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Pourquoi j’ai écrit L’encre et l’infini : la réponse se trouve dans ce que j’ai vécu à Tunis

par
Économiste-chercheur, Pauvreté et politiques économiques, Université Laval

On me demande parfois pourquoi j’ai écrit L’encre et l’infini. Je pourrais répondre par des arguments, des références, des débats. Mais la vérité est plus ancienne, plus profonde que mes lectures.

La vérité commence dans une boutique d’électroménager, lorsque j’avais seize ans, dans le quartier populaire de Cité Ibn Khaldoun, à Tunis, en Tunisie — derrière un comptoir de bois usé par les années, au cœur d’une rue toujours achalandée.

Elle commence avec mon père

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Mon père ne parlait pas de justice. Il la pratiquait. Il tenait un commerce d’électroménager. Derrière le comptoir, il ne voyait pas des clients : il voyait des familles, des fragilités, des dignités à préserver. Il accordait des délais à ceux qui n’osaient pas demander, réduisait ses marges pour ne pas réduire quelqu’un à sa pauvreté. Beaucoup voyaient en lui un commerçant généreux. Moi, j’y voyais un homme qui avait compris que la justice commence là où l’humiliation s’arrête. Un jour, son entrepôt fut cambriolé.

Les voleurs furent arrêtés en quelques jours. Les policiers vinrent à la maison, fiers de leur efficacité.

J’avais trente ans. C’était pourtant la première fois que la police frappait à notre porte au milieu de la nuit. Je ne savais pas encore que notre magasin avait été cambriolé, et cette ignorance alourdissait l’instant. Mon esprit cherchait une explication plus grave encore.

Mon père, lui, savait.

Lorsqu’ils annoncèrent l’arrestation, je ressentis un soulagement discret. Tout semblait normal. Presque rassurant. Les policiers invitèrent mon père à se présenter le lendemain à leur bureau pour compléter la procédure.

Mais après leur départ, je vis dans ses yeux une tristesse que je ne comprenais pas.

Il me dit qu’il connaissait les parents des jeunes arrêtés. Des gens simples, honnêtes. Ce qui le peinait n’était pas la marchandise volée. C’était la honte qui allait tomber sur ces familles. Il ajouta doucement que la prison transforme parfois une faute immature en destinée criminelle.

 Au poste de police,  l’un des jeunes lui avait murmuré qu’ils n’avaient rien mangé depuis des heures. Mon père leur acheta un sandwich à chacun. Puis il déclara qu’il leur pardonnait.

Je n’ai jamais oublié ce geste.

Des années plus tard, en javier 2011, lors de la révolution tunisienne, le pays vacillait. Des magasins furent pillés. Celui de mon père devait être le suivant. Il se trouvait à quelques centaines de mètres d’un commerce déjà saccagé. Mais devant sa boutique se tenaient des hommes armés de bâtons. C’étaient ces mêmes jeunes qui l’avaient cambriolé. Devenus adultes. Accompagnés d’autres jeunes qui n’habitaient pas loin du magasin. Ils avaient décidé que le magasin de mon père ne serait pas touché. Ils dirent aux pilleurs de passer leur chemin. Et les pilleurs partirent sans retour.

Ce jour-là, j’ai compris que la justice n’est pas une faiblesse. Qu’elle sème, en silence, des gardiens invisibles. Que la générosité n’est pas naïveté, mais mémoire. Que le pardon n’est pas faiblesse, mais force tranquille

Mon père m’a appris la justice vécue. Et c’est pour honorer la mémoire de mon père, et rester fidèle à l’éducation qu’il m’a prodiguée avec ma mère, que j’ai décidé de reverser l’intégralité de mes droits d’auteur à des organismes caritatifs. Non comme un geste spectaculaire, mais comme une cohérence. Comme une fidélité. Une manière modeste de rester cohérent avec le message principal de L’encre et l’infini.

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Mon oncle maternel, Younes Chekir, m’a appris la justice pensée

Mon oncle était mon vertige intellectuel. Une culture encyclopédique, une langue française ciselée comme un poème. Il citait Voltaire, Montesquieu et Marx avec la même aisance qu’on respire. Il se disait athée devant les intellectuels, mais je savais que son combat n’était pas contre Dieu. Il était contre la religion vidée de sens, réduite à des rites sans éthique. Il voulait la mort de Dieu de Nietzsche, mais certainement pas celui de Spinoza.  Un jour, dans un cours de statistique, tandis que j’étais étudiant à la Faculté des sciences économiques et de gestion de Tunis  mon professeur évoqua le pari de Pascal : il vaut mieux croire en un Dieu qui n’existe pas que de ne pas croire en un Dieu qui existe. Je trouvais l’argument imparable.

Plus tard, lors d’un débat où mon oncle critiquait ceux qui confondent foi et ostentation ou automatisme rituel, je lui opposai le pari de Pascal comme une preuve évidente.

Il me regarda, presque amusé.

« Je suis d’accord… mais la solution est incomplète. »

— Incomplète ? lui ai-je demandé.

« Oui. Il vaut peut-être mieux être croyant, me répondit-il. Mais croire en quel Dieu ? Celui de ton dernier prophète ? Celui de Jésus ? De Moïse ? Des bouddhistes ? Et que sais-je encore… »

Ses questions fendirent en moi une certitude que je n’avais jamais interrogée. Elles me mirent au défi et, depuis,  je ne cessai de lui chercher une réponse.

L'inconfort du sacré

Les questions de mon oncle m’ont poursuivi pendant des années. Elles m’ont obligé à descendre sous les appartenances, sous les héritages, sous les réflexes identitaires. Si Dieu est justice, alors toute compréhension de Dieu qui produit de l’injustice doit être interrogée.

C’est ainsi que sont nées mes réflexions sur des sujets sensibles, comme l’égalité successorale entre les sexes. Lorsque certains affirment que les textes sont « clairs » et que le débat est clos, je repense à mon oncle. Le principe premier n’est-il pas la justice ? Et si l’égalité est aujourd’hui le moyen le plus sûr de préserver la dignité et l’équité, qu’est-ce qui justifie qu’on la refuse au nom du sacré ?

C’est cette quête qui m’a conduit à écrire L’encre et l’infini.

Entre mon père et mon oncle, il y avait une tension féconde. L’un incarnait la justice. L’autre la questionnait. L’encre et l’infini est le pont entre les deux.

Si j’ai écrit ce livre, ce n’est pas pour imposer des réponses. C’est pour refuser les certitudes qui écrasent. Pour défendre une foi qui élève. Pour rappeler que la justice n’est pas une option du message spirituel — elle en est le cœur battant.

Mon père m’a montré que la justice protège. Mon oncle m’a appris qu’elle interroge.

J’ai simplement essayé de partager ces deux principes. De les consigner dans L’encre et l’infini. 

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L'Harmattan

27 février 2026

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Analyses et Opinions
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La Chronique de Sami Bibi
par Sami Bibi

Sami Bibi est de nationalité canadienne-tunisienne. Il est titulaire d'une maîtrise en économie de l'Université Laval (Québec, Canada) et d'un doctorat en économie de l'Université de Tunis (Tunisie).

De 2002 à 2006, il a été professeur adjoint puis professeur agrégé...
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