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Crise des médias. Un entretien avec Alain Saulnier, professeur invité à l’Université de Montréal

par
Ph.D., Université de Montréal, Directeur, Tolerance.ca®

Nous souhaitons à Tolerance.ca engager un débat sur l’avenir des médias traditionnels, au-delà des préoccupations de leur financement. Le journalisme libre et indépendant étant un pilier de la démocratie, il importe de tenir compte aussi du fait que les nouveaux médias – ou ceux qu’on appelle les géants du Web – ont contribué à démocratiser considérablement l’information, un secteur qui a souvent  été le domaine privilégié des élites. À Tolerance.ca, on pourrait en témoigner car nous avons abordé, dès les débuts de la mise en ligne du site, des sujets considérés trop  sensibles par les grands médias, notamment en ce qui touche la place des minorités au sein de la société québécoise.

De plus, les nouveaux médias ont offert un moyen d’expression à des citoyens qui n’appartiennent pas aux milieux accrédités par les médias traditionnels– universités, gouvernements, grandes entreprises, lobbys– au moyen de blogues, de chroniques, - et oui !-, des réseaux sociaux.  L’avenir des médias concerne donc tous les citoyens et toutes les citoyennes et non seulement ceux et celles qui oeuvrent dans le secteur des communications. Nous espérons que tout le monde  prendra une part active dans ce débat crucial pour la démocratie. À Tolerance.ca, nous entamons cette réflexion en interrogeant deux professionnels qui ont été actifs dans le domaine de l’information et qui commentent régulièrement le sujet. Ils sont aujourd’hui professeurs au niveau universitaire.

Le financement des médias écrits par les gouvernements peut-il avoir des répercussions sur le droit du public à une information indépendante et objective ? Comment les médias traditionnels doivent-ils réagir face à la place occupée aujourd’hui par les géants du Web ? Ce sont là quelques-unes des questions que nous avons posées à M. Alain Saulnier, professeur invité à l’Université de Montréal et à M. Jean-Hugues Roy, professeur à l’Université du Québec à Montréal.

Tolerance.ca : La crise que connaît aujourd’hui la presse écrite rend celle-ci dépendante d’un financement provenant des pouvoirs publics. Cela n’affecte-t-il pas, à moyen et à long terme, l’indépendance des journalistes ?

Alain Saulnier : Pas nécessairement. Les formules d’aide gouvernementale envisagées par plusieurs groupes de journalistes et de médias ne visent pas un financement direct, mais indirect de l’État. Par exemple, les mesures annoncées par le gouvernement Trudeau offrent un crédit d’impôt à l’abonnement, une aide au passage vers le numérique, un crédit d’impôt pour la création d’emplois de journalistes et enfin, une aide à un financement par philanthropie pour les entreprises transformées en OBNL. Elles ne constituent donc pas une participation au capital-actions des entreprises de presse. L’État ne se donne pas non plus un droit de regard à la gestion à siéger au conseil d’administration des entreprises de presse. Encore moins à la direction éditoriale des médias.

Aussi, les formules développées au Québec récemment, ouvrent tout un nouveau modèle d’affaires basé sur la philanthropie. L’OBNL La Presse+ offre des crédits d’impôt aux personnes qui « investissent dans une information de qualité » comme le veut le slogan de La Presse+. Du côté du quotidien Le Devoir, la formule des « Amis du Devoir » développé il y a quelques années par son ancien directeur Bernard Descôteaux, a permis au journal de compléter les revenus générés par les abonnements. Malheureusement, parce que Le Devoir n’est pas une OBNL, mais une entreprise, les « Amis du Devoir » ne pourront pas obtenir de crédits d’impôt pour leur soutien financier. Cette anomalie a été dénoncée par le directeur du Devoir, Brian Myles. Par contre, le modèle du Devoir, contrairement à La Presse, a toujours tablé sur les ventes en kiosque et surtout les abonnements. Aujourd’hui, ce sont d’ailleurs les abonnements qui constituent les principaux revenus du média. En revanche, La Presse+, en misant sur le modèle de la gratuité lors de leur passage à la tablette numérique, a perdu cette source de revenus. Aujourd’hui, plusieurs personnes à La Presse regrettent cette décision. Ailleurs, le New York Times mise aussi sur les revenus d’abonnements et ceux-ci sont en croissance, aidés bien sûr par l’élection de Donald Trump. Le New York Times, comme d’autres grands médias américains profitent en effet de la polarisation de la population américaine sur les plans politique et idéologique. La polarisation fait vendre de la copie…

Conclusion, plusieurs formules d’aide mettent les médias à l’abri de la dépendance accrue à l’égard de l’État.

Tolerance.ca : : Nos sources d’informations s’étant considérablement diversifiées, nous ne dépendons plus des médias écrits. Quelles transformations ces derniers doivent-ils envisager ? 

Alain Saulnier : Depuis plusieurs dizaines d’années les médias écrits ont été évincés par la radio, puis par la télévision, et par l’information en continu (CNN,RDI, LCN). Chacun des médias à ses heures de gloire se concurrençaient pour être les premiers à annoncer une nouvelle, en primeur. Aujourd’hui, désolé, les premiers à annoncer une nouvelle en primeur, ce sont les réseaux sociaux. Qui a annoncé la mort de Jacques Parizeau? Sa conjointe, Lisette Lapointe sur Twitter. Par conséquent tous les médias et les journalistes doivent redéfinir leurs rôles à l’ère des réseaux sociaux.

Nous n’avons jamais eu accès à autant de sources d’information. Ce qui caractérise notre époque ce n’est pas la rareté des sources d’informations mais la surabondance de ces sources. Le problème, c’est qu’avec cette augmentation, l’effet pervers est que nous assistons également à une surabondance de fausses informations. C’est la raison pour laquelle je dis et j’écris depuis quelques années, que nous assistons au 21ème siècle à un combat extrême entre l’information et la désinformation.

Par conséquent, les médias écrits doivent miser plus que jamais sur la rigueur journalistique. Jouer un rôle de vigile pour contrer la désinformation. Valider les informations. Pratiquer plus que jamais le journalisme d’enquête. Les journalistes ont aussi cette expertise pour expliquer l’actualité, la contextualiser, la mettre en perspective, historique notamment (en s’appuyant sur l’Histoire, les archives afin d’expliquer l’état des lieux).

Je crois également que les journalistes ne peuvent plus se contenter d’être des « généralistes ». Ils/elles devront de plus en plus développer des expertises pointues afin de mieux comprendre les nouvelles réalités. Par exemple, tout le domaine de l’intelligence artificielle, la recherche pharmaceutique, et bien d’autres.

Enfin, nous ne pouvons plus faire de distinctions entre les médias écrits et les autres types de médias. Tous se retrouvent sur le même terrain de jeu, le numérique. Le Devoir fait aujourd’hui de la vidéo, La Presse également. Radio-Canada n’a jamais autant proposé de textes écrits.

Bref, tous sont des « médias »…numériques.

Tolerance.ca : Reconnu pour leur journalisme d’enquête, le site Mediapart, en France, et Aftenpostenest, en Norvège, sont publiés exclusivement sur Internet et ils dépendent pour leur financement sur un modèle d’abonnement payant afin de garantir leur indépendance. Peut-on envisager une telle formule au Québec?

Alain Saulnier : Il y a trois ans, j’ai eu la chance de croiser et discuter avec Edwy Plenel, le fondateur de Mediapart. Nous avions abordé lui et moi cette hypothèse d’un Médiapart « Québec ». Pour nous, le problème, c’est le faible bassin de population afin de faire vivre un tel média uniquement par les abonnements.

Toutefois, je ne perds pas espoir qu’un jour le journalisme d’enquête pourrait trouver un intérêt assez grand et une niche pour permettre ce type de formule. Ça prendra des avocats pour les protéger…Le modèle reste donc à développer. En passant, c’est lorsque j’ai été directeur général de l’information à Radio-Canada, que nous avons créé l’émission Enquête. C’est ce dont je suis le plus fier de mon passage à la direction de cette entreprise. Aujourd’hui, mon plus grand fantasme serait de créer un média uniquement consacré à ce type de journalisme. Il me reste quelques années devant moi…

Tolerance.ca : Jeff Bezos, qui est aussi le patron d’Amazon, le géant du commerce en ligne et ennemi numéro 1 des éditeurs et des libraires, est aujourd’hui le propriétaire du Washington Post, qui avait provoqué le scandale du Watergate. Une alliance entre le commerce en ligne et le journalisme d’enquête pourrait-elle exister au Québec ?  

Alain Saulnier : Tant et aussi longtemps que l’univers numérique est quasiment l’unique propriété des superpuissances numériques, (le GAFAM, Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), je vois mal ce type d’alliance. Avant toute chose, il faudrait que les États encadrent et règlementent une saine et équitable cohabitation avec les géants du web. On en est loin. En effet, le gouvernement canadien a pratiqué la politique du laisser-faire face aux superpuissances numériques. On l’a vu avec sa gestion du dossier Netflix. Pendant ce temps, Facebook ne verse rien en droits d’auteur aux journalistes et aux médias. Amazon détruit le commerce au détail et s’inscrit désormais dans la production audio-visuelle, comme Netflix, Disney et d’autres. Ces entreprises ne contribuent aucunement au Fonds des médias du Canada. De son côté, Apple News s’impose comme agrégateurs de contenus journalistiques sur ses iPhones et ses iPods. Toutes ces entreprises ne favorisent aucun enrichissement de la création par des versements de droits d’auteur. Dans le domaine musical, Spotify spolie les auteurs et compositeurs musicaux en s’appropriant leurs productions sans qu’ils puissent réclamer leurs dûs. On est donc très loin de la collaboration.

Le journalisme d’enquête devrait plutôt s’intéresser au lobbying exercé par les géants du web sur les partis politiques et sur leur soutien financier aux partis politiques. Peut-être comprendrions-nous mieux le laxisme actuel à l’égard des superpuissances numériques ? Ainsi, quand Leslie Church, cheffe de cabinet du ministre du Patrimoine Canada est l’ancienne directrice des communications et « Public Affairs » de Google Canada, est-ce que ceci explique cela ? 

Propos recueillis par Victor Teboul pour Tolerance.ca

M. Alain Saulnier, est professeur invité au département de communication de l’Université de Montréal. Il a été le directeur général des services français de  l’information de Radio-Canada.

24 août 2019

 



** Image : Université de Montréal


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Il y a actuellement 1 réaction.

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Retraitée
par Céline Lagacé le 25 août 2019

Excellente source d'information qui nous permet de mieux comprendre l'imbroglio journalistique et l'évolution et la transformation que doivent envisager les médias.

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