Québec.
(6) Ibid. Cfr. « Flux de commerce québécois avec les pays du BRIC ». Chambre de commerce de Montréal. 15 févr. 2008.
(7) Rapport mission exploratoire en Inde, Centres contacts clientèle, 4 au 11 juin 2005. AMR (Association du marketing relationnel). On aura finalement obtenu un traité pour protéger les investissements en juin 2008. Cfr. Faire affaire en Inde. Guide à l’intention des exportateurs et des investisseurs canadiens. EDC (Exportation et développement Canada), 2009.
(8) «Bombardier and India's Infotech Enterprises extend alliance». Domain-b.com. 7 Oct. 2008.
(9) EDC (Exportation et développement Canada). Op. cit.
(10) « Bombardier : prêt de 173 M$ du fédéral à SAS ». Lesaffaire.com. 5 août 2009.
(11) Divisions de Bombardier à Savli, dans l’État de Gujarat (sur lequel règne le premier ministre Modi d’extrême droite). Domain-b.com, Op. cit. Cfr. Site Web de Bombardier.
(12) «Delhi Metro's new broad gauge train rolls out ». The Times of India. 25 sept. 2009.
(13) Bombardier remporte un contrat de 2 milliards US en Chine. La Presse Affaires. 28 sept. 2009.
(14) La Presse, p. LPA-7 / Valentin Petkantchin & Márcio C. Coimbra, « Coûteuses subventions - Bombardier et Embraer pourraient fort bien rivaliser sans aide gouvernementale ». Institut Économique de Montréal. 28 juin 2004.
« Bombardier : prêt de 173 M$ du fédéral à SAS ». Les Affaires. 5 août 2009.
(15) La première voiture MOVIA de Bombardier pour le métro de Delhi atterrit en Inde 26 février 2009 — Berlin Transport Bombardier. Communiqué. Site Web de Bombardier.
(16) Poonam Singh. «India may become sourcing centre for Bombardier». Projectsmonitor.com. 26 sept. 2009.
(17) Les premiers 36 vehicles de DMRC (Delhi Metro Rail Corporation) seront construits à Goerlitz, Allemagne et les autres 388 voitures à Savli, en Inde, d’après la DMRC. Thaindian.com. 26 févr. 2009. Cfr. Mydigitallfc.com. Financial Chronicle. 5 juin, 2009.
(18) Cfr. Gauri Vishwanathan, in Irish Orientalism: A Literary and Intellectual History, by Joseph Lennon, pp. 478. Syracuse: University Press, 2004. Et, par le même auteur: “Ireland, India, and the Poetics of Internationalism”. Journal of World History, Vol. 15, No. 1 (Mar., 2004), pp. 7-30.
(19) Serge Granger. « Les Lotbinière au Cachemire avant la première guerre mondiale », Québec studies and Globalization. Centre for French and Francophone Studies, Jawaharlal Nehru University. 20-22 janv. 2006.
(20) Monique Gagnon-Tremblay. "Le rôle du Québec sur la scène internationale". Allocution. Dialogue interculturel et mondialisation. Colloque international en études québécoises. Centre for French and Francophone Studies. Université Jawaharlal Nehru. 20-22 janv. 2006.
(21) Le Premier ministre, lui, s’était donné un thème plus près de ses hôtes étudiants à l’université Jawaharlal Nehru: « Le Québec et l'Inde : vers une découverte mutuelle ».
(22) « Inde – Multisectorielle ». Ibid.
(23) État du Sud-Ouest de l’Inde où des ingénieurs québécois ont contribué à la construction de barrages hydro-électriques dans les années 60. L’État du Kérala, où le pourcentage de la population lettrée est de 98% selon l’ONU (le plus élevé de l’Inde), est dirigé en alternance par le Parti Communiste Marxiste élu démocratiquement et celui du Congrès.
(24) Slideshare.net
(25) Asianet India, 26 sept. 2009.
(26) Indian Express, 23 janv. 2009. Cfr. The Economic Times, 1 sept. 2009.
(27) “The investigations revealed that supply contract for renovation and modernisation of the Panniyar, Shengulam and Pallivasal hydel projects was given to SNC Lavalin at an exorbitant rate and the per MW cost for the same was the highest. This caused a loss to the Kerala government with corresponding wrongful gain to Lavalin, CBI said.” (Asianet, New Delhi, August 10, 2009.)
(28) The Peninsula. Qatar’s English Paper. 29 sept. 2009.
(29) "SNC-Lavalin in Kerala State". Site de SNC Lavalin. 10 juillet 2009. (La page, version française, réfère à la version anglaise de l'énoncé de la compagnie.
(30) Courriel de Paul Parenteau, responsable de l’Inde au Ministère des Relations Internationales du Québec. 15 janv. 2008.
(31) Science Foundation Ireland (SFI) and the Indian National Science Academy (INSA) to cooperate in world class research activity. Communiqué. Department of Enterprise, Trade and Employment. Gouv. de l’Irlande. 19 janv. 2006.
(32) En vue de « développer des relations plus étroites entre les membres des deux associations afin de stimuler leurs échanges commerciaux », selon le communiqué de la MEQ, en date du 18 janvier 2006.

Richard Tremblay est chorégraphe. Outre ses travaux en danse contemporaine à Montréal, il mène en Inde des projets de recherche et de création depuis une trentaine d’années, avec le soutien de l’Institut Indo-Canadien Shastri et du Conseil des Arts du Canada.

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Note au lecteur :

Pourquoi encore une chronique, pourquoi une de plus ? La proposition m’en vient du rédacteur et directeur de Tolerance.ca, Victor Teboul, qui, souhaitant une présence plus marquée de Québécois (dits de souche) à sa publication, m’a aimablement lancé l’invitation. Je me suis finalement décidé de répondre à cette invitation, non sans quelque hésitation puisque tolerance.ca est un magazine qui me semble déjà assez complet, ne voyant pas, par ailleurs, quelle contribution je pourrais y apporter du point de vue de la québécitude. Mais j’ai eu envie de donner un petit coup de pouce, si besoin est, au directeur du magazine qui soutient à tous les niveaux cette entreprise uniquement dans le but d’y partager des valeurs. J’espère qu’on n’en sera pas déçu, ce ne sera pas le Québécois le plus typique (qui se risquerait d’en faire le portrait?) qui vous écrira principalement sur l’Inde. Ma québécitude a parcouru plusieurs détours et s’est peut-être égarée en cours de route. Elle s’est effacée, à la longue, devant l’ambivalence des espaces. La culture est d’un autre lieu, écrit Homi Bhabha (The Location of Culture). Me reste, donc, le regard extérieur que je poserai de temps en temps sur des événements et des hommes que j’essaierai le plus possible de rapprocher de ceux qui, comme moi, vivent au Québec et l’aiment sans pour autant lui être fidèle.

Richard Tremblay



* M. Jean Charest, en compagnie de M. R. Seshasayee.
Image :http://www.premier-ministre.gouv.qc.ca/premier-ministre/album-photo/annees/evenements.asp?mois=janvier&annee=2006

** Chenille à neige. Snowmobile. 1949-Bombardier-B12
Image : http://commons.wikimedia.org/wiki/Image:1949-Bombardier-B12.jpg?uselang=fr






*** La voiture Movia du métro de Delhi. Image :
http://www.bombardier.com/fr/transport/galerie-de-presse/communiques-de-presse/details?docID=0901260d80084935



**** Annie Besant dans les années 1880. Image :http://en.wikipedia.org/wiki/Annie_Besant



***** Blog sur l’affaire Lavalin. Image :http://www.slideshare.net/sncmonitor/snc-scandal-in-kerala-presentation




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