Une ombre plane sur la pensée contemporaine : celle d'une récusation radicale de l'existence. Peut-on — et doit-on — transformer le berceau en cercueil de l'humanité ? Sous le terme d'antinatalisme se déploie une métaphysique du refus qui ne se contente plus d'interroger la condition humaine, mais en révoque la légitimité même. Cette hostilité envers le vivant, cette volonté de tarir la source de l'être, trouve son architecte le plus implacable dans le Grand Nord, chez le philosophe norvégien Peter Wessel Zapffe (1899-1990).
De la gnose au néant
L’examen de l’œuvre de Peter Wessel Zapffe révèle une « ontologie de l’antivie » où le nihilisme, loin d'être une libération, s'avère une impasse condamnée à l'abstraction. Pour le philosophe norvégien, l'humain n'est qu'une tragédie biologique, une anomalie de l'antinature, une catastrophe existentielle.
Figure de proue de l'antinatalisme contemporain (1), il s'inscrit dans la filiation directe d'une tradition euthanasique dont l'origine remonte à Hégésias de Cyrène (2), le Peisithanatos ou « conseiller de la mort » (3).
À l'instar de cette figure historique, Zapffe s'impose en articulant une lecture gnostique de l'évolution à l'amertume d'un nihilisme radical ; il dépasse le simple rejet de l'humanisme pour prophétiser l'effondrement axiologique — ce basculement vers le néant pur — que parachèvent nos idéologies contemporaines.
Il devient alors crucial d'analyser les fondements de ce « bouddhisme occidental », dont l'héritage se déploie aujourd'hui dans l'écologie gnostique et les courants de la « pensée sans l'humain ». Déconstruire cette hostilité métaphysique envers la vie, c'est mettre à nu l'échec d'un système qui ne semble plus tendre que vers sa propre extinction. Derrière la rigueur de l'appareil conceptuel se dessine une stérilité métaphysique qu'il convient de récuser.
Un terroriste opposé à la pro-vie
« Je suis en colère d'exister. » Par ces mots consignés dans un ultime enregistrement avant l'attentat du 17 mai 2025 à Palm Springs, le terroriste Guy Edward Bartkus a donné un visage funeste à l'antinatalisme contemporain (4). Cet événement sombre, qui a blessé quatre personnes et coûté la vie à l'assaillant, incarne la dérive violente d'une pensée de la négation.
Revendiquant une posture radicalement « antivie », l'assaillant a délibérément visé une clinique de fertilité. Son prétexte ? Épargner à de futurs enfants le « poids » de la naissance, de la souffrance et de la finitude. Selon ce dogme, chaque nouveau-né serait jeté dans l'existence sans consentement, condamné d'avance à une misère ontologique. En ciblant les couples luttant contre l'infertilité, il ne s'opposait pas seulement à la biologie, mais au désir même de transmettre la vie, érigeant le consentement hypothétique de l'être à naître en interdit absolu. Une position qui, par son abstraction totale, défie toute rationalité humaine.
Se définissant comme pro-mortaliste et partisan de l'extinction de l'espèce, Bartkus n'a trouvé d'autre issue que la destruction, utilisant l'attentat comme l'ultime « argument » d'un système qui prétend guérir la douleur par le néant.
Dès le Ve siècle avant J.-C., Sophocle faisait dire à son chœur dans Œdipe à Colone : « Le plus grand bonheur est de ne pas naître ; le second, de retourner au plus vite au néant » (5). Pourtant, chez Sophocle, cette sentence n'était que le constat tragique d'un destin brisé, et non un programme d'action ; il célébrait par ailleurs la plénitude de l'appartenance à l'humanité. Ces mots rappellent néanmoins que l'antinatalisme n'est pas une nouveauté : il est le vieux compagnon de route de l'histoire, un courant souterrain de pessimisme et de nihilisme qui, aujourd'hui, s'arme de la technique pour mener sa guerre contre le vivant.
L’idéologie de l’anti-pro-vie et de l’antinatalisme
L’idéologie de l’antivie et de l’antinatalisme soutient que la naissance des nouveaux êtres humains, de même que la vie humaine, représente une valeur intrinsèquement négative, d’où la mort, qu’elle soit naturelle, volontaire ou médicalement assistée, serait considérée comme préférable.
Pour des penseurs tels que Peter Wessel Zapffe, cette idéologie s'insère dans une vision quasi religieuse, gnostique, dans l’idée que l’humanité devrait disparaître pour laisser place à une planète régénérée, à une nouvelle Terre, débarrassée des humains.
Selon Zapffe l’être humain représente un problème gnostique : l’être humain est la source de la souffrance et de la violence infligées à la nature. L’humaine serait l’ennemie absolue, l'éliminer reviendrait à extirper la racine du mal par ses racines (6).
Le nouveau Paradis gnostique
Au nom de biocentrisme et écocentrisme, l’antinatalisme gnostique prône la stérilité et le refus radical de devenir parent, allant jusqu’à envisager une Terre sans humains, une nouvelle Paradis enfin retrouvée, nettoyée et restaurée.
Adam et Ève réintègrent ainsi un nouveau paradis gnostique, reconnaissant que d'avoir goûté au fruit défendu — cet éveil à la connaissance — n'aura été que vanité et amère méprise.
Le Paradis gnostique s'oppose donc frontalement au message biblique véhiculé par la Genèse (1:28), où il est dit à Adam et Ève : « Soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. »
À cela, les adeptes de l’antinatalisme gnostique répondaient par une inversion négative : « Soyez stériles, effacez-vous, laissez la Terre en paix. »
Une formule que Peter Wessel Zapffe reprend à sa façon en le reformulant : « Connaissez-vous vous-mêmes, soyez stériles et que la Terre se taise après vous. » (7)
S’annonce de la sorte la « voix » gnostique de la Terre qui parle au l’initié, au l'élu, a celui qui sait, a celui qui croit à la Gnose! L’initié, l’élu, sait par son éveil, il sait ce que ne serais révéler qu’aux initiés, il sait par une révélation intérieure le sens gnostique caché derrière le monde physique, social et humain. La Gnose, en ce sens, se révèle être une expérience intime de « connaissez-vous vous-mêmes » absurde et narcissique, prétendant communiquer avec une « Voix » gnostique.
L’antinatalisme philosophique
L'ouvrage clef de Peter Wessel Zapffe s’intitule « Le dernier messie » (8), un livre dans lequel, s'inspirant du style de Nietzsche, il se pose en antimessie, en penseur gnostique (9). À l'instar de Zarathoustra, il arpente les cimes des montagnes pour contempler avec mépris les fourmis grouillantes — métaphore pour des humains — au loin, en bas, dans les vallées. Si l'on suit son raisonnement, ce que nous déconseillons, l'existence humaine ne serait qu'une souffrance attristante, vaine, superflue et futile, une vacuité déconcertante face à la puissance et à l'énergie débordante de la nature.
Le biosophie (du grec bios, « vie », et sophia, « sagesse ») est le terme forgé par Peter Wessel Zapffe pour désigner une doctrine qui s'approprie le lexique biologique afin de porter un jugement métaphysique sur la condition humaine.
Le biosophie de Zapffe exalte une forme de « sagesse » prêtée à la nature pour l'observer avec des yeux gnostiques. Ce système aboutit à une dichotomie manichéenne : d’un côté, une nature « bonne », car préservée de l’humanité ; de l’autre, une nature humaine jugée irrévocablement mauvaise, dégradée par son essence même. La tension entre ces deux forces — le Bien du monde non humain et le Mal incarné par l’humain — constitue, selon lui, la tragédie fondamentale de l'existence.
Là où l’hégésianisme s’enracinait dans le concret, se préoccupant principalement des aspects corporels, charnels et hédoniques de l’existence humaine, Zapffe s'inscrit dans une dimension nettement spirituelle et néopaïenne gnostique. Il opère un retour vers un gnosticisme revisité, actualisé selon les codes modernes, mais également inspirés des traditions mystiques anciennes et renouvelés, comme le bouddhisme d’Occident (nous reviendrons) (10). Dans le gnosticisme de Zapffe, tout tourne autour du Mauvais Démiurge et le rôle néfaste qu’il joue dans l’évolution.
L’évolution et le mal gnostique
C’est dans la Création gnostique que Zapffe trouve (supposément) la preuve (sic!) que l’humain, cet être déchu par la matière, a fait son entrée nuisible dans la Nature. C’est un Mauvais Démiurge qui est intervenu pour tromper l’évolution naturelle et biologique, qui, avec un mauvais coup, a créé l’être humain.
L’action du Mauvais Démiurge dans l’évolution des espèces, Zapffe la met en lumière à travers le paradoxe de l’Élan d’Irlande (Megaloceros giganteus). Cette espèce, caractérisée par des bois extrêmement surdimensionnés, a vécu durant le Quaternaire — une ère débutée il y a environ 2,6 millions d’années et englobant notre époque actuelle, l’Holocène. Pour le philosophe, cet animal est le miroir de l'homme : la victime d'une hypertrophie biologique où un attribut (les bois pour l’élan, la conscience pour l’humain) finit par briser l’être qui le porte. Comme il l’explique :
« Le fait qu’une espèce devienne non viable à cause du surdéveloppement d’une seule de ses capacités est une tragédie dont l’homme n’est pas la seule victime. On estime par exemple que certains cerfs de l’ère paléontologique ont dû céder sa place. Parce que leurs bois étaient devenus démesurés. Les mutations doivent être considérées comme aveugles, elles bâtissent leurs projets et font leur œuvre sans lien logique avec le milieu environnant. L’esprit, lorsqu’il est dans un état dépressif, pèse parfois comme la ramure d’un cerf qui, toute magnifique qu’elle soit, écrase celui dont elle orne la tête. » (11)
« L’histoire des idées, alliée à l’observation de nous-mêmes et d’autrui, concourt à la réponse suivante : La plupart des êtres humains apprennent à échapper à leur sort en réduisant artificiellement le contenu de leur conscience.
Si le grand cerf préhistorique avait cassé à intervalles raisonnables les extrémités de ses bois, il aurait peut-être survécu un certain temps. Dans la fièvre et la douleur permanentes, certes, en trahissant l’idée centrale présidant à son existence, en contradiction avec le cœur même de sa nature, la main de la Création lui ayant assigné la vocation de porteur de bois face aux autres animaux terrestres. Ce qu’il aurait gagné à poursuivre son existence, il l’aurait perdu en termes de sens, d’élan vital, c’eût été, autrement dit, un prolongement sans espoir, une évolution non pas vers le haut, visant la confirmation de son être, mais une suite linéaire, dépassant les ruines toujours renouvelées de ladite confirmation, une course autodestructrice avec la volonté sacrée du sang.
L’identité entre le but de la vie et son déclin est le paradoxe tragique du vivant, qui touche aussi bien l’homme que le grand serf. Mû par instinct d’affirmation passionnée, le dernier cervus giganticus a arboré jusqu’à la fin la marque de son espèce. L’homme, lui, se sauve et continue. » (12)
Le Mauvais Démiurge fait ainsi preuve d'une cruelle ingéniosité : les ratés de l’évolution portent sa signature. Comme l’illustre la citation citée précédemment, Zapffe met en lumière cette persistance du tragique par un parallèle entre l’Élan d’Irlande (Megaloceros giganteus) et l’être humain. Selon cette vision, l’humanité n'est qu'une récidive démiurgique, une seconde erreur funeste succédant à celle du cervidé géant. Ce qui fut jadis une anomalie physique est devenu, chez l'homme, une pathologie de la conscience.
Par la magie de la pensée analogique et biosophique, Zapffe postule que, si ces bois démesurés furent la perte biologique du Megaloceros, l’erreur fatale de notre espèce réside dans le développement hypertrophié des facultés rationalisant de l’humain. L'apparition de ces facultés qui nous définissent — la raison, la logique, la science — ne constitue en réalité que les symptômes d'un bond évolutif ayant rompu l'équilibre de survie propre au règne animal. Cet hyperdéveloppement rationalisant de l’humain représente une impasse biologique qui nous condamne à une dérive identique à celle de l’élan : une chute inéluctable vers le néant.
Le caractère de non-scientificité de l’analogie mérite qu’on s’y attarde. Zapffe avance en effet l’idée que l’extinction de l’Élan d’Irlande serait due à ses bois gigantesques, supposément disproportionnés et nuisibles à sa survie. Cette hypothèse, inspirée des croyances populaires du XIXe siècle, ne repose pourtant sur aucune base scientifique valide. Cette vision erronée, selon laquelle les bois surdimensionnés rendaient l’animal vulnérable et prisonnier des forêts préhistoriques en l’empêchant de se défendre de même que de fuir, le rendant ainsi (supposément) une proie facile pour des prédateurs, ne résiste pas à l’analyse. En réalité, ces animaux vivaient dans les steppes, et leurs extinctions n’ont aucun lien avec leurs imposants bois. (13). De toute évidence, Zapffe n’a que faire de la vérité factuelle de la science ; la biologie n’est pour lui qu’un théâtre symbolique où se joue la déchéance de l’espèce.
Gnosticisme réactionnaire (et antinatalisme)
Pourquoi l’humanité représente-t-elle, aux yeux de Zapffe, une erreur évolutive aussi radicale ? Il l’explique d’abord par une causalité métaphysique : la malice d’un « Mauvais Démiurge » détournant le cours de l’évolution. À cela s'ajoute une causalité auxiliaire où l’humain ratifie lui-même cette faute, s'affirmant comme une anomalie biologique — une aberration que la nature, contrairement au cas de l'Élan d'Irlande, ne parvient pas à corriger. Se faisant l'écho d'une voix gnostique, Zapffe dépeint de manière prophétique l'émergence du « soi » humain comme la faille originelle d'un monde désormais condamné.
« Que s’est-il passé ? Une brèche dans l’unité même de la vie, un paradoxe biologique, une abomination, une absurdité, une exagération de nature désastreuse. La vie a dépassé sa cible, elle s’est détruite elle-même. Une espèce avait été trop lourdement armée – par un esprit rendu tout-puissant à l’extérieur, mais également une menace pour son propre bien-être. Son arme était comme une épée sans poignée ni platine, une lame à deux tranchants qui fendait tout, mais celui qui devait la manier devait saisir la lame et tourner l’unique tranchant vers lui.
Malgré ses nouveaux yeux, l’homme est toujours enraciné dans la matière, son âme y est imbriquée et subordonnée à ses lois aveugles. Et pourtant, il pouvait voir la matière comme un étranger, se comparer à tous les phénomènes, voir à travers et localiser ses processus vitaux. Il se présente à la nature comme un hôte indésirable, tendant en vain les bras pour implorer la conciliation avec son créateur : La nature ne répond plus, elle a fait un miracle avec l’homme, mais, plus tard, elle ne l’a pas connu. Il a perdu son droit de séjour dans l’univers, a mangé de l’arbre de la connaissance et a été expulsé du paradis. Il est puissant dans le monde proche, mais il maudit sa puissance, car elle a été achetée avec l’harmonie de son âme, son innocence, sa paix intérieure dans l’étreinte de la vie. » (14)
De toute évidence, l’astuce du Mauvais Démiurge est sans limite. Ce récit gnostique nous montre comment il a imposé l’humain au sein de la Nature, permettant à ce dernier de retourner son « antinature » contre la force qui l’a engendré. De cette innocence outragée est né un être hybride et dégradé : l'humain. En engendrant cette anomalie, la Nature a donné vie à sa propre négation — une créature condamnée à l'insurrection contre l'ordre naturel.
Zapffe découvre que, là où certains voient dans l'émergence de l'humanité un « miracle » de la nature, la perspective gnostique y décèle plutôt l'incarnation du mal. Il s'agit d'une bévue métaphysique, une erreur de conception que la sagesse naturelle n'est pas encore parvenue à corriger.
L'alien : l'humain comme erreur de lieu
Manifestement, pour Zapffe, l’humanité s’avère une erreur catastrophique : un « alien » au cœur d’une évolution gnostique pervertit.
Dans ce processus aveugle et sans but, l'humain n'est pas un aboutissement, mais une intrusion radicale : une xénomorphe métaphysique sans racines naturelles. Véritable simulacre du Mauvais Démiurge, il s'impose comme une excroissance monstrueuse dont la seule présence offense l'ordre du monde.
L'humain apparaît ainsi chez Zapffe comme une imposture, tel un usurpateur utilisant son intelligence et son pouvoir pour détourner l’évolution terrestre, la manipulant de manière grotesque et injuste au détriment des autres espèces et de la nature elle-même.
Par sa cruauté intrinsèque, l'humain a corrompu le processus pur et gracieux du vivant — ce mouvement qui valorise l’harmonie et la beauté — pour l’entraver, le remplaçant par la futilité de sa propre expansion et par l’erreur de sa propre existence. Une erreur qui, inévitablement, dévaste et souille, qui tue et qui extermine.
À quoi bon, dès lors, introduire davantage d’êtres humains dans un tel monde ? L’antinatalisme ne s'impose-t-il pas comme une nécessité pour purifier la Terre et corriger l’erreur monstrueuse commise par le Mauvais Démiurge ? En cessant de procréer, l’humanité accomplirait son unique geste de sagesse : se retirer pour laisser le silence guérir une nature trop longtemps outragée.
L'Esprit humain : L'anomalie tragique
Le verdict de Peter Wessel Zapffe est sans appel : le véritable antagoniste de notre existence est la conscience humaine. Après avoir défini l’être humain comme une erreur de la nature, il désigne l’esprit — raison, logique ou science — comme l’instrument de notre propre tourment. Cette conscience n’observe pas ; elle oppresse. Elle orchestre une souveraineté technique et destructrice qui soumet la nature à une volonté de domination pathologique.
Les facultés exceptionnelles de l'esprit humain ne sont donc pas des atouts, mais des vecteurs d'aliénation. En inventant, en créant et en conceptualisant, l'homme se condamne à l'exil, devenant un « étranger » au sein même du vivant. Cette rupture métaphysique transforme l'humain en un « éléphant dans un magasin de porcelaine » : une anomalie biologique dont chaque impulsion intellectuelle brise l'équilibre naturel. En somme, une erreur de la nature est structurellement condamnée à persévérer dans l'erreur.
Le regard de Zapffe révèle une entité dont les aspirations démesurées ont réduit la nature à un simple objet exploitable et hostile. Bien que la conscience soit un attribut puissant, elle s'avère incapable de répondre aux angoisses existentielles qu'elle génère elle-même. Dans le théâtre de l'évolution et du cosmos, elle occupe un rôle insoutenable : celui d'un outil trop perfectionné pour un monde qui n'a que faire de nos besoins de sens et de justice. Dès lors, cette hypertrophie de l'esprit ne débouche sur aucun salut, mais sur un constat de faillite : l'homme est une question brûlante posée à un univers de glace.
De la sorte, l’esprit humain se révèle être la source intarissable des illusions que l’humanité échafaude pour supporter son propre poids. Pour Zapffe, ériger nos acquis culturels et nos avancées civilisationnelles en trophées est une faute tragique : c'est méconnaître qu'ils ne sont que des mécanismes de défense, des voiles jetés sur l'abîme. Se fier à l'intellect revient ainsi à résider dans un monde de simulacres, nous détournant de la réalité brute de notre condition.
La conclusion de Zapffe est péremptoire : l’existence humaine est intrinsèquement tragique parce que l’esprit existe. Né d'une erreur évolutive, cet esprit confirme sa nature défectueuse en condamnant l'homme à une vie de méprises. Dans cette optique, chaque parole et chaque acte de l’Homme deviennent l’expression d’un mal ontologique.
La conscience agit comme un écran de fumée, empêchant l'humanité de mesurer l'ampleur des ravages qu’elle inflige à une nature fondamentalement innocente. Toute action humaine n'est, au fond, que la manifestation d'une exploitation égoïste qui souille l'ordre naturel.
Dès lors, l’esprit humain devient, dans son essence même, le sanctuaire de cette « tragédie de l'esprit » : un sillage tautologique où l'humanité n'est que la confirmation répétée de son propre désastre évolutif.
La tragédie d’être humain
Parachevant cette logique paroxysmique, Zapffe décline désormais son verdict au cœur même de la texture littéraire ; il s'agit pour lui de convertir l'apocalypse philosophique en une poétique du dernier souffle, dont il convient maintenant d'analyser les rouages. Dans son ouvrage magistral Sur le tragique (1941) (15), Zapffe dresse un véritable catalogue de la détresse humaine. Pour lui, la tragédie dépasse le simple genre littéraire : elle est une force métaphysique qui nargue l’homme et le réduit à une vulnérabilité absolue face à l’absurdité de son existence.
Cette force qui nargue l'humanité ne date pas de l'époque moderne ; elle hante nos récits fondateurs. Fort de ce constat, Zapffe propose une généalogie du tragique qui puise abondamment dans les fondations de la culture occidentale. Il décèle les prémices de cette tension existentielle dès les épopées d’Homère, où l'héroïsme se heurte déjà à une fatalité sourde. À travers ce prisme, il identifie ensuite :
La figure de Prométhée : véritable quintessence du tragique, incarnant l'intellect qui se retourne contre son possesseur. Le théâtre grec : Les œuvres de Sophocle, telles qu’Antigone ou Œdipe Roi, où le destin broie implacablement la volonté humaine. La tradition biblique : Le récit de Job, figure universelle de la souffrance injustifiée et de la confrontation avec le silence divin. L’héritage shakespearien : De Hamlet à Macbeth, Zapffe démontre comment la scène de la Renaissance continue de dévoiler les fractures douloureuses d'un esprit en lutte avec lui-même.
Dans un second temps, Zapffe affine son analyse en mobilisant les grands penseurs des XIXe et XXe siècles. Il convoque Arthur Schopenhauer, le maître du pessimisme métaphysique, ainsi que Friedrich Nietzsche, pour sonder les profondeurs de la volonté et de la souffrance.
Son exploration s’étend également aux courants littéraires qui ont sublimé la douleur. Le « Sturm und Drang » (« Tempête et Passion »): À travers le désespoir du Werther de Goethe ou les drames historiques de Schiller, il illustre la collision entre les aspirations de l'âme et la rigidité du monde. Le naturalisme scandinave : Les œuvres d'Ibsen et de Strindberg apportent une dimension moderne et psychologique à ce constat.
En érigeant la gnose en fil conducteur, Zapffe transmue l’inventaire culturel en une preuve irréfutable : le tragique n’est pas un accident de l'histoire, mais la composante organique et inéluctable de la condition humaine.
Le devoir d'extinction
En définitive, l’existence humaine ne représente pour Peter Wessel Zapffe aucune conquête : une impasse métaphysique dont l’unique issue éthique réside dans le devoir d’extinction.
Selon ce constat, l'humanité occupe une place illégitime dans le cosmos, une position qu'elle ne maintient qu'au prix d'un aveuglement volontaire. Contrairement aux autres espèces, l'humain est affligé d'une « surconscience » qui le rend inapte à la simple existence. Pour ne pas sombrer face au vide existentiel et à une angoisse ontologique dévorante, l'individu est contraint de se retrancher derrière quatre mécanismes de défense : l'ancrage, par l'attachement à des valeurs fixes (famille, patrie, foi) ; la distraction, ou la fuite dans l'activité et le divertissement ; l'isolement, par le refoulement des vérités dérangeantes ; et enfin la sublimation, qui transmue la douleur en expression esthétique ou intellectuelle.
En somme, Zapffe affirme que l'ordre naturel est dépourvu de toute intention humaine. Nous ne représentons pas l'achèvement de la vie, mais une dérive biologique dont l'existence même est une nuisance. Loin d'être une valeur ajoutée au monde, l'espèce humaine n'offre que l'expansion de sa propre misère et le dérèglement systématique de l'harmonie universelle.
Dès lors, l'antinatalisme s'impose comme l'acte de compassion ultime. En cessant de procréer, l'humanité brise enfin la chaîne de la souffrance consciente et restitue à la Terre son innocence originelle. C'est l'unique moyen de mettre un terme à l'aberration d'une espèce tragique, condamnée par son essence même à quérir un sens là où règne l'indifférence absolue (16).
Zapffe et le « Bouddhisme de l’Occident » : Une Filiation Néognostique
Sans prétendre épuiser la complexité du mouvement gnostique qualifié de « bouddhisme de l’Occident » (17), il apparaît indéniable que la pensée de Peter Wessel Zapffe s’inscrit avec rigueur dans cette mouvance. Ce néognosticisme occidental se manifeste largement comme une résurgence du bouddhisme originel, réinterprété à travers le prisme de la crise de la modernité.
Il s'agit d'une réaction contre la Raison, d'un mouvement qui glisse du romantisme vers le pessimisme. Cette « pensée tellurique » — ainsi nommée pour son caractère sombre et organique — s'est construite en opposition frontale à l'optimisme rationaliste des Lumières. Elle puise ses racines dans le romantisme philosophique allemand des XVIIIe et XIXe siècles, trouvant son élan initial dans le mouvement Sturm und Drang (« Tempête et Passion ») porté par des figures comme Johann Gottfried Herder ou Friedrich Schiller. Ce courant a privilégié l'intuition, le tragique et la force des passions contre la froideur de la raison pure. Le couronnement de cette tradition s'opère chez Arthur Schopenhauer (18), qui introduit la sagesse orientale et le renoncement au vouloir-vivre dans la métaphysique européenne, puis chez Friedrich Nietzsche, qui en explore les tensions nihilistes.
Zapffe prolonge en effet cette lignée en radicalisant le constat pessimiste. À l’instar du bouddhisme originel, il identifie la vie à la souffrance (Dukkha) ; toutefois, chez lui, cette douleur n'est pas une illusion dont l'éveil nous libère, mais une erreur biologique dont seule l’extinction nous délivre. On retrouve chez lui le dualisme gnostique opposant la conscience humaine (une étincelle étrangère) à une nature aveugle et dépourvue de dessein. Zapffe cristallise ce « bouddhisme de l'Occident » en transformant la quête de délivrance spirituelle en un impératif biologique : l'arrêt de la procréation comme ultime acte de sagesse face à l'absurdité du monde.
Le néognosticisme, sous sa forme de « bouddhisme à l’occidentale », finit par nourrir l’illusion d’une supériorité spirituelle. Il instaure un élitisme intellectuel où « l’élu » se place au centre d’un univers manichéen, opposant de manière binaire le Bien et le Mal, le Moi et le reste du monde.
Ce « bouddhisme de l’Occident », désincarné et hostile à la vie, opère une fusion entre le désir du néant, l’aspiration à une pureté naturelle mythifiée et l’impératif de l’antinatalisme. Cette triple négation cristallise la figure de l'ermite métaphysique : un être qui, par son refus de transmettre la vie, s'imagine racheter la faute de l'existence tout en s'isolant définitivement du cycle de la biosphère.
Cette convergence entre désir de pureté et refus de la vie s'incarne dans une nostalgie généalogique radicale. Loin de se limiter à la déploration du présent, elle remonte à la racine même de l'existence pour y dénoncer les rapports de force historiques et les forces chtoniennes — ces puissances telluriques, instinctives et fertiles — comme les moteurs d'une domination aveugle.
En s'opposant frontalement aux forces de la nature et de l'histoire, ce « bouddhisme d'Occident » fonde une véritable spiritualité politique. L'antinatalisme y dépasse la simple éthique personnelle pour devenir un acte de résistance contre la tyrannie de la perpétuation. Dès lors, le retrait du monde s'érige en une manœuvre subversive destinée à assécher le pouvoir à sa source : la « grève de la procréation » refuse de fournir de nouveaux sujets au cycle de la matière.
C'est ici que se cristallise la rupture définitive avec les monothéismes. Là où ces derniers sacralisent la lignée et l'inscription dans la durée, la gnose occidentale cherche à dissoudre la trame historique pour libérer l'individu de son asservissement aux cycles biologiques.
L’Amour de la Vie contre l’Abîme
N’endossons en rien le néognosticisme, l’antinatalisme ou l’écocatastrophisme de Peter Wessel Zapffe - ce « bouddhisme d’Occident », véritable nihilisme gnostique qui substitue la négation pure à l'éveil spirituel, teinté d’amertume. Ce système n'est pas pour nous et n'a rien de recommandable, car il s’avère irrationnel, illogique et dépourvu de bon sens. Celui qui adhère aux thèses de Zapffe se condamne à l’errance dans le désespoir d’un cul-de-sac métaphysique.
En érigeant l’antinatalisme et le refus de la vie en vertus suprêmes, cette idéologie s'enferme dans une voie de désespoir et de désillusion systématique.
C’est un ultra-individualisme stérile. L'édifice intellectuel de Zapffe, bien que rigoureux dans sa noirceur, reste imprégné d’un ultra-individualisme moderne qui dissout tout lien organique au monde. Cette posture apparaît fondamentalement triste et stérile : elle ne propose aucune vision porteuse, aucun horizon où l'humain pourrait transcender sa condition autrement que par sa propre disparition.
C’est le repli sur le vide. Rien de véritablement convaincant ne se dégage d'une telle philosophie du renoncement. Au lieu d'affronter la complexité du réel, elle choisit une forme d'obscurité autoréférentielle qui se replie sur elle-même. En cherchant à fuir la souffrance, elle aboutit paradoxalement au vide existentiel qu'elle prétendait dénoncer.
À l'évidence, l'idéologie de l'antivie n'offre qu'une abdication devant les épreuves de l'existence. Cette volonté d'extinction, loin de constituer un geste noble, avoue une impuissance à embrasser le mystère du vivant. Nous devons dénoncer l'absurdité de cette haine de soi et de l'espèce humaine. Rejeter le natalisme en méprisant le monde et la conscience humaine ne révèle en définitive qu'une déchirure psychologique, une incapacité fondamentale à assumer notre condition.
Contre le repli néognostique qui perçoit l'humain comme une erreur, répondons par l’Amor Vitae : un amour pour la vie et une adhésion inconditionnelle à l’existence. Choisir la vie, c’est accepter sa complexité intrinsèque, ses imperfections et la part de tragédie qui l'escorte nécessairement.
Là où Zapffe voit dans la connaissance une malédiction menant au suicide collectif, l'amour de la vie nous invite à « croquer la pomme ». Cet acte symbolique n'est plus une chute, mais une entrée courageuse dans l'histoire. L’amour pour la vie n'est pas une négation du mal, mais une puissance capable de le traverser. Contrairement à l'élitisme de « l'éveillé » qui se retire du monde par peur de la souillure, celui qui aime la vie s'y engage pleinement, acceptant la vulnérabilité comme le prix de la beauté.
L'antinatalisme de Zapffe cherche à briser la lignée pour effacer la souffrance. À l'opposé, l'Amor Vitae célèbre la continuité. C’est une posture qui réintègre l’humain dans la chaîne des générations, non pas comme un « ravageur », mais comme un passeur de sens.
Accepter la vie, c'est reconnaître que, malgré l'angoisse et le vide, l'étincelle de l'existence vaut la peine d'être transmise. C'est transformer le « cul-de-sac » de la gnose en un horizon ouvert.
La réponse à la tragédie de Zapffe n'est pas l'extinction, mais l'intensification du vivre. Servons-nous de la vie pour faire vie, dans un élan de générosité qui refuse de laisser le dernier mot au néant. Ne rendons pas à la Terre une innocence déserte, mais offrons-lui le sens que seul un regard aimant peut lui donner. Servons-nous de la vie pour faire vie, car demain reste la seule réponse au vide.
NOTES:
1.Voir, David Benatar, Foreword, dans, Peter Wessel Zapffe, On the Tragic (1941), traduit par Ryan L. Showler, New York, Peter Lang Group, 2024, p xiii-xiv.
2.Bjarne Melkevik, « "Celui qui pousse à la mort", Peisithanatos, et notre ère euthanasique » et «L’hégésianisme, le bouddhisme philosophique et la vie comme fardeau », publiés dans le site électronique Tolerence.ca.
3. Sur la philosophie cyrénaïque, voir Michel Onfray, L'Invention du plaisir : Fragments cyrénaïques, Paris, Le livre de poche, 2002. Cet ouvrage propose une collection de textes et fragments cyrénaïques traduits en français, accompagnés d'une longue préface qui replace la philosophie dans son contexte. Voir également, Pierre Gouirand, Aristippe de Cyrène : le philosophe du plaisir, Nice, Les Éditions Ovadia, 2012.
4.Un notule Wikipédia est aujourd’hui consacrée à l’affaire, voir « 2025 Palm Springs fertility clinic bombing ».
5.Sophocle, Œdipe de Colone (401 av. J.-C.), - les vers 1224 à 1227 (le quatrième stasimon - chant du chœur). C’est le chœur de vieillards de Colone, témoins de l'agonie et de l'extrême lassitude d'Œdipe, qui chante.
6. Cf. Emil Cioran, De l’inconvénient d’être né, Paris, Gallimard, 1973. « N'être pas né, rien que d'y songer, quel bonheur, quelle liberté, quel espace ! »; ou : « Nous ne courons pas vers la mort, nous fuyons la catastrophe de la naissance, nous nous démenons, rescapés qui essaient de l'oublier. La peur de la mort n'est que la projection dans l'avenir d'une peur qui remonte à notre premier instant. // Il nous répugne, c'est certain, de traiter la naissance de fléau : ne nous a-t-on pas inculqué qu'elle était le souverain bien, que le pire se situait à la fin et non au début de notre carrière? Le mal, le vrai mal est pourtant derrière, non devant nous. » Emil Cioran partage avec Peter W. Zapffe la croyance gnostique d’un Mauvais Démiurge; voir Emil Cioran, Pensées étranglées. Précédé de Le mauvais démiurge, Paris, Gallimard, 2027, coll. Folio Sagesse.
7. Peter Wessel Zapffe, Le dernier messie (1933), Paris, Allia, 2023, p 43.
8. Peter Wessel Zapffe, Le dernier messie (1933), Paris, Allia, 2023. Ce livre a été traduit en anglais, en italien, en espagnol.
9. Sur le gnosticisme, voir Henri-Charles Puech (1902-1986), En quête de la gnose. Tome 1 : La Gnose et le temps, Paris, Gallimard, 1978.
10. Bjarne Melkevik, «L’hégésianisme, le bouddhisme philosophique et la vie comme fardeau », op. cit.
11. Peter Wessel Zapffe, Le dernier messie, op. cit., p 14.
12. Peter Wessel Zapffe, Le dernier messie, op. cit., p 15-16. Cf. également Peter Wessel Zapffe, On the Tragic (1941), traduit par Ryan L. Showler, New York, Peter Lang Group, 2024, p 33, 94, 145, 235 et 299.
13. Stephen Jay Gould, « L'élan d'Irlande mal nommé, mal traité, mal compris », dans, idem, Darwin et les grandes énigmes de la vie, Paris, Seuil, 1997, p. 81-93.
14. Peter Wessel Zapffe, Le dernier messie, op. cit., p 8.
15. Peter Wessel Zapffe, On the Tragic (1941), op. cit. Voir, Agnieszka Maria Proszewska, « Investigating the origins of Peter Wessel Zapffe’s notion of tragedy in Aristotle’s Poetics: the case of mimesis », dans European Journal of Scandinavian Studies, volume 50, no 2, 2020, p 285-301.
16. C.f. David Benakar, Better Never to Have Been: The Harm of Coming into Existence (Mieux vaut ne jamais avoir été: Les méfaits de la mise au monde), Oxford, Oxford University Press, 2006. Cf. Benatar, David et David Wasserman, Debating Procreation: Is It Wrong to Reproduce?. Oxford, Oxford University Press, 2015..
17. Edward (i.e. Eberhart Julius Dietrich) Conze (1904-1979), « Buddhism and Gnosis », dans Bianchi, Ugo. (ed.). Origins of Gnosticism: Colloquium of Messina, 13–18 April 1966, Leiden, E.J. Brill, 1970. Reprise dans idem, Further Buddhist Studies: selected essays, London, B. Cassirer, l975 (« Buddhism and Gnosis »). Cf.. Bjarne Melkevik, «L’hégésianisme, le bouddhisme philosophique et la vie comme fardeau », op.cit.
18. Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, Paris, Presses universitaires de France, collection Quadrige, 2014 ; idem, De la Volonté dans la nature, Paris, Presses universitaires de France, collection Quadrige, 1969.
20 avril 2026