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Christiane-Marie Edom, autrice québécoise : « Le sentiment d’appartenance, ça commence à l’école primaire »

par
Ph.D., Université de Montréal, Directeur, Tolerance.ca®
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Écrivaine d’origine guadeloupéenne, Christiane-Marie Edom est arrivée au Québec en 1966. Détentrice d’une maîtrise en éducation de l’Université de Montréal, Christiane-Marie Edom a eu une riche carrière de professeure à l’École Secondaire de Mortagne à Boucherville, en Montérégie, où elle a enseigné le français pendant 27 ans. Elle a récemment publié Le dessin maori sur son parcours et les nombreux voyages qui l’ont marquée. Quel accueil a-t-elle reçu à son arrivée au Québec ? Comment perçoit-elle l’évolution de la société québécoise ? Que pense-t-elle de la laïcité ? Voici quelques-unes des questions que nous lui avons posées. Rencontre avec une doyenne du monde de l’éducation québécois.   

Victor Teboul : Madame Christiane – Marie Edom, vous êtes l’autrice du livre Le dessin Maori, pourriez-vous nous préciser, en quelques mots, pourquoi vous avez écrit cet ouvrage ?

Christiane-Marie Edom : Interpellée au Québec par des Haïtiens pour lesquels je n’étais pas une ‘’ vraie négresse’’ mais une ‘’assimilée’’, une peau noire au masque blanc’’, j’ai réalisé à quel point j’en avais à découvrir sur mes origines africaines et antillaises. D’après l’origine européenne, selon mon père, notre aïeul Pierre (?) Edom, juif né dans la Charente française, se serait installé à la Guadeloupe au XVIIème siècle; son frère s’est établi en Belgique  ; mon grand-père maternel est un Britannique blanc.

V.T. : Comme vous le racontez si bien dans votre livre, vous avez beaucoup voyagé dans votre jeunesse, notamment au Sénégal et au Maroc, et vous avez connu de nombreuses cultures, Vous arrivez au Québec en 1966 après vos nombreux voyages, et vous avez 27 ans. Qu’est-ce qui vous frappe le plus au Québec ?

C-M. E. : La beauté de la nature sans les dangers de la brousse malienne. J’ai passé mon enfance au Mali. L’ouverture chaleureuse des gens du lac-Saint-Jean; cependant mes collègues européens et haïtiens, eux, installés dans les quartiers plus BCBG, trouvaient les Québécois plutôt fermés à leur endroit. Également, ce qui frappe, c’est l’absence de livres d’histoire du Québec pour les écoles primaires et secondaires. Enfin, la rareté des jardins paysagés comme en France.  Les Floralies en 1980 vont considérablement améliorer la qualité de vie des cités ici.

V.T. :  Vous êtes engagée la même année, en 1966, à l’Externat classique des garçons, appelé aussi Collège Champagnat, à Alma, au Lac-Saint-Jean. En tant que Guadeloupéenne, comment aviez-vous été accueillie ?

C-M. E. : On était très chouchoutés mon mari et moi. Tous les jours pendant des mois nous faisons une découverte culinaire, une surprise folklorique, nous découvrions un site surprenant, sans parler des danses carrées, des veillées, des spectacles de lutte, et de la sieste dans la neige !

V.T. : Quels souvenirs avez-vous gardés du Québec des années 1960 ?

C-M.E.: Le Québec des années 1960 me semblait encore sous l’emprise janséniste de l’Église. Je me souviens qu’une enseignante française avait été limogée pour avoir rejoint à l’hôtel son fiancé arrivé de France. Une mère de famille devrait rester à la maison : on s’étonne que je travaille. Les garderies n’existent pas encore. Les tavernes sont bien là elles. Les familles nombreuses m’ébahissent (dix-sept, vingt- quatre enfants et leurs géniteurs encore verts). La contraception a très mauvaise presse. Il fallait se taper à la main, pendant deux ou trois semaines, l’élaboration des dossiers et suivis d’élèves, ce que l’informatique réalise en quelques heures. Mais toujours cette convivialité, ce respect qui me rappellent le Mali de mon enfance.

V.T. : Vous avez pensé, à un moment donné, ajouter comme sous-titre à votre livre « La recherche de mes racines nègres », mais vous avez ensuite écarté cette idée. Pourquoi ?

C-M. E. : Mon éditeur m’a tout simplement persuadée d’éviter de m’attirer des ennuis au sujet du fameux mot, j’ai accepté de retirer le sous-titre.

V.T. : Quel sens faut-il donner aujourd’hui au mot « nègre » ?

C-M. E. : Donnons au mot ‘’nègre’’ le même sens qu’aux Antilles : un homme, tout simplement. Et surtout retenons l’histoire glorieuse de ce mot, comme le rappelle Dany Laferrière.

«Se connaître … pour mieux partager avec les autres cultures»

V.T. : Les jeunes issus des communautés noires appartiennent aujourd’hui à des mouvements de revendication et ils dénoncent les privilèges que détiendraient les Blancs. En gros, ils dénoncent le racisme systémique. Ayant vécu plus de 50 ans dans un Québec majoritairement blanc, vous réagissez comment aux revendications des jeunes ?

C-M. E. : Les revendications des jeunes Noirs me semblent légitimes. Je suis convaincue que l’éducation joue un rôle primordial pour commencer, comprendre d’où ils viennent; multiplier et leur rendre accessibles les histoires de personnes noires fondamentales; entretenir la présence d’adultes responsables dans les quartiers pauvres et racisés.  Pour se trouver une place au soleil , j’entends qu’il leur faut apprendre et parler l’anglais couramment en plus du français, car le marché du travail est plus étendu qu’au Québec. Ils ont à se connaître eux-mêmes pour mieux partager avec les autres cultures.

V.T. : Vous avez déclaré dans un autre entretien avoir reçu vous-même des insultes, mais curieusement celles-ci vous étaient adressées non pas à cause de la couleur de votre peau, mais parce que vous aviez affiché publiquement votre appui au OUI lors du référendum de 1995. Que pensez-vous aujourd’hui du mouvement indépendantiste québécois ?

C-M. E. : En fait il y a eu aussi l’impact de ‘’l’échec dû aux ethnies’’. J’ai eu peur d’une dérive d’extrême-droite, mais ça s’est calmé. Il me semble parfois que l’emprise des États-Unis, de la culture nord-américaine, devient insurmontable.  Ça commence à l’école primaire le sentiment d’appartenance; mes enfants autrefois se sentaient de fervents Québécois quand nous participions à la marche aux flambeaux, au Mont-Royal pour retrouver notre chantre Gilles Vigneault.

Je vois des jeunes comme Xavier-Barsalou-Duval, le député du Bloc québécois de ma circonscription à la Chambre des Communes, qui est efficace, solide sur le terrain, très investi avec son équipe, alors j’espère que c’est possible un Québec français indépendant démocratique.

V.T. : Qu’est-ce qui a le plus changé au Québec, d’après vous, depuis votre arrivée dans les années 1960 ?

C-M. E. : Tellement de choses ! D’abord la révolution informatique. Des gratte-ciels ont couvert Montréal, des aéroports ont surgi, des autoroutes, des villes, des sans-logis, des gens qui mendient dans le métro. Des gangs de rues. Mais aussi un nombre croissant de bénévoles dévoués, engagés.

Des boisés ont disparu. D’autres sont protégés et s’étendent. Il y a plein d’enfants métis dans les parcs, leurs parents fraternisent; la publicité montre des familles noires; il existe un mois des Noirs, des nuits d’Afrique. Les femmes ont envahi le marché du travail en pantalon, elles ont peu d’enfants (il existe des garderies) il y a beaucoup d’unions libres et, on a beau dire, les dames occupent de plus en plus de postes de PDG. L’art culinaire du village global a séduit tous les palais.

Et ce qu’on ne voit plus en Montérégie : des fleurs sauvages au bord des routes, au lieu de ces longues herbes qui couvrent tout. Où sont les petites boutiques artisanales, la petite boulangerie du coin ? Maintenant ce sont les grands centres d’achat.

V.T. : Vous avez aussi déclaré que ce qui est essentiel pour vous, c’est de vivre au Québec dans une société démocratique et laïque qui évolue vers plus de justice. Pourquoi, d’après vous, la laïcité est-elle importante ?  

C-M. E. : La laïcité pour moi c’est la plus solide garantie que les droits humains et citoyens seront respectés, que le débat sera possible toujours, la responsabilité sociale, la sécurité de tous, la convivialité.

Les états totalitaires religieux, idéologiques se révèlent des enfers, des prisons de l’esprit, de l’imagination.

Dans les faits, il serait nécessaire de comprendre mieux comment on en arrive à aspirer à la laïcité.

*******

Le dessin maori est paru en 2020 aux éditions Essor- Livres.

L'ouvrage est disponible notamment sur le site leslibraires.ca 

Entretien réalisé par Victor Teboul pour Tolerance.ca® Inc.

©Tous droits réservés. Aucune reproduction de cet article n’est permise sans l’autorisation écrite de Tolerance.ca®  Inc.

6 mai 2021





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Fabuleux
par Gina Parenteau le 7 mai 2021

Merci à Jocelyne Édom pour cette belle description du Québec. Mon ancêtre venait aussi de Charente en France et s'appelait Pierre. Aurions nous un lien de parenté? De toutes les façons vous faites partie de la famille. Merci encore
Merci !
par Jocelyne EDOM le 7 mai 2021

Merci pour cettte interview qui éclaire en quelques lignes les vicissitudes et les combats de nombreux immigrants, mais qui révèle aussi la grande capacité d'accueil et la tolérance des Canadiens .
Le dessin maori
par Micheline Beaudry le 6 mai 2021

J'ai lu Le dessin maori, un livre fort et vivant.! Nous connaissons peu de choses sur l'Afrique et les chemins qui se sont ouverts pour un échange entre les peuples... Nous ignorons aussi la survie des esclavagistes en sol qu'on dit Français... Le 200e anniversaire de Napoléon réactive la question de l'esclavage qui n'était même pas discutée au XIXe siècle... J'ai vécu au temps de la "négritude" avec les premiers romans venus d'Afrique... C'est en lisant Obama que j'ai le mieux compris la quête d'identité que je retrouve dans ce livre.
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