Tolerance.ca
Directeur / Éditeur: Victor Teboul, Ph.D.
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

L'art du désaccord républicain à l'épreuve du keffieh

par
Économiste-chercheur, Pauvreté et politiques économiques, Université Laval

Le geste posé par la députée de Québec solidaire, Ruba Ghazal, brandissant un keffieh lors de la cérémonie d'assermentation de sa collègue a  l'assemblée nationale, continue de faire couler beaucoup d'encre. Il remet au premier plan un débat récurrent : quelle est la place des causes internationales et des symboles identitaires dans le temple de notre démocratie ?

Une maladresse institutionnelle ?

Il est légitime d'interroger la pertinence d'un tel geste dans le cadre strict d'une assermentation. Comme l'a souligné un citoyen québécois, Yves Tanguay, sur sa page Facebook dans une lettre ouverte (1) empreinte de retenue et de civisme, l'assermentation constitue un moment d'unité républicaine. C'est l'instant solennel où l'élu s'engage au nom de l'ensemble des citoyens, au-delà  des convictions individuelles ou des origines nationales. Si chaque député choisissait cette tribune pour y arborer le symbole d'une cause particulière, aussi noble soit-elle, le caractère rassembleur de nos institutions risquerait d'en être fragilisé. En ce sens, le geste de la députée peut être légitimement interprété comme une maladresse quant au choix du moment et du lieu.

Abonnez-vous à Tolerance.ca

Refuser la déferlante de haine

Toutefois, reconnaître cette maladresse ne saurait en aucun cas justifier la déferlante de violence verbale subie par Ruba Ghazal. Rien ne peut légitimer la haine, l'islamophobie ou la phobie des minorités. S'opposer a  un geste politique ou institutionnel par un débat d'idées argumenté est sain ; vouer une élue aux gémonies et attaquer son identité est inacceptable. L'auteur de la lettre ouverte citée précédemment a démontré qu'il est parfaitement possible de manifester un désaccord ferme tout en restant respectueux et bienveillant. C'est cette posture qu'il convient de valoriser et partager.

Le « deux poids, deux mesures » de nos indignations

Il convient également de s'interroger sur la sélectivité de nos indignations collectives. Si la politique internationale s'invite parfois dans nos institutions lors de drames majeurs, la réaction du public et de la classe politique varie grandement selon les symboles brandis.

Pensons aux grandes tragédies de l'histoire moderne : si, au lendemain d'attentats dévastateurs comme ceux du 11 septembre 2001, un député québécois avait arboré un drapeau américain lors de son assermentation en signe de solidarité avec les victimes, l'opinion publique aurait-elle réagi avec la même véhémence ? Très probablement non. On y aurait vu un hommage naturel à la souffrance d'un peuple voisin et ami, sans chercher a  ramener ce geste aux tensions diplomatiques ou commerciales pouvant exister par ailleurs avec les gouvernements américains.

De la même manière, si un élu issu d'une famille de rescapés de la Shoah avait accompli un geste de mémoire appuyé au sortir d'une période sombre de l'histoire, la compassion l'aurait certainement emporté sur la critique procédurale.

Pourquoi alors le keffieh, symbole d'un peuple vivant un drame humanitaire majeur, suscite-t-il une réprobation si virulente ? Ce contraste révèle un phénomène de « deux poids, deux mesures » : la solidarité envers certains peuples en souffrance est perçue comme un devoir moral légitime, tandis que celle exprimée envers d'autres est immédiatement suspectée de provocation ou de militantisme partisan.

Pour une culture du débat apaisé

L'assemblée nationale doit demeurer le lieu de notre appartenance civique commune. Il est juste de rappeler l'importance d'en préserver la solennité. Mais ce rappel a  l'ordre institutionnel ne doit ni servir de caution à des dérapages haineux, ni faire oublier que l'empathie face aux tragédies humaines ne devrait pas souffrir d'une géométrie variable.

*******

Note. Lettre ouverte de Yves Tanguay (extrait) 

1. LETTRE OUVERTE À MME RUBA GHAZAL

Objet : Le respect du caractère solennel et rassembleur de l’assermentation à l’Assemblée nationale

Madame Ghazal,

Je souhaite vous faire part, avec respect et franchise, de ma réaction à votre décision de brandir un keffieh palestinien lors de la cérémonie d’assermentation à l’Assemblée nationale du Québec.

Je tiens d’abord à préciser que je reconnais pleinement votre droit d’être fière de vos origines palestiniennes, de votre parcours personnel et de votre engagement envers les causes qui vous tiennent à cœur. Ces appartenances font partie de votre identité et personne ne devrait vous demander d’y renoncer.

Toutefois, je considère qu’il existe une distinction fondamentale entre l’expression de nos convictions personnelles et les responsabilités institutionnelles qui accompagnent une fonction parlementaire.

La cérémonie d’assermentation n’est pas une tribune politique ni un lieu destiné à affirmer nos appartenances nationales particulières. Elle constitue avant tout un engagement solennel envers le peuple québécois dans son ensemble.

À cet instant précis, les députés ne représentent pas uniquement leur histoire personnelle, leurs origines ou leurs convictions. Ils deviennent les représentants d’une institution démocratique qui appartient à tous les Québécois, sans distinction.

Le Québec est une société composée de citoyens aux origines multiples. Cette diversité constitue une réalité que je reconnais et respecte. Mais elle ne devrait pas nous faire perdre de vue l’importance de nos symboles collectifs et des moments institutionnels qui nous rassemblent.

Je me permets donc de vous poser cette question : si chaque député choisissait de manifester, lors de son assermentation, son attachement à une autre nation, à une cause internationale ou à une identité particulière, que resterait-il du caractère commun et rassembleur de cette cérémonie ?

Il ne s’agit pas de nier les identités individuelles, mais de reconnaître qu’il existe des moments où notre responsabilité collective doit primer sur leur expression publique.

Cette exigence devrait naturellement s’appliquer à tous les parlementaires, quelles que soient leurs origines ou leurs convictions politiques.

Madame Ghazal, vous pouvez être profondément attachée à la Palestine tout en exerçant pleinement votre rôle de députée québécoise. Ces deux réalités ne sont pas incompatibles. Je crois simplement que chacune possède ses lieux et ses moments d’expression.

Suite : https://www.facebook.com/plugins/post.php?href=https%3A%2F%2Fwww.facebook.com%2Ftanguayyves%2Fposts%2Fpfbid029YMuRqvu1tqHwr7gT1i2KDGULjmtEkyFhHxA4sTCBxQnrv27Dch7u1rN5Phju67al&show_text=true&width=500

 

Abonnez-vous à Tolerance.ca

23 octobre 2026



Réagissez à cet article !

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Votre nom :
Courriel
Titre :
Message :
Analyses et Opinions
Cet article fait partie de

La Chronique de Sami Bibi
par Sami Bibi

Sami Bibi est de nationalité canadienne-tunisienne. Il est titulaire d'une maîtrise en économie de l'Université Laval (Québec, Canada) et d'un doctorat en économie de l'Université de Tunis (Tunisie).

De 2002 à 2006, il a été professeur adjoint puis professeur agrégé...
(Lire la suite)

Lisez les autres articles de Sami Bibi
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter