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Colombie. Fin de la parenthèse de gauche ?

 
        par Cyril Benoît, politiste, spécialiste de l’Amérique latine

 

Il s’en sera fallu de peu. Avec moins d’un pourcent d’avance sur le candidat de gauche Iván Cepeda, l’avocat et hommes d’affaires d’ultradroite a été élu président de la Colombie lors du scrutin du 21 juin dernier. Celui qui s’autodénomine le « tigre » aura mené sa campagne éclair et victorieuse sur la dénonciation de l’insécurité et la promesse d’en finir avec le premier gouvernement de gauche de l’histoire du pays et la mobilisation sociale qui lui a donné le jour.

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Un scrutin serré, manifestation de la polarisation du pays

La principale caractéristique du scrutin est la forte polarisation électorale du pays. Dès le premier tour, alors que onze candidats se présentaient, Abelardo de la Espriella et Iván Cepeda recueillirent à eux seuls respectivement 43,74 % et 40,90 % des suffrages.

Cette concentration des votes sur les candidats d’extrême droite et de gauche a réduit le « centre » à la portion congrue. Ce désaveu est également celui d’Álvaro Uribe, l’ancien président (2022-2010) et figure tutélaire de la droite colombienne, qui voit ainsi son hégémonie s’effacer.

La division est également territoriale, Cepeda l’emportant dans la plupart des grandes villes, sur la côte pacifique, le nord caribéen et le sud-ouest amazonien, de la Espriella dans le centre andin et le nord-est.

Malgré le choc du résultat du premier tour, la campagne d’Iván Cepeda aura su mener une véritable remontada en un temps record, gagnant trois millions de voix supplémentaires en trois semaines. Cela n’aura toutefois pas été suffisant. De la Espriella l’emporte avec 49,66 % contre 48,70 % pour Cepeda, soit 251 000 voix de différence, le résultat le plus serré de l’histoire nationale.

Une nouvelle victoire pour la doctrine Donroe

L’arrivée au pouvoir d’un outsider tel que de la Espriella, si elle constitue en partie une surprise, n’est pas en soi une nouveauté dans la vie politique colombienne récente.

Elle n’est pas non plus une anomalie dans le paysage politique (latino) américain, mais s’inscrit bien plutôt dans une dynamique qui touche de nombreux pays de la région, depuis les États-Unis jusqu’au Chili en passant par le Salvador, le Costa Rica, ou précédemment le Brésil. De la Espriella s’inspire et partage de nombreux traits avec les leaders et présidents d’extrême droite de la région, mélangeant discours sur la réduction de la taille de l’État, esthétique militaire, références religieuses fondamentalistes ou encore volonté de construire des « mégaprisons » sur le modèle de celles de Nayib Bukele.

Mais le principal trait qu’il partage avec ses homologues est probablement son positionnement comme vassal de Donal Trump. En effet, s’il annonce rugir contre la gauche et la mobilisation sociale, ce sont plutôt entendre des miaulements que le « Tigre » fait entendre devant le président américain. De la Espriella a vécu plusieurs années aux États-Unis dont il est devenu citoyen en 2023. Affilié au Parti républicain, il a soutenu les campagnes de parlementaires de Floride et celle de Donald Trump à la présidence.

Un soutien que celui-ci lui a bien rendu, en intervenant directement dans la campagne électorale pour manifester son soutien. Une pratique désormais généralisée dans la stratégie états-unienne vis-à-vis de l’Amérique latine et qui vise à installer à la tête des pays de la région des fondés de pouvoir, tels que Javier Milei en Argentine, Daniel Noboa en Équateur ou Nasry Asfura au Honduras.

En signe de son alignement avec l’administration états-unienne, de la Espriella a notamment annoncé vouloir mettre en œuvre un « Plan Colombia 2.0 », du nom du programme contre-insurrectionnel mené entre 1999 et 2005 avec le soutien des gouvernements Clinton puis Bush Jr, au nom de la lutte contre le narcotrafic et au terrible bilan sur le plan des droits humains. Le président élu veut ainsi rouvrir les portes du territoire colombien aux forces armées états-uniennes. Au plan régional, la Colombie rejoindra dès le 7 août le « Bouclier des Amériques », la structure créée en mars dernier par Trump et qui regroupe les gouvernements alignés sur ce dernier, au nom de la lutte contre les cartels de la drogue.

Sur le plan migratoire, autre priorité de Donald Trump, de la Espriella aurait donné son accord pour que tous les Colombiens demandant l’asile aux États-Unis soient automatiquement rapatriés, selon des propos rapportés par le sénateur républicain Bernie Moreno.

Sur le plan diplomatique, le retournement est là aussi total. Gustavo Petro avait joué un rôle très actif pour dénoncer les massacres commis à Gaza et l’impunité d’Israël, en soutenant la plainte déposée par l’Afrique du Sud devant la Cour Internationale de Justice et en présidant avec celle-ci le Groupe de La Haye, une coalition de pays américains, asiatiques et africains pour le respect du droit international en Palestine. Abelardo de la Espriella a lui exprimé son admiration pour Benjamin Netanyahou et annoncé vouloir rétablir les relations diplomatiques, déplacer l’ambassade de Colombie à Jérusalem et sceller une « alliance stratégique contre le narcoterrorisme ».

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Avec le passage à droite de la Colombie, c’est un pas important qui est franchi dans l’application de la doctrine « Donroe » de rétablissement d’une influence (voire d’une gestion) directe des États-Unis en Amérique latine. Le Mexique, l’Uruguay et le Brésil restent bien seuls pour faire entendre la voix d’un développement indépendant.

Poursuite de la polarisation après les élections

Bien que les électorats de Cepeda et de la Espriella soient loin d’être monolithiques, ce sont bien deux projets de société radicalement différents qui se sont affrontés lors du scrutin. Ces oppositions de fond se sont poursuivies même après le scrutin, encouragées en cela par la très faible différence de voix entre les deux candidats. Ce haut niveau d’affrontement tranche avec les précédentes phases de transition.

Ainsi, le traditionnel processus d’empalme, ou « raccordement » entre les équipes ministérielles sortantes et entrantes, a cette fois été présenté par de la Espriella comme une véritable chasse aux sorcières, visant à dénicher des preuves de « corruption » dans les différents ministères, afin d’engager des procédures judiciaires et jusqu’à l’extradition de Gustavo Petro aux Etats-Unis. De même, les premières mesures annoncées vont dans le sens d’un retour à une politique de la mano dura contre « la délinquance », en réalité contre la protestation sociale.

Le contenu anti-insurrectionnel de celles-ci ne trompe pas. En premier lieu, le rétablissement de l’Escadron mobile antiémeutes (ESMAD), corps policier coupable d’innombrables violences lors des immenses mouvements sociaux de 2019 et 2021, dissous par Petro. Deuxièmement, la création de « Blocs de défense pour la sécurité urbaine » et de « Premières lignes de sécurité », des groupes civils composés de vétérans et réservistes de l’armée et de la police et qui auraient pour mission de lutter contre la délinquance dans les grandes villes.

Quel chemin pour l’opposition ?

La victoire d’Abelardo de la Espriella marque-t-elle la fin de l’expérience de la gauche au pouvoir en Colombie, une brève parenthèse de quatre ans en plus de deux siècles de vie républicaine ? Le coup est réel et le revers d’autant plus rude qu’il était inattendu.

Rendue possible par les Accords de paix de 2016 entre le gouvernement et la guérilla des FARC et portée par l’explosion sociale de 2021, la victoire de Gustavo Petro l’année suivante a permis l’adoption de réformes de progrès social inédites dans les domaines du droit du travail, des retraites, de la répartition des terres ou de la santé, tout en donnant la voix à des secteurs historiques exclus et réprimés.

Malgré les immenses obstacles imposés par les pouvoirs traditionnels, mais aussi les limites, erreurs et errements du gouvernement, le progressisme est devenu un acteur central de la vie politique colombienne, réunissant près de 41 % des voix dès le premier tour et disposant des groupes les plus importants au Sénat et à la Chambre. Elle s’est par ailleurs dotée d’un instrument politique renforcé avec la création du Pacto Histórico comme parti « unique » de la gauche (issu de la fusion de six organisations, dont le Parti communiste).

Face à ce qu’ils dénoncent comme un « gouvernement paramilitaire » et une allégeance aux États-Unis, Iván Cepeda et Gustavo Petro ont annoncé ne pas reconnaître de la Espriella comme président et appelé à la désobéissance civile pacifique.

Le 7 août, date fixée pour la passation de pouvoir, marquera donc le début d’une nouvelle phase dans la vie politique colombienne. Celle-ci ne sera pas un retour en arrière, ni une restauration de l’ordre conservateur, mais une période lourde de défis et d’incertitudes, dans un pays marqué par une intense polarisation politique, sociale et territoriale.

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18 juillet 2026



* Abelardo de la Espriella, président de Colombie. Image Wikipedia 


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