Il y a des victoires électorales qui dépassent largement le cadre de la politique nationale. Elles deviennent des événements symboliques, des moments qui interpellent les consciences et nous obligent à réfléchir à nos valeurs, à nos préjugés et à notre conception de la démocratie. La victoire de M. Abd-El-Rahmen Mohamed El-Sayed, élu sénateur du Michigan lors des élections de mi-mandat américaines du 3 novembre 2026, appartient à cette catégorie d’événements. Il devient le premier musulman élu au Sénat des États-Unis. Mais ce qui m’a interpellé n’est pas uniquement la portée historique de son élection. C’est surtout la manière dont il a choisi de célébrer cette victoire, après une campagne particulièrement éprouvante, marquée par des attaques visant son nom, ses origines et sa religion.
Durant la campagne, M. Trump l’a publiquement qualifié de djihadiste et l’a présenté comme une menace pour la sécurité nationale américaine, sans apporter de preuve à l’appui de ces accusations. D’autres responsables républicains ont également contribué à cette stigmatisation. Son identité culturelle est devenue un argument électoral.
Et pourtant, le soir de sa victoire, M. El-Sayed n’a choisi ni la colère ni la haine. Il a choisi l’humour, le sarcasme, la dignité et une forme d’élégance qui mérite que l’on s’y attarde.
1. Ne jamais laisser les autres définir qui nous sommes
Le premier moment du discours qui m’a le plus ému est celui où M. El-Sayed s’adresse au vice-président M. JD Vance en utilisant un mot arabe « Habibi » :
“JD, habibi, there is this delicious irony in the fact that you are constitutionally obligated to swear me in in January.”
« JD, mon cher, il y a une délicieuse ironie dans le fait que tu sois constitutionnellement tenu de procéder à mon investiture en janvier. »
Le mot « Habibi », c.à.d. « mon cher » dans cet emploi, est une expression de tendresse et de proximité dans la langue arabe. Son utilisation dans ce contexte est très savoureuse. Après avoir été la cible d’attaques liées à son identité, M. El-Sayed choisit de s’adresser à son adversaire avec un mot de sa propre langue, sans le renier ni chercher à le rendre plus acceptable aux yeux de ceux qui l’ont attaqué.
Il y a dans ce geste à la fois de la hauteur et une forme de ré-appropriation identitaire. M. El-Sayed ne cherche pas à effacer ce qu’il est pour mieux s’intégrer. Au contraire, il assume son nom, sa langue, sa culture et sa foi, tout en revendiquant pleinement sa place dans la société américaine.
C’est la première leçon que je voudrais transmettre à mes enfants et à tous ceux qui, comme moi, sont issus de l’immigration : nos origines ne sont pas un handicap dont nous devons camoufler pour réussir. Elles font partie de notre histoire et peuvent être une richesse que nous apportons à notre pays hôte.
2. Répondre au mépris par l’intelligence et l’humour
Le deuxième moment est celui où M. El-Sayed s’adresse directement à
M. Donald Trump :
“Donald, look, I know you struggled with my name. So after JD swears me in January, you can just go on and call me Senator.”
« Donald, écoute, je sais que tu as eu du mal à prononcer mon nom.
Alors, après que JD m’aura investi en janvier, tu pourras tout simplement m’appeler Monsieur le Sénateur. »
Difficile de ne pas apprécier le sarcasme !
Pendant des mois, le nom de M. El-Sayed a été utilisé pour le caricaturer, le désigner comme un étranger ou entretenir la suspicion autour de ses origines et ses allégeances. Et voilà qu’il répond en rappelant simplement à celui qui se moquait de lui qu’il devra désormais s’adresser à lui en utilisant son titre de sénateur.
Il ne cherche pas à rivaliser dans l’insulte. Il ne s’abaisse pas à reproduire les méthodes de ses adversaires. Il retourne l’humiliation contre ceux qui l’ont pratiquée, avec une ironie désarmante.
Il lance également cette phrase :
“You chose hate, and Michigan chose hope.”
« Vous avez choisi la haine, et le Michigan a choisi l’espoir. »
Cette formule résume une grande partie de la portée symbolique de sa victoire.
Il y a une différence fondamentale entre se défendre contre la haine et devenir soi-même porteur de haine. On peut dénoncer fermement la discrimination sans sombrer dans la vengeance. On peut combattre les préjugés sans développer de nouveaux préjugés. On peut défendre sa communauté sans considérer les autres communautés comme des adversaires.
C’est une deuxième leçon : la dignité ne consiste pas à rendre à chacun le mépris qu’il nous a témoigné. Elle consiste donc à ne pas laisser le comportement des autres déterminer la personne que nous choisissons d’être.
3. Ne jamais avoir honte de ses racines, de sa langue ou de sa foi
Un autre aspect remarquable du discours de victoire de M. El-Sayed est l’utilisation assumée de deux expressions arabo-musulmanes très courantes : Inchallah et Alhamdoulillah.
Au début de son intervention, M. El-Sayed rappelle qu’il avait l’habitude de dire Inchallah lorsqu’on lui demandait s’il allait gagner.
Puis, après sa victoire, il déclare :
“Today, tonight, we can turn that ‘Inchallah’ into ‘alhamdulillah’.”
« Aujourd’hui, ce soir, nous pouvons transformer ce “si Dieu le veut” en “louange à Dieu”. »
Il prend même soin d’en expliquer le sens à ceux qui ne connaissent pas ces expressions, avec une pointe d’humour adressée aux commentateurs de droite.
Ce passage illustre magistralement une réalité souvent oubliée : l’identité culturelle et religieuse n’est pas nécessairement un obstacle à l’appartenance nationale. On peut être musulman ou bouddhiste et profondément américain. On peut être arabe ou vietnamien et pleinement canadien. On peut conserver sa langue maternelle, ses références culturelles et ses convictions personnelles tout en participant à la construction d’une société démocratique, pluraliste et inclusive.
La diversité ne devrait pas être simplement tolérée comme une concession faite aux nouveaux arrivants. Elle devrait être reconnue comme une composante de la richesse humaine et la diversité culturelle de notre pays d’adoption.
Cela ne signifie évidemment pas que toutes les pratiques culturelles ou cultuelles doivent échapper à la critique. Aucune croyance, aucune tradition et aucune communauté ne devrait être au-dessus des principes fondamentaux de liberté, d’égalité et de dignité humaine.
Mais critiquer une idée ou une pratique n’autorise jamais à réduire des millions de personnes à une identité collective suspecte.
4. Le travail, la contribution et l’engagement valent davantage que les préjugés
L’histoire personnelle de M. El-Sayed donne une dimension supplémentaire à cette victoire.
Fils d’immigrants égyptiens, médecin et ancien responsable de la santé publique du Michigan, il rappelle dans son discours ce que la société américaine lui a permis d’accéder à l’éducation publique, à l’université, à la formation médicale et aux possibilités professionnelles. Il ne présente pas l’Amérique comme une société parfaite. Au contraire, il déclare son attachement à un pays dont il reconnaît les imperfections, et son devoir moral de contribuer à les dépasser :
“I love America, but I love America enough to ask her to be America for all her kids.”
« J’aime l’Amérique, mais je l’aime suffisamment pour lui demander d’être véritablement l’Amérique de tous ses enfants. »
C’est aussi une conception exigeante de l’intégration : recevoir les possibilités qu’offre une société, mais également contribuer pleinement à son amélioration.
M. El-Sayed rappelle d’ailleurs que les électeurs ne l’ont pas choisi simplement en raison de son identité. Il évoque les personnes qui ont frappé aux portes, téléphoné, contribué financièrement et participé à sa campagne. Il insiste sur la construction d’un mouvement collectif.
“We built something bigger than a bank account.”
« Nous avons construit quelque chose de plus grand qu’un compte bancaire. »
Il rappelle ainsi que la réussite ne repose pas uniquement sur les ressources financières ou les réseaux de pouvoir. Elle peut aussi naître de la mobilisation citoyenne, de la confiance et de l’engagement collectif. Cette leçon concerne particulièrement les immigrants : ne pas se contenter de revendiquer sa place dans la société, mais travailler à la mériter et à la construire par ses compétences, son engagement et son honnêteté.
Certes, la discrimination peut fermer plusieurs portes. Les préjugés peuvent rendre le parcours semé d’embûches. Néanmoins, il ne faut jamais renoncer à démontrer, par son travail et ses actes, que notre présence est une contribution, une chance pour le pays, et non une faveur que l’on nous accorde.
Par ailleurs, il ne faudrait pas non plus faire porter aux personnes discriminées la responsabilité de vaincre seules les discriminations. Le mérite individuel ne remplace pas l’égalité des droits. Il doit pouvoir s’exercer dans une société inclusive qui garantit réellement l’égalité des chances à tous.
5. La victoire d’un homme, mais aussi celle de l’État de droit
Il faut également reconnaître que des succès semblables ne sont possibles que dans une démocratie où les institutions, lorsqu’elles fonctionnent conformément à leur mandat, sont plus fortes que les volontés personnelles de ceux qui exercent le pouvoir.
Le locataire actuel de la maison blanche dispose d’une influence politique, médiatique et institutionnelle inégalée. Il a publiquement attaqué M. El-Sayed, remis en question sa loyauté envers son pays et tenté de présenter son élection comme une menace pour la sécurité nationale. Cependant, il ne pouvait pas, à lui seul, décider que cet homme n’avait pas le droit de se présenter, de faire campagne ou de solliciter les suffrages de ses concitoyens.
C’est là toute l’importance de l’État de droit.
Une démocratie ne se définit pas uniquement par la tenue d’élections. Elle se définit aussi par l’existence de règles qui s’imposent à tous, y compris aux dirigeants les plus puissants. Le président peut avoir des adversaires politiques. Il peut critiquer leurs idées, contester leurs programmes et défendre ses propres convictions. Mais il ne devrait jamais pouvoir transformer ses inimitiés personnelles en instruments de persécution. Dès lors, une démocratie ne doit pas seulement protéger les personnes qui plaisent à ceux qui gouvernent, elle doit également protéger celles qui leur déplaisent, les contredisent et les combattent politiquement.
Le président ne choisit pas les sénateurs. Les citoyens les élisent. Et le président lui-même demeure soumis à la Constitution et aux lois.
C’est peut-être l’une des plus importantes leçons de cette élection.
6. Ce que je voudrais finalement transmettre à mes enfants et à mes semblables
Je voudrais que mes enfants retiennent qu'il n'y a aucune contradiction entre la fierté de ses origines et l'attachement profond à son pays d'adoption. Leur nom, leur culture et leur histoire sont une richesse, non un obstacle.
J'aimerais qu'ils apprennent à répondre à l'intolérance, à l'injustice et au mépris sans jamais les reproduire. La réussite ne consiste pas à obtenir l'approbation de ceux qui nous rejettent, mais à construire une vie digne, utile et respectueuse des autres.
Je voudrais aussi qu'ils comprennent que la démocratie n'est jamais acquise. Elle repose sur l'indépendance l'impartialité des institutions et de la justice, la vigilance des citoyens et le sens des responsabilités de ceux qui exercent le pouvoir. La victoire de M. El-Sayed ne signifie pas la disparition des discriminations ni l'égalité réelle des chances pour tous. Elle montre néanmoins que les préjugés ne sont pas une fatalité et que l’espoir est toujours permis.
La leçon la plus importante est peut-être celle-ci : ne jamais renoncer à ce que nous sommes pour trouver notre place dans la société. Notre contribution doit viser à améliorer la collectivité, sans répondre à la haine par la haine ni faire dépendre notre dignité du regard des autres.
Une société véritablement démocratique est celle où chacun peut participer pleinement à la vie commune, accéder aux plus hautes responsabilités et contribuer à l'avenir collectif. La véritable grandeur d'un être humain ne réside pas dans sa capacité à ressembler à ceux qui l'ont méprisé, mais dans le fait de démontrer sa valeur sans jamais leur ressembler.
Friedrich Nietzsche nous met d'ailleurs en garde contre cette tentation dans Par-delà le bien et le mal : « Celui qui combat des monstres doit prendre garde à ne pas devenir monstre lui-même. »
7 novembre 2026