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Réponse à Richard Martineau. Peut-on avoir une peur « rationnelle » de l’islam ?

par
Économiste-chercheur, Pauvreté et politiques économiques, Université Laval

Dans un récent billet publié sur Facebook, le journaliste Richard Martineau écrit, en substance : « L’islamophobie est une peur irrationnelle de l’islam… Moi, ma peur de l’islam est parfaitement rationnelle. » Le billet est accompagné d’une photographie du World Trade Center après les ignobles attentats du 11 septembre 2001.

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Le message est court, mais son sous-entendu est puissant. La photographie des tours détruites établit immédiatement une association mentale entre l’islam, le terrorisme et la peur. M. Martineau ne nie évidemment pas que les attentats du 11 septembre aient été commis par des terroristes se réclamant de l’islam. La question est plutôt de savoir si ce fait permet raisonnablement de conclure que la peur de l’islam lui-même est rationnelle.

À mon sens, c’est précisément là que commence le problème.

Reconnaître les faits sans accepter la généralisation

Commençons par dire clairement ce qu’il ne faut surtout pas nier.

Les auteurs des attentats du 11 septembre étaient des musulmans. Ils ont assassiné des milliers d’innocents, appartenant à différentes religions et convictions, et ils prétendaient agir au nom de l’islam.

Ce sont des faits indéniables.

Il serait donc absurde de les nier, de les minimiser ou de chercher des excuses aux terroristes. Il est également parfaitement légitime de combattre le terrorisme islamiste, de s’opposer à l’islamisme politique et de critiquer toute interprétation de l’islam qui peut servir à justifier la violence.

Mais une question demeure :

Que peut-on légitimement déduire de ces faits ?

Peut-on passer de :

« Des musulmans ont commis des attentats au nom de l’islam »

à :

« L’islam est une menace dont les musulmans constituent potentiellement le vecteur » ?

C’est ce passage qui mérite d’être examiné.

Car une chose est de craindre un mouvement terroriste ou une idéologie extrémiste ; une autre est d’avoir peur d’une religion entière et de ceux qui s’en réclament.

Le problème de la culpabilité collective

L’histoire humaine est malheureusement remplie d’exemples de crimes commis par des individus ou des groupes appartenant à une religion, une nation, une civilisation ou une communauté particulière.

Mais nous avons appris — du moins je l’espère — à distinguer les criminels de l’ensemble auquel ils appartiennent.

La Shoah constitue probablement l’un des exemples les plus tragiques.

Le génocide inqualifiable des Juifs d’Europe a été organisé et perpétré par le régime nazi et ses collaborateurs. Il s’est produit dans une Europe profondément marquée par le christianisme.

Pourtant, nous ne disons pas :

« Les chrétiens ont commis la Shoah. »

Nous disons que les nazis et leurs collaborateurs ont commis la Shoah.

Cette distinction n’est pas un détail sémantique. Elle est fondamentale.

De la même manière, les conquêtes, les massacres, les déplacements forcés et la destruction de nombreuses populations autochtones des Amériques ont été menés par des puissances européennes qui se réclamaient notamment du christianisme.

Pourtant, nous ne concluons pas que les chrétiens sont collectivement responsables de l’extermination abjecte des peuples autochtones.

Le colonialisme et le commerce triangulaire ont été organisés par des puissances européennes et occidentales. Mais nous ne considérons pas aujourd’hui que chaque Occidental est personnellement ou moralement responsable de l’esclavage.

Les atrocités commises par l’armée impériale japonaise en Chine ne nous amènent pas à considérer les Japonais comme un peuple criminel.

Et l’histoire des guerres de l’opium montre que des puissances occidentales ont utilisé le commerce de l’opium comme instrument de pression et de domination sur la Chine. Nous ne concluons pourtant pas que les Anglais sont, par nature, des trafiquants de drogue ou des colonisateurs.

Pourquoi appliquerions-nous alors aux musulmans une logique que nous refusons d’appliquer aux autres peuples, religions et civilisations ?

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L’histoire de l’islam n’échappe pas à cette règle

Cette exigence de cohérence doit d’ailleurs être appliquée à l’islam lui-même.

L’histoire des sociétés musulmanes comporte, elle aussi, des conquêtes, des guerres, des persécutions et des formes d’impérialisme. Les empires musulmans, y compris l’Empire ottoman, ont commis des violences et exercé des dominations sur d’autres peuples.

Mais cela ne nous autorise pas à dire :

« Les musulmans sont impérialistes. »

Pourquoi ?

Parce que nous savons intuitivement que l’appartenance à une civilisation ou à une religion ne détermine pas mécaniquement le comportement d’un individu.

Un musulman vivant aujourd’hui à Montréal, Tunis, Paris ou Toronto n’est pas responsable des conquêtes ottomanes, pas plus qu’un chrétien contemporain n’est responsable des croisades ou qu’un Japonais contemporain n’est responsable des crimes de l’armée impériale japonaise.

Une religion n’est pas une organisation terroriste

Il existe également une distinction essentielle entre l’islam et l’islamisme.

L’islam est une religion pratiquée par des centaines de millions de personnes de cultures, de langues et d’orientations très différentes.

L’islamisme est, selon ses différentes expressions, un ensemble de courants politiques qui cherchent à donner à l’islam une fonction particulière dans l’organisation de la société et de l’État.

Et le terrorisme djihadiste constitue encore une catégorie plus restreinte et radicale.

On peut représenter grossièrement cette relation ainsi :

musulmans → islam → courants islamistes → groupes djihadistes → terroristes

Mais les flèches ne fonctionnent évidemment pas dans l’autre sens.

Tous les terroristes djihadistes sont des musulmans ou se réclament de l’islam.

Mais l’immense majorité des musulmans ne sont pas des islamistes, et l’immense majorité des islamistes ne sont pas des terroristes.

C’est précisément pourquoi l’utilisation d’une photographie du 11 septembre pour illustrer une phrase telle que « ma peur de l’islam est rationnelle » est problématique : elle efface toutes ces distinctions.

Critiquer l’islam est légitime

Il ne faudrait cependant pas tomber dans l’excès inverse.

Défendre les musulmans contre les amalgames ne signifie absolument pas qu’il faudrait considérer l’islam comme intouchable.

Une religion n’est pas au-dessus de la critique.

On peut critiquer le Coran. On peut discuter certaines prescriptions religieuses. On peut contester certaines interprétations théologiques. On peut dénoncer certaines pratiques exercées dans des sociétés musulmanes. On peut défendre la laïcité, la liberté de conscience, l’égalité entre les sexes, la liberté d’expression ou le droit à l’apostasie.

Et l’on peut même soutenir qu’une partie des difficultés rencontrées par certaines sociétés musulmanes est liée à des interprétations particulières de la religion.

Tout cela relève du débat intellectuel légitime.

Mais critiquer une idée n’est pas la même chose que suspecter les personnes qui y sont associées.

On peut combattre une idéologie sans considérer tous ceux qui appartiennent à la communauté dont elle se réclame comme des ennemis potentiels.

Le véritable test de la tolérance

C’est peut-être ici que le débat devient plus profond.

La tolérance ne consiste pas à tolérer uniquement les personnes avec lesquelles nous sommes d’accord.

Elle consiste aussi à appliquer les mêmes principes à ceux que nous n’aimons pas, que nous craignons ou dont nous rejetons les idées.

Si un chrétien commet un crime au nom du christianisme, nous cherchons généralement à identifier le criminel, son idéologie et les circonstances qui l’ont conduit au crime.

Si un juif commet un crime, nous ne rendons pas le judaïsme collectivement responsable.

Si un athée commet un crime, nous ne rendons pas l’athéisme collectivement responsable.

Pourquoi le raisonnement devrait-il être différent lorsqu’il s’agit d’un musulman ?

La justice ne peut pas être à géométrie variable.

Alors, la peur de l’islam est-elle « rationnelle » ?

Tout dépend de ce que l’on entend par « islam ».

Si l’on parle de la peur d’un groupe terroriste qui se réclame de l’islam, cette peur peut évidemment être rationnelle.

Si l’on parle de la crainte de certaines doctrines ou interprétations religieuses, cette crainte peut également être rationnelle et faire l’objet d’un débat sérieux.

Mais si l’on transforme le 11 septembre en argument pour justifier une peur de l’islam dans son ensemble, ou une suspicion envers les musulmans en tant que groupe, alors nous ne sommes plus devant une conclusion rationnelle, mais devant une généralisation.

Une peur peut avoir une origine parfaitement rationnelle et conduire malgré tout à une conclusion irrationnelle.

C’est une distinction fondamentale.

On peut avoir peur du terrorisme sans avoir peur de tous ceux qui appartiennent à la religion dont certains terroristes se réclament.

On peut combattre l’islamisme sans combattre les musulmans.

On peut critiquer l’islam sans mépriser les musulmans.

Et surtout, on peut condamner les crimes commis au nom d’une religion sans rendre cette religion et tous ses fidèles responsables de ces crimes.

C’est peut-être cela, finalement, le véritable test de notre tolérance :

sommes-nous capables d’appliquer aux autres le même principe de responsabilité individuelle que nous revendiquons pour nous-mêmes ?

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Tout dépend de ce que l’on entend par « islam ».

Si l’on parle de la peur d’un groupe terroriste qui se réclame de l’islam, cette peur peut évidemment être rationnelle.

Si l’on parle de la crainte de certaines doctrines ou interprétations religieuses, cette crainte peut également être rationnelle et faire l’objet d’un débat sérieux.

Mais si l’on transforme le 11 septembre en argument pour justifier une peur de l’islam dans son ensemble, ou une suspicion envers les musulmans en tant que groupe, alors nous ne sommes plus devant une conclusion rationnelle, mais devant une généralisation.

Une peur peut avoir une origine parfaitement rationnelle et conduire malgré tout à une conclusion irrationnelle.

C’est une distinction fondamentale.

On peut avoir peur du terrorisme sans avoir peur de tous ceux qui appartiennent à la religion dont certains terroristes se réclament.

On peut combattre l’islamisme sans combattre les musulmans.

On peut critiquer l’islam sans mépriser les musulmans.

Et surtout, on peut condamner les crimes commis au nom d’une religion sans rendre cette religion et tous ses fidèles responsables de ces crimes.

C’est peut-être cela, finalement, le véritable test de notre tolérance :

sommes-nous capables d’appliquer aux autres le même principe de responsabilité individuelle que nous revendiquons pour nous-mêmes ?

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12 septembre 2026



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Analyses et Opinions
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La Chronique de Sami Bibi
par Sami Bibi

Sami Bibi est de nationalité canadienne-tunisienne. Il est titulaire d'une maîtrise en économie de l'Université Laval (Québec, Canada) et d'un doctorat en économie de l'Université de Tunis (Tunisie).

De 2002 à 2006, il a été professeur adjoint puis professeur agrégé...
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