SHERBROOKE, QUÉBEC, - Il y a quelque chose de particulier que l’on constate à force de circuler sur les réseaux sociaux indépendantistes au Québec. On ne parle pas nécessairement des problèmes inhérents au fédéralisme, comme le dédoublement des compétences, le fait que le Québec ne puisse décider de sa politique monétaire, économique ou étrangère.
C’est un sujet qui alourdit l’atmosphère pour tout le monde, incluant les principaux intéressés. Nommons cela simplement : l’islam. Sur des groupes de militants indépendantistes, la question de l’islam revient souvent, comme un fantôme que l’on ne réussirait pas à exorciser.
Pourquoi une telle obsession pour l’islam ? Et se peut-il que ce soit l’arbre qui cache la forêt ?
Réflexions sur un mouvement laïcard québécois qui cache quelque chose de bien plus profond — et inquiétant.
Les musulmans et le Québec : un énorme malentendu
Cela doit faire plus d’une vingtaine d’années que l’on parle de laïcité, d’accommodements raisonnables, de halal, de charia, de charte des valeurs. Au final, on se retrouve à tourner en rond autour d’une préoccupation centrale : la présence dans l’espace public de l’islam, une religion jusqu’à présent inexistante au Québec.
On voit des femmes voilées dans la rue, on constate que de plus en plus de magasins offrent des produits halal — par défaut dans certains cas —, les prières de rue font controverse à chaque fois qu’elles ont lieu.
On peut comprendre que la pratique d’un islam ostentatoire dérange, dans une société qui a largement évacué l’existence de Dieu. Ce qu’on comprend moins, ce sont les dynamiques à l’œuvre. Et à qui profite le « crime ».
Et si le problème était ailleurs ?
On voit dans ces musulmans, venus pour la plupart d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, des gens incapables de s’intégrer, réfractaires à la culture québécoise, s’ils ne la mettent pas carrément en danger.
Ils représentent près de 500 000 habitants, ceux qui ont pour origine un pays musulman. Par contre, rien n’est dit du niveau de pratique, très variable d’un individu à l’autre, et qui change même au cours de la vie de chaque personne, ni sur le fait que les femmes musulmanes ne naissent pas avec un voile sur la tête. Celui-ci peut être remis ou enlevé pour diverses raisons personnelles.
Par contre, on sent un malaise face à une civilisation qui sait qu’elle a une histoire, des traditions. Les Québécois voient souvent dans leur passé quelque chose de gênant, quelque chose comme être « nés pour un petit pain ». Plusieurs méprisent les chansons et les danses traditionnelles. D’autres raillent les « ceintures fléchées ». Comme si cela était gênant.
Plusieurs Québécois ont du mal à expliquer qui ils sont aux autres citoyens de la Terre. Ils se définissent comme des « Américains du Nord parlant français », des « Canadiens québécois », des « francophones du Canada », des « Québécois canadiens », ou l’on ne sait quelle formule qui pourrait être tirée de la légendaire scène du film Elvis Gratton.
Se peut-il que ces musulmans, qui ont des traditions anciennes, nous mettent devant nos contradictions ? Le fait que l’on ait jeté le bébé avec l’eau du bain ? On a évacué Dieu de notre société. Il se fait désespérément absent.
La simple prière au conseil municipal de Saguenay a valu au maire Jean Tremblay un procès, alors qu’il parlait pourtant d’un simple moment de recueillement. On l’a aussi traité de taré, de consanguin.
Pourtant, ce Québec catholique existe encore, sauf qu’il a pris une forme radicalement différente.
Un Québec « laïc » pour remplacer le catholicisme officiel ?
Au cours des années 60, les Québécois ont progressivement éloigné la religion catholique des prérogatives de l’État. Pensons seulement à la santé et à l’éducation. À une époque pas si lointaine, le Québec comptait le plus de religieux au prorata de sa population dans le monde.
Le Québec exportait aussi quantité de missionnaires à l’étranger. En Chine, en Inde, au Japon, en Haïti. Combien de missions ont été tenues à bout de bras par des religieux d’origine québécoise au fil des décennies ? Pourtant, cet héritage oublié mérite qu’on se pose la question.
Pourquoi un tel zèle pour convertir ? Pour soigner, prêcher la bonne nouvelle ? Se peut-il que les Québécois, étant dominés politiquement et économiquement, aient investi le domaine spirituel pour compenser une défaite historique ?
Les Canadiens français d’alors, avant qu’on ne parle des Québécois, sont allés dans les endroits les plus difficiles qui soient. Ils voulaient exister, peu importe la manière possible. D’où peut-être aujourd’hui cette passion des vieilles générations pour la laïcité.
La laïcité : cache-sexe pour d’obscurs intérêts étrangers ?
La laïcité est l’équivalent moderne de la dévotion catholique de nos ancêtres. Certains se voient comme les tributaires d’un héritage « laïc » qu’il faudrait défendre envers et contre tous. Incluant des gens venus d’ailleurs. Des associations existent uniquement autour de la question. Des prix sont remis chaque année.
Pourtant, quand on regarde qui semble être derrière, on voit certains « patterns ». Notamment la présence du CIJA — pour Centre for Israel and Jewish Affairs —, l’équivalent canadien de l’AIPAC, le lobby pro-israélien qui fait la pluie et le beau temps sur la politique étrangère américaine.
Ses membres participent régulièrement aux événements du Mouvement laïque québécois. Des personnalités importantes du mouvement sont très proches de ce lobby. Pensons seulement à Évelyne Abitbol, qui préside la Fondation Raif Badawi, et demeure très proche d’Ensaf Haidar, la femme du blogueur saoudien.
Le mouvement indépendantiste et Israël
Jadis, c’était quasiment la norme que les indépendantistes aient un biais en faveur de la Palestine. Les figures « philosémites » comme René Lévesque ou Jacques Parizeau, bien que caricaturées comme des nazis par des dessinateurs anglo-juifs montréalais, étaient plutôt rares.
L’Organisation de libération de la Palestine (OLP) participait aux événements du Parti québécois. Yasser Arafat a rencontré le syndicaliste Michel Chartrand. Des militants du Front de libération du Québec se sont entraînés en Jordanie. Pourtant, ce qui arrive présentement est aux antipodes de ce passé.
Beaucoup d’indépendantistes, qu’ils soient officiels ou non, se sont mis à défendre une image favorable de l’État d’Israël. Malgré ses crimes de masse, malgré le nettoyage ethnique documenté par des organisations internationales, malgré la destruction méthodique de Gaza et les violences répétées contre les Palestiniens, une partie du mouvement nationaliste québécois semble voir dans Israël un État fort, sûr de lui, capable de se défendre contre l’islamisme et de faire passer ses intérêts nationaux avant les bons sentiments. Pour certains, Israël serait même devenu une sorte de modèle de nationalisme assumé : un petit peuple entouré d’ennemis, prêt à tout pour survivre.
Or, cette fascination repose sur une illusion dangereuse. Car Israël ne donne pas l’image d’un État solide, mais celle d’un État qui s’en va droit dans le mur, prisonnier de sa propre logique coloniale, de sa fuite en avant militaire et de son incapacité à offrir un avenir politique viable aux peuples qui vivent sur cette terre.
Et la question devra bien être posée un jour : quel héritage laisseront ces indépendantistes québécois qui, après avoir prétendu s’inscrire dans une tradition anti-impérialiste, anticoloniale et solidaire des peuples opprimés, auront fini par justifier ou minimiser les crimes d’un État colonial ?
De nos jours, comme évoqué plus haut, le CIJA a ses accès au Parti québécois. Des députés indépendantistes, de même que de jeunes intellectuels nationalistes conservateurs, se sont fait payer des voyages en Israël aux frais du groupe de pression.
Se peut-il que si la Chine ou la Russie avaient seulement tenté le dixième de ces manœuvres, on crierait, avec raison, au scandale ? Encore plus récemment, Paul St-Pierre Plamondon parlait de « frérisme » devant une assemblée à destination de la communauté juive, organisée par le CIJA.
Le frérisme, une invention du lobby pro-israélien ?
Florence Bergeaud-Blackler est considérée comme la spécialiste, dans la francophonie, de ce qu’on appelle le « frérisme ». Un concept qui nous dit que les Frères musulmans, une organisation égyptienne fondée à la fin des années 20, infiltreraient la politique, la culture et les institutions, pour introduire petit à petit la charia.
Or, ce qu’on constate de cette mouvance idéologique qui prétend traquer les Frères musulmans, c’est à quel point Israël n’est jamais très loin. Par exemple, Bergeaud-Blackler invite régulièrement sur sa chaîne YouTube des gens pour dénoncer les « islamo-gauchistes » et le « palestinisme ».
On s’étonne de voir une universitaire, protégée par la police, faire du militantisme pour enlever toute légitimité à un mouvement souhaitant la fin du nettoyage ethnique en Palestine, mais qui s’est depuis étendu au Liban.
Les musulmans : une cible commode
Nos concitoyens originaires du monde musulman sont des cibles commodes pour ce lobby, qui voit dans leur présence la plus grande menace qui soit pour la sécurité des personnes de confession juive.
Pourtant, rien n’est jamais dit par les lobbyistes, historiens et commentateurs sur la bonne relation qui prévalait jusqu’à maintenant entre juifs et musulmans.
Les juifs ont pu vivre pendant des siècles dans une relative sécurité parmi les Arabes et les musulmans. S’ils étaient parfois discriminés, cela n’était en rien comparable aux pogroms de l’Empire russe, ou encore à la Shoah. Commise non pas par des Palestiniens, mais par des Allemands.
Un manque de confiance collectif
Les Québécois ne sont pas vraiment fiers de leur culture, de leur histoire. Ils votent sans trop se poser de questions. Les femmes québécoises demandent l’impossible à des hommes qui ont peur de leur propre masculinité. Moins de couples se forment, et l’avortement tue un enfant à naître sur quatre au Québec.
L’aide médicale à mourir — terme politiquement correct pour euthanasie — est devenue l’une des principales causes de décès au Québec. Les Québécois ne savent pas ce qu’ils veulent. C’est un peu comme s’ils étaient éteints spirituellement, culturellement, politiquement.
Donc, pour combler ce vide laissé par la mort de Dieu, il fallait quelque chose pour le remplacer. Soit la laïcité, le mythe fondateur d’une Révolution tranquille qui aurait expulsé les curés des écoles.
Et si, en réalité, ce n’était pas les musulmans le problème ? Mais davantage notre manque de fierté ? Nos complexes de colonisés ? Ces gens, venus de pays que l’on ne connaissait presque pas avant les attentats du 11 septembre 2001, nous mettent devant nos contradictions.
Ils ne font que remplir un vide laissé de manière totalement volontaire par nous. Comment les blâmer, dans le fond ? Nous avons encore beaucoup de travail à faire pour cheminer comme peuple.
21 mai 2026
Article paru dans :
https://anthonytremblay1991.wordpress.com/2026/05/15/le-quebec-face-a-lislam-obsession-identitaire-ou-crise-spirituelle/
Publié sur Tolerance.ca avec l'autorisation de l'auteur.