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Hubert Aquin et le Québec, vus par Andrée Yanacopoulo

par
Ph.D., Université de Montréal, Directeur, Tolerance.ca®
Image UQAM IREF

Médecin, traductrice, sociologue et écrivaine, Andrée Yanacopoulo a été la compagne d’Hubert Aquin. Écrivain culte du nationalisme québécois, Aquin s’est  donné la mort quelques mois après la prise du pouvoir par le Parti québécois, la formation indépendantiste fondée par René Lévesque.

Retour sur une figure légendaire, telle que vue par Andrée Yanacopoulo.

Victor Teboul : Andrée Yanacopoulo, vous êtes née à Tunis, de père grec et de mère française. Vous arrivez dans le Québec tumultueux du début des années 1960 et vous vous lancez dans une recherche pour comprendre la condition des Canadiens français comme on appelait les Québécois à l’époque. Vous êtes alors une jeune intellectuelle de langue française et cosmopolite, qu’est-ce qui vous attire vers le Québec français de ce temps-là?  

Andrée Yanacopoulo : (En fait, mon père était moitié-grec moitié-sicilien.) Je suis arrivée au Québec venant de Martinique, où mon ex et moi étions établis depuis quatre ans parce que lui, ayant suivi, après les cours de médecine, ceux de l’Institut Pasteur, avait acquis le titre de chef de laboratoire de Pasteur et choisi le poste offert par l’Institut Pasteur de Martinique: nous avions donc quitté Lyon et étions venus vivre avec nos deux enfants dans ce département français d’outremer. Au bout de quelques années, nous avons commencé à trouver que, si la vie en général y était fort agréable, du côté intellectuel, par contre, elle n’offrait pas grand avenir. Mon ex fit un jour la rencontre d’un anthropologue de Montréal venu étudier je ne plus trop quoi en Martinique : Guy Dubreuil, fondateur du département d’anthropologie de l’université de Montréal. Ce dernier s’empressa de nous dire que ladite université était en plein développement et aurait grandement besoin de gens comme nous. Mon ex a sauté sur l’occasion et, bien évidemment, je l’ai suivi. C’est aussi prosaïque que cela ! Je ne connaissais personnellement rien du Québec, et au seul mot « Canada », je frissonnais de froid. 

À Montréal, j’ai été engagée au département de sociologie alors dirigé par Guy Rocher puis me suis lancée, avec l’aide d’un groupe de recherche, sur un travail visant à vérifier l’hypothèse que le taux de dépression mentale à Montréal était plus élevé dans le groupe canadien-français que dans le groupe canadien-anglais.   

Image : Babelio

Victor Teboul : Vous allez ensuite connaître intimement le Québec. Vous serez la compagne d’Hubert Aquin, un des écrivains indépendantistes québécois les plus marquants de notre histoire. Vous allez l’accompagner durant son parcours d’écrivain ainsi que dans ses voyages. Vous assisterez d’ailleurs à l’une de ses rencontres avec l’écrivain juif d’origine tunisienne Albert Memmi, l’auteur notamment du Portrait du colonisé. Aquin s’intéressait aussi à la condition juive, si l’on pense par exemple à son article « Profession : Écrivain », paru dans Parti Pris, en janvier 1963. Quel souvenir gardez-vous de la rencontre avec Memmi qui eut lieu à Paris ?

A.Y. : Hélas, pas grand-chose. Je ne me suis, bien évidemment, pas mêlée à la conversation, j’étais surtout heureuse de rencontrer ce respectable compatriote, et de constater que ce dernier était tout prêt à reconnaître un écho de sa pensée dans celle d’Hubert.  Que je sache, Hubert s’intéressait à la condition juive dans la mesure où celle-ci participait du concept général de colonisation, autrement dit, en extrapolant, il voyait les Québécois comme d’autres peuples colonisés ou dominés, y inclus les Juifs.

V.T. : Écrivain indépendantiste reconnu, Aquin recevra en 1972 le prix Athanase-David, la plus haute distinction littéraire québécoise. Malgré la reconnaissance que lui accorde le monde des lettres, il songe régulièrement au suicide. Vous allez d’ailleurs vous montrer compréhensive envers la détermination qu’il manifeste de mettre fin à sa vie. Ce qu’il fera le 15 mars 1977, soit quatre mois, jour pour jour, après la victoire électorale du Parti Québécois (PQ), le 15 novembre 1976.

La prise du pouvoir par le PQ constitue pourtant un événement assez unique puisque, pour la première fois dans l’histoire québécoise, les indépendantistes détenaient le pouvoir au Québec. Vous abordez cet aspect paradoxal du suicide d’Aquin dans vos mémoires (Prendre acte, Boréal, 2013) et vous vous demandez si, par son acte, Aquin n’incarnait pas le destin du Québec. N’est-ce pas plutôt ironique alors que le mouvement souverainiste pouvait justement envisager de maîtriser l’avenir de la nation québécoise ? Quarante-trois ans plus tard, comment réagissez-vous au suicide d’Hubert Aquin ? Considérez-vous toujours qu’il s’agissait d’un acte « perversement politique », comme vous l’écrivez dans Prendre acte ?

«… il est clair que l’élection du Parti Québécois constituait une avancée en cela que l’idée de… décolonisation, disons, flottait dans l’air…»

A.Y. : De grâce, ne confondons pas « Indépendance » et « Souveraineté » - même si René Lévesque, grand champion de la création et de la diffusion de l’amalgame Souveraineté-Association, a pu intoxiquer le peuple québécois avec ce soi-disant concept (et je vous rappelle que, dès que le RIN s’est eu donné au PQ, Lévesque a eu vite fait de se débarrasser de Pierre Bourgault). Je revois et entends Hubert : nous étions (novembre 1976) chez nous, dans les escaliers, lui un peu en avant de moi. Il m’a lancé : « René Lévesque ne fera jamais l’indépendance » (textuel). Il connaissait bien ce dernier, ayant travaillé à Radio-Canada lorsque René Lévesque y était. Ceci établi, il est clair que l’élection du Parti Québécois constituait une avancée en cela que l’idée de… décolonisation, disons, flottait dans l’air et que, plus concrètement, les anciens amis/camarades/connaissances d’Hubert se trouvaient propulsés au pouvoir, entre autres Denis Lazure et Camille Laurin.  Et donc qu’Hubert, chômeur depuis pas mal de temps, pouvait espérer trouver auprès d’eux un appui pour faire un travail qui conviendrait à ses aspirations.

Les motivations suicidaires d’Hubert sont complexes, mais finalement se réduisent à la phrase qu’il a écrite dans Prochain épisode (et vous savez que, bien souvent, le premier roman d’un écrivain est le plus autobiographique de tous ceux qui suivront) : « Depuis l'âge de quinze ans, je n'ai pas cessé de vouloir un beau suicide » (édition critique, p. 21.) Au fond, inutile d’enquêter et de vouloir trouver des « motivations », le fait est là : il y a des gens qui auraient préféré ne pas vivre. Ce qui peut-être caractérise un peu plus particulièrement Hubert, c’est qu’il voulait un « beau » suicide. Il ne s’en est jamais expliqué, je ne lui ai jamais posé la question, non plus. Je crois qu’il l’a eu : dans l’harmonie et l’amour – pour autant que cela a été possible. Maintenant, imaginons que nous ayons obtenu l’indépendance : il aurait probablement renoncé sur le coup à son projet, mais à jamais ??

V.T. : Un autre aspect de la fin tragique d’Hubert Aquin est l’indifférence que manifesta le pouvoir politique à l’égard des démarches qu’un intellectuel de sa stature avait entreprises auprès du gouvernement nouvellement élu. Roger Lemelin, qui fut son patron à La Presse, affirme dans le documentaire de Jacques Godbout, Deux épisodes dans la vie d'Hubert Aquin (ONF, 1979) que, lors de l’arrivée du PQ au pouvoir, Hubert Aquin ne se sentait pas « utilisé » et attendait en vain une nomination du gouvernement indépendantiste. Ce que vous confirmez dans le même documentaire. D’après vous, le pouvoir craint-il les écrivains ? Existerait-il une incompatibilité entre les créateurs et l’exercice du pouvoir ?

A.Y. : Le pouvoir aime ceux qui le soutiennent ou l’encensent, bien évidemment, mais se méfie de ceux qui ne sont pas sur la même longueur d’onde que lui, et tout particulièrement des créateurs, même si les critiques sont justifiées, voire fécondes. Maintenant. Il faut reconnaître qu’Hubert n’était pas…facile, disons : il avait vite fait de repérer, dans une situation, des dessous et des non-dits qu’il ne se gênait pas de proclamer à ses collègues, au point qu’il finissait par être, comme on dit élégamment, remercié. 

V.T. : Vous écrivez dans vos mémoires qu’Hubert Aquin « n’a été ni arrêté ni inquiété » durant la crise d’Octobre 1970. S’étant identifié au terrorisme dans ses romans et même dans sa vie, comment a-t-il réagi lorsque des cellules du FLQ sont passées à l’acte en kidnappant le diplomate britannique James Richard Cross et le ministre du Travail du gouvernement Bourassa, Pierre Laporte, qui trouvera la mort à la suite de son enlèvement?  

A.Y. : Très franchement, je me souviens mal. Je pense que, pour lui, c’était la suite logique, inévitable, de ce dans quoi s’était engagée la cellule Chénier – et, plus généralement parlant, le FLQ (Front de Libération du Québec). Et c’était clair qu’il exultait. Il m’a, par la suite, proposé d’écrire à deux le récit de tous ces événements, mais la chose a fait long feu pour de vagues raisons de temps ou de je ne sais trop quoi.

V.T. : Contrairement à tous les activistes indépendantistes de son époque, la vie d’Hubert Aquin relève du mythe, non seulement à cause de sa fin tragique, mais aussi parce qu’il nous a légué une œuvre. Comment vit-on avec un mythe ?

A.Y. : Par définition, on ne sait pas qu’on est un mythe, ce sont les survivants qui le proclament ! Hubert était très facile à vivre, mais il y avait une condition (plus ou moins implicite) : il fallait que je sois au maximum avec lui, il ne voulait pas, par exemple, rentrer après son travail et se retrouver dans un « désert » – le mot est de lui. Cela me convenait, nous ne nous ennuyions jamais ensemble. Et lorsqu’il était chômeur, nous faisions de longues parties de tennis (Hubert m’avait appris à y jouer, j’adorais cela). De toute façon, vivre avec lui était enrichissant, bien sûr, mais finalement simple : nous avions toujours des choses à nous dire, à discuter, à raconter; Hubert avait parfois, dans la conversation des pirouettes très drôles que j’adorais. Nous avions consacré une pièce de la maison à nos bureaux, les meubles étaient presque côte-à-côte, et nous pouvions ainsi échanger tout en travaillant.

V.T. : Alors que le nationalisme est associé aux mouvements de droite sinon à l’extrême droite, si l’on pense à Viktor Orban, en Hongrie ou à Marine Le Pen, en France, un écrivain peut-il aujourd’hui se réclamer nationaliste ?

A.Y. : Je ne suis pas politologue, mais je me permets de ne pas être d’accord avec votre affirmation. Et de toute façon, je ne vois pas très bien ce que signifient concrètement aujourd’hui les mots « droite », « gauche » etc. – sauf de rares exceptions. Sans compter que la droite n’a pas le monopole du nationalisme. Et que l’on peut aimer jusqu’à vouloir le défendre le pays dont on est membre et souhaiter tout en même temps que, par exemple, des mesures sociales soient prises en faveur des défavorisés. Dans la plupart des pays européens, les travailleurs bénéficient de mesures enviables (congés payés, etc.), or, leurs habitants sont en général très nationalistes, très fiers de leur pays. Et lorsqu’on est colonisé, c’est-à-dire à la merci d’une puissance que l’on sait propre à vouloir vous réduire à elle, on ne peut que vouloir affirmer sa langue, sa culture, sa psychologie, son attachement à son milieu – bref, son nationalisme.

V.T. : Comment percevez-vous le mouvement souverainiste aujourd’hui, alors que les jeunes issus de la diversité s’identifient très peu en tant que Québécois ?

A.Y. : (Là encore, votre « souverainisme » me met mal à l’aise.)  Je vois deux dimensions dans votre question, l’une qui concernerait « les jeunes » en général, l’autre qui porterait sur « les jeunes issus de la diversité ». Ce qui m’amène à déboucher sur, disons, une problématique qui me tracasse depuis quelque temps : la différence couramment établie entre « Québécois » et « Néo-québécois ». Je n’ai jamais entendu parler de Français/Néo-français.  Le qualificatif de « Néo » sonne comme l’équivalent de « faux », de « pseudo », opposés à « véritable », « authentique » :  jusqu’à quelle génération continuera-t-on à parler de « Néo » ?

Mais, enfin, ce n’est pas le lieu de développer cette problématique Je reviens à votre question.

Certains des jeunes Québécois de souche sont attachés à la volonté d’être maîtres chez eux – mais de moins en moins, il est vrai : la plupart disent ne plus y croire et rallient la majorité du monde laquelle, grâce entre autres à l’informatique, adopte la langue américaine et le mode de vie qui lui est attaché. Autrement dit, ils pensent beaucoup plus à leur propre avenir qu’à celui de leur pays. Quant aux jeunes de la diversité, bien souvent ils viennent de pays déchirés par des luttes sociales ou par des guerres meurtrières; une fois établis ici, ils ne demandent qu’à vivre en paix – on ne saurait le leur reprocher; souvent, ils apprennent l’anglais, avec peut-être le secret désir d’émigrer vers le pays voisin. Quoi qu’il en soit, il ne faut pas leur demander d’endosser nos positions, ils ont eu largement leur part d’angoisse et de désespoir.  

Ce que je dis concerne Montréal; en région, le portrait est différent.

V.T. : Vous êtes engagée depuis plusieurs années, par vos écrits et vos actions, dans la cause des femmes. Que reste-t-il à faire?

A.Y : Tout… ou presque. Et tout d’abord, il faut, dans le domaine public, protéger les femmes contre les effets néfastes qu’ont sur elles toutes les religions (avec des plus et des moins, peut-être), et instaurer une authentique laïcité; ensuite, régler une fois pour toutes la question de leur situation économique en faisant respecter le principe « à compétence égale, salaire égal », celui de l’ADS (analyse différenciée selon les sexes), etc. etc. La liste est longue, mais je dirais, pour finir, qu’il ne faut pas oublier que ce sont les femmes qui sont, en quelque sorte, la clé de la société puisque c’est essentiellement grâce à elles que les hommes existent, sont sur terre. Qu’ils aient l’honnêteté de le reconnaître et de nous aider à faire de nos sociétés qu’ils disent démocratiques des sociétés véritablement égalitaires. 

Notes

Le documentaire de Jacques Godbout, Deux épisodes dans la vie d'Hubert Aquin (ONF, 1979) est disponible sur YouTube.

De nombreux articles, études et conférences sont consacrés régulièrement à Hubert Aquin. Il est probablement l’auteur le plus commenté de l’histoire littéraire du Québec.

L’article de l’éminent critique de nos lettres, Jean Ethier-Blais, paru dix ans après la mort d’Aquin, résume à mon avis de manière assez juste la grandeur du personnage et l’indifférence que lui manifesta le pouvoir.   Voir : Jean Ethier-Blais, « Hubert Aquin : un héros extérieur à nous-mêmes », Le Devoir, 14 mars 1987.  

Entretien réalisé par Victor Teboul pour Tolerance.ca® Inc.

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16 septembre 2020

 

 



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Victor Teboul est écrivain et le directeur-fondateur du magazine en ligne Tolerance.ca ®, fondé en 2002 afin de promouvoir un discours critique sur la tolérance et la diversité. 

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