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Les héros homériques, leur auteur et la moralité publique

par
chorégraphe, Montréal
En tant qu’héritage, les épopées de l’Iliade et de l’Odyssée ne sont-elles que des récits d’aventures à la gloire de pirates, de pilleurs et de violeurs ? Les héros homériques sont-ils objet d’une adulation trop complaisante de la part de la gent littéraire ? C’est ce qu’affirme pourtant Steve Kowit dans la revue canadienne Arts and Opinion (1). D’un point de vue critique, Richard Tremblay, auteur notamment d’un cycle de travaux pour la scène réinterprétant l’Iliade, l’Odyssée et la tragédie d’Euripide, interroge l’article de Kowit pour en montrer les failles.

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Mis en ligne à Montréal, Arts and Opinion est une revue bimensuelle sur les arts, la culture et la politique, qui se propose d’affranchir le lecteur des «serres» et des «dents de la nature humaine», lit-on dans la définition de son mandat. À cette fin, la revue souhaite mettre les arts de l’avant, non la politique (sic). Dans un deuxième temps, elle veut donner une tribune à des créateurs /auteurs méconnus. On y trouve, par ailleurs, une liste d’auteurs qui y ont contribué, parmi lesquels figurent Noam Chomsky, Jean Baudrillard et Naomi Klein.

Paru dans la dernière édition, « Odysseus, Sacker of Cities » se veut un essai sur la déconstruction du héros. On apprend, dans les deux lignes d’introduction qui lui sont consacrées, que l’auteur a écrit plusieurs ouvrages de poésie et qu’il a publié un guide sur l’écriture poétique: In the Palm of Your Hand. Ses essais ont paru dans The Literary Review, Poetry International, Skeptic et The New York Quarterly.

Au cours d’un long plaidoyer contre ce qu’il présente comme étant l’adulation injustifiée des héros homériques par la critique et les érudits, Kowit ne ménage pas les reproches à l’égard de la gent littéraire qu’il juge trop complaisante envers l’auteur et les protagonistes de l’Iliade et de l’Odyssée, épopées que, dans son optique, il présente comme un récit d’aventure à la gloire de pirates, de propriétaires d’esclaves, de pilleurs et de violeurs. Ce faisant, l’auteur s’en prend à la lecture qu’en fait Simone Weil (The Iliad, or the Poem of Force), celle-ci étant vue comme l’éminente porte-parole de ces intellectuels à l’opinion biaisée dont il se propose d’invalider le discours, opposant à l’approche critique de l’écrivaine un jugement de valeur sur les épopées homériques vues sous l’angle de la moralité publique. Placé devant une œuvre plus que millénaire dont il interpelle les héros et l’auteur, et malgré une bien maigre concession au poète (« Tout lecteur reconnaîtra le génie d’Homère pour le récit », admet-il, en s’empressant d’atténuer sa pensée: « On a l’impression que l’auteur, d’autant plus qu’il est doué d’un grand pouvoir de séduction, nous amène à percevoir ce qu’il veut bien que nous percevions »), Kowit s’interroge: doit-on s’attendre à ce que le lecteur contemporain applaudisse aux actes de piraterie d’Ulysse, pilleur des villes, parce que l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée, un Homère aux mœurs barbares, apprend-on, nous y contraint?

L’épineuse question de la contrainte exercée sur la fiction

Dès lors, le ton de l’article ne fait pas de doute sur son côté polémique et les intentions de Kowit. Ce qui émerge toutefois du texte, c’est l’épineuse question de la contrainte exercée sur la fiction par des valeurs qui lui sont externes, en particulier, en ce qui a trait au déplacement de ces valeurs dans le temps, de l’époque homérique à un temps contemporain. De plus, ce texte est marqué de façon particulière par la hantise d’un narrateur (Homère), perçu non plus comme le complice du lecteur, mais comme le manipulateur suspect imposant sa perception au lecteur. Dans un deuxième temps, de par les limites de perspective que présente le point de vue (statique) qu’il adopte pour contraindre l’œuvre homérique, le texte soulève de façon toute aussi importante un problème au plan de l’herméneutique, c’est-à-dire les connaissances et les techniques qui, au fond, permettent d’élaborer une réflexion non seulement sur le sens des mots et des choses (Foucault, 1966) mais aussi sur le sens même de la fiction et la démarche critique qui s’y rattache (Barthes, Kayser, Booth, Hamon). Pour mieux comprendre ces enjeux, nous nous proposons de mettre en parallèle le questionnement ainsi formulé et celui que soumet l’auteur de « Odysseus, Sacker of Cities ». Enfin, nous nous demanderons si, ainsi mise en perspective, la lecture que fait Kowit des épopées est en mesure de contribuer à leur interprétation et permet d’élargir leur compréhension?

A-t-on raison de s’inquiéter devant l’adulation des héros de l’Iliade et de l’Odyssée? demande Kowit, qui ne manque pas de relever l’asservissement de Briséis aux instincts d’Achille, un cas notoire d’esclavage sexuel. Question à laquelle il répond d’emblée par l’affirmative en invoquant l’immoralité de cette pratique, s’employant, pour les masquer, à élever un mur devant les procédés de la fiction homérique qui font pourtant de cet épisode de l’Iliade le déclencheur de la querelle entre Achille et Agamemnon – et le point de non retour qui consacre la rupture des deux chefs de clan, avec la conséquence que l’on connaît sur le cours des événements entourant la guerre de Troie. Dans la pendaison des dix servantes de Pénélope ainsi que le massacre de ses prétendants par Ulysse et Télémaque, Kowit voit une raison de plus de condamner l’œuvre et son auteur, s’employant encore à mettre en évidence l’odieux des pratiques d’un autre âge dans un djihad contre une fiction devenue mythe – en fait, oui, un mythe occidental qui s’est lui-même transformé, de mythe fondateur en un mythe de reconstruction des identités dans le divers (Glissant, Bernabé) et l’hybridité (Bhabha). Quel est le but de l’article et pourquoi l’auteur s’adonne-t-il à cet exercice? se demande-t-on. Encore une fois, en quoi une telle lecture contribue-t-elle à la réflexion sur l’œuvre homérique?

L’intention de « Odysseus, Sacker of Cities », on l’aura compris, n’est pas d’apporter un regard critique sur les épopées d’Homère, de fournir des repères permettant d’en donner une meilleure lecture, mais plutôt de la juger – ou d’en préjuger en y évacuant toute la question de l’écriture et de la création. Il ne fait pas de doute que, dans l’esprit de l’auteur, une approche de l’œuvre à partir de valeurs qui lui sont externes devrait permettre au lecteur contemporain de jeter un regard «éclairé» sur l’Iliade, c’est-à-dire semer le doute dans son esprit quant à la légitimité d’une oeuvre qui, d’un massacre à l’autre, s’emploie-t-on à démontrer, mène tout droit, sur la voie du barbarisme, au meurtre des Troyens et à la mise à sac de leur ville. Or, pour reformuler plus précisément la question posée plus tôt, cette réduction à des éléments extrinsèques apporte-t-elle vraiment les points de repère escomptés et un éclairage nouveau permettant, à tout le moins, de mettre l’œuvre homérique en perspective dans le champs propre à la fiction?

Au plan de l’herméneutique, l’article donne lieu à une double faillite : celle de ne pas réussir à mettre en place une réflexion critique sur l’œuvre d’Homère, et, en corollaire, celle de ne pas pouvoir donner une vision constructive du temps. Du structuralisme au post-modernisme et aux approches relationnelles, la critique moderne et post-moderne a laissé des jalons, et si on y a appris une chose centrale dans l’approche d’une œuvre, c’est bien le rôle qu’y joue la non linéarité du temps.

La dimension polysémique de l’œuvre

Le temps linéaire est irréversible : le passé est confiné au passé, le présent au présent. Or, à l’intérieur même du processus de création (littéraire ou artistique), avec son prolongement dans la lecture ou la représentation théâtrale, passé et présent s’organisent en couches poreuses, perméables les unes aux autres, où le temps est au contraire réversible, permettant une lecture non linéaire ou rétroactive. (Cf. Riffaterre, et autres.) La fiction trouve dans cette rétroactivité sa dimension libératrice où elle opère ses transformations. Si, de par la réappropriation temporelle à laquelle elle donne lieu, l’épopée n’est pas différente de la fiction contemporaine, si elle est la fiction d’une époque – fiction devenue mythe pour le lecteur contemporain, autant sinon plus avec la Mahabharata et le Ramayana qu’avec l’Iliade –, elle renvoie de la même manière aux schèmes non linéaires (rétroactifs) par rapport au temps. Des épopées homériques à l’œuvre contemporaine, c’est cette dimension qui enrichit la lecture et la rend polysémique. Et c’est dans cette perspective que, par exemple, L’Odyssée de Pénélope (Atwood) relit l’Odyssée d’Homère en donnant une voix (des voix) à Pénélope qui, regardant en quelque sorte de sa fenêtre contemporaine, revient sur les événements du passé, ceux qui ont présidé, dans l’Odyssée, au retour d’Ulysse à Ithaque.

De prime abord, la lecture que fait Steve Kowit des épopées homériques étonne de la part de l'auteur d'un guide sur l'écriture poétique («a guide to writing poetry»). Mais c’est finalement la relation au temps qu’il établit ou n’établit pas qui fait problème. La poésie en atteste: présent et passé se jaugent l’un l’autre, l’un ne pouvant être pleinement compris que s’il est en relation à l’autre (T. S. Eliot). On trouve ce lien constructeur dans la quête impressionniste (Proust), ou encore dans la relecture de l’Odyssée à travers Joyce et Atwood où le miroir de Nestor, des Sirènes ou de Pénélope est placé, sous différents angles, devant le personnage de fiction. La «réflexion» et l’image qui en résulte illumine en même temps qu’elle régénère/reconstruit celle de ses archétypes. Au lieu de menacer ses personnages en les confrontant au passé, ce télescopage des voix participe à leur reconstruction, leur donne une dimension dans la fiction qui les enrichit et permet, pris au sens même du récit épique, de mieux en saisir la destinée tout en établissant un rapport de verticalité au temps. Dès lors, « Déconstruire le héros » ne veut pas dire le détruire comme le suggère Kowit.

Les épopées mélangent légende et histoire et le but du récit épique est de mettre en valeur les faits de guerre dans la vie du héros pour mieux en saisir le sens et la destinée. Le genre est bien établi – non comme un cadre mais en tant que référent. À côté des Achille et des Ulysse de l'Iliade et de l'Odyssée, il y a les Bhima et Duryodhana de la Mahabharata, les Rama, Lava, Kusa et Ravana du Ramayana, le roi furieux de Gilgamesh, et autres. Il y a une multitude d’autres de ces créations à des époques plus tardives. Le Shah-nama (L’épopée des Rois), de l’Iranien Ferdowsi, est de ce nombre. En marge de cette classification fondée sur des caractéristiques communes – éthique du héros, du clan et des familles –, les poèmes épiques de l’Extrême Orient, ainsi définis par les Orientaux (Guerber), s’imposent par leur lyrisme avec, par exemple, l’idyllique Shirakiku, héroïne qui contraste avec les habituels guerriers et le climat martial de la plupart des épopées. Shirakiku rendra-t-elle l’œuvre épique plus acceptable à Kowit? Il ne le dit pas mais on présume que oui – ce qui de toutes manières ne changerait pas grand’chose au problème de fond qu’il soulève dans son article où la référence exclusive à des valeurs externes à l’œuvre la transcendent et l’écrasent.

« Odysseus, Sacker of Cities » creuse un trou méthodologique où, avec le genre, l’œuvre s’engouffre en vue de la rendre opaque au temps, de manière à ce que le passé et l’œuvre même ne nous apprennent plus rien et deviennent inutiles ou, à tout le moins, redondants. On n’y reconnaît pas un champ propre à la fiction, en l’occurrence l’univers de l’épopée, la plaçant même en rapport conflictuel avec un présent illusoirement transcendant. C’est ainsi que, par cette non reconnaissance, Kowit en arrive à se représenter à travers les épopées homériques une invention dangereuse et nuisible qui menace le lecteur dans son identité contemporaine, le mettant vainement en conflit avec les valeurs sous jacentes de la fiction, jugées non conformes à celles d’un lecteur tenu en captivité dans un temps autrement fragmenté. À ce point, il est sans doute utile de citer quelques passages de l’article pour mieux en mesurer l’échec dans la tâche qui est pourtant la sienne de faire accéder le lecteur au niveau de la fiction, au champ qui lui est propre et où elle trouve la condition de sa plénitude, en particulier, à travers l’univers riche et complexe de la fiction homérique.

À l’appui de son indignation et du sentiment d’horreur que provoquent en lui les actes de barbarisme des héros de l’Iliade et de l’Odyssée (il lui en passe des frissons), l’auteur devient pathétique, citant une de ses correspondantes qui a fait un cauchemar à la lecture du sacrifice d’une génisse à Athéna :

Je veux partager une chose avec toi (l’auteur). Alors que je lisais l'Odyssée à une heure tardive de la nuit, je me suis endormie au Livre III qui décrit de manière plutôt cruelle le sacrifice d'une génisse à la déesse Athéna. Comme je viens de le dire, je me suis endormie à ce point et j’ai ensuite fait un rêve affreux : un groupe d'hommes étranges s'approcha de moi et comme ceux-ci me prirent dans leurs bras, leurs visages se transformèrent en masques grotesques de mort et leurs vêtements en longues et odieuses robes noires. J’en suis restée paralysée de peur et me suis sentie totalement impuissante quand le groupe d'hommes me souleva pour m’emporter jusqu’au bord d’un précipice profond, très profond. Alors ils me lancèrent dans les ténèbres, et je tombai tout en bas dans le gouffre. J'étais sacrifiée!! Je me suis réveillée dans un bain de sueur. Comme cela est désagréable. Cher Steve… J’en éprouve encore la douloureuse sensation dans mon coeur.(* )
 

Et sur cette lancée :

Lorsque, parcourant la scène dans laquelle Ulysse envoie ses hommes piller la ville innocente des Cicones et fait passer les mâles à l'épée pour capturer et violer leurs femmes, et voler leur bétail et leur or (à la fin les Achéens sont repoussés à leurs navires par les Cicones furieuses des villages avoisinants et arrivent de peine et de misère à leur échapper), il serait réconfortant d’imaginer que les professeurs ou, s’appuyant sur leur propre esprit critique, les étudiants en arrivent à la conclusion qu'une telle conduite ne peut être qualifiée que de sauvage et d’odieuse.

On ne manquera pas de noter, ici, la confusion de point de vue entre l’exercice critique auquel on s’attend de Kowit, et la lecture de l’Iliade que peut faire son admiratrice qui, elle, même si elle ne réussit pas à se distancier du récit, n’en demeure pas moins un interprétant dans la perspective d’un lecteur particulier. Mais l’auteur ne prend pas la précaution qui lui incombe de démarquer les points de vue, cherchant avant tout dans le témoignage de la lectrice une caution suffisante à son préjugé contre les épopées homériques.

La saga d’Adolf le Valeureux

Enfin, dernier assaut dans une entreprise vouée à la déconstruction du mythe par sa négation, Kowit imagine un pastiche qui, à quatre cents ans d’ici, nous plongerait dans une autre épopée toute aussi macabre à ses yeux, sinon plus, que celle d’Homère, et dont, comme le lecteur éventuel, il a peine à s’imaginer le cynisme : la saga d’Adolf le Valeureux, le héros ou anti-héros de cette épopée à venir pourchassant la gent sémitique. D’abord, sans qu’il ne l’admette et en dépit de son intention qui est de mettre son propos en évidence par l’absurde, cette référence lointaine à l’épopée apparaît comme sa réappropriation dans le temps de la fiction où elle se trouve enchâssée comme dans son parcours et sa mémoire, plutôt qu’elle ne montre la futilité et la dysfonction même du genre par rapport à un temps contemporain épicentral. Et Kowit, jetant un regard inquisiteur sur l’avenir des épopées, de soulever une question qui pourrait intéresser à leur propre fin les étudiants de littérature:

Les lecteurs (d’alors, dans quatre cents ans) se laisseront-ils simplement transporter par le seul plaisir d’hexamètres magnifiquement tournés, par les portraits psychologiques grandioses du barde et son génie dramatique, sans s’inquiéter du sort des personnages anonymes qui n’auront servi qu’à gonfler le style de l’Hitleriade ?

On admet facilement avec l’auteur de « Odysseus, Sacker of Cities » que, l’une des fonctions de l’épopée étant de glorifier ses héros, il serait pour le moins gênant d’envisager l’éventualité d’une « hitlériade » au XXIe siècle. Ceci étant dit, force est de constater que s’il évacue l’herméneutique et aboutit à l’échec dans son entreprise critique, il en devient la victime par le fait même. À défaut de s’en remettre à une démarche rationnelle, il tombe facilement dans l’intolérance, les abus et la démagogie qui font son ultime grande faiblesse. Kowit s’emploie davantage à faire le procès d’Homère qu’à soumettre l’œuvre du poète à la méthode critique, on l’a vu. Ce faisant, il juge et condamne l’auteur des épopées homériques, ce qui revient, en définitive, et sur une base arbitraire, à s’arroger le droit de condamner l’œuvre et, avec elle, son créateur. De là à envoyer l’écrivain au pilori il n’y a qu’un pas. Et cela même n’est pas sans interpeller le créateur dans sa pratique.
 
Par l’emploi mis à chercher un point d’ancrage dans un choix de valeurs situées en dehors de l’œuvre (« Saurions-nous soutenir encore le fait que le génie d’Homère ne soit pas entaché par la barbarie de son éthique »? conclut-il), l’approche moralisante de Kowit pose non seulement un problème d’appréciation mais elle fait porter sur l’auteur une responsabilité impossible : celle d’assumer le destin des personnages de sa fiction dont l’actualisation est pourtant fondée non pas seulement sur le texte mais à la fois sur l’interrelation polysémique, on l’a vu, entre le texte, l’intertexte et l’interprétant (triangle Riffaterre). Dès lors, il devient impossible à l’auteur d’assumer cette responsabilité dans le cadre temporel fixe des valeurs auxquelles elle serait soumise, parce que cela reviendrait à limiter la portée de la lecture (rétroactive) et, par le fait même, à nier la fiction dans son fonctionnement interne qui a trait à la fabrication (à l’infini) du sens. Aussi, l’approche réductrice qui sous-tend cette contrainte est-elle porteuse d’une méprise sur le rôle de la création qui est de représenter, ou de donner à représenter le possible, non d’établir une norme de lecture, encore moins de la soumettre à des règles contraignantes qui en paralyseraient le fonctionnement.

Par ailleurs, la contrainte que pose impérativement Kowit à l’exercice de la création revient à cautionner un ordre socioculturel déterminé et les relations de pouvoir qui le gouvernent. Elle ne contribue d’aucune manière à l’interprétation de l’œuvre, comme on l’a vu, car elle confond les objectifs mêmes d’un ordre social donné et de ses jeux de pouvoir, et ceux qui sont propres à la fiction et qui donnent à représenter ce même ordre sans pour autant le valider ou l’invalider – ce n’est pas là son rôle. De cette méprise découlent non seulement les problèmes de perspective mais aussi, et en corollaire, les abus commis sur les personnes, la contrainte sur le « corps », abus qui ne sont pas sans évoquer l’organisation de la punition et de la persécution (Foucault, 1975). Comment, par exemple, et sans pour cela avoir à chercher trop loin ou à s’imposer un effort de mémoire trop grand, ne pas y voir le germe de la levée de boucliers d’il y a quelques années contre le jeune étudiant canadien qu'on a voulu criminaliser parce qu'il a imaginé un attentat dans une création pour un devoir de classe? Et ce n’était pas là qu’une velléité de désaveu puisqu’il a fallu l’intervention de PEN Canada, des Atwood, Ondaatje et King et de la justice pour faire taire cette persécution qui a valu au jeune auteur trente-quatre jours de prison (Kay). C’est dans cette sorte de confusion, sur ce que nous venons d’appeler la responsabilité impossible, que les porte-étendards de la civilisation passent en mode punitif, prompts à se lever pour condamner la fiction et incriminer l’auteur.

En définitive, ce que l'on lit entre les lignes de « Odysseus, Sacker of Cities », c'est l'énoncé de l’auteur et d’un temps épicentral : Ulysse est un barbare, comme Homère et les gens de son époque; moi, je suis de la modernité, je suis de ceux qui ont la chance d'être civilisés.

Outre sa perspective normative et réductrice, il y a également présente chez Kowit, bien que cohérente avec son approche du temps, la notion implicite d’une évolution linéaire de l’humanité, du passé au présent, du barbarisme à la civilisation. À cette notion, la modernité et la post-modernité opposent la discontinuité (Kuhn) et la périodicité où avancées et reculs se succèdent chaotiquement dans le cheminement de l’humanité (Thom, Appadurai, et autres). L’hypothèse à l’effet que, en vertu d’une évolution linéaire, l’humanité ait progressé, qu’elle soit arrivée à un degré de civilisation plus avancé à l’époque actuelle qu’à des époques antérieures, ne semble pas tenir devant certains actes de barbarisme contemporains et les massacres commis au nom d’une mission civilisatrice (Chomsky).

Il reste que, d’accord ou non avec la réflexion post-coloniale, il est difficile d’en justifier l’ignorance au détriment de la perspective. La création a des racines multiples à la fois dans la tradition et la contemporanéité – dont elles dépassent le particularisme – dans un ailleurs, Inbetweeness ou Third Space (Bhabha). Cet ailleurs est le lieu de la réinterprétation du mythe et de sa réappropriation, comme on l’a vu chez Joyce et Atwood, avec la répercussion que cela est en lieu d’avoir sur les littératures dites actuelles « fondée(s) sur le mélange des traditions menant à la création de réalités aux multiples visages lesquelles apparaissent sans limites » (MacNeil). C’est cette aire culturelle inclusive, vue par d’autres comme condition de l’épanouissement du talent littéraire (Elliot), que, en déni d’un univers propre à la création, Kowit rejette comme il en écarte les promesses pour le lecteur, en substituant à la lecture polysémique (post-coloniale) le paradigme manichéen d’une autre époque.


Décembre 2008
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* Citations traduites de l’anglais par l’auteur du compte-rendu.

(1) Steve Kowit, « Odysseus, Sacker of Cities ». Arts and Opinion, Vol. 7, No. 5, 2008. http://www.artsandopinion.com

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THOM, René. Paraboles et catastrophes. Champs. Flammarion, 1983.

Richard Tremblay est l’auteur de travaux en théâtre, en danse contemporaine et en danse-théâtre Kathakali (classique de l’Inde) où il a créé un cycle de travaux pour la scène réinterprétant l’Iliade, l’Odyssée et la tragédie d’Euripide : Médée.


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