Tolerance.ca
Directeur / Éditeur: Victor Teboul, Ph.D.
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

George Orwell, adversaire résolu de la police de la pensée et d’autres vices contemporains

par
Professeur, Faculté de droit, Université Laval, Québec, membre de Tolerance.ca®
Partagez cet article
Inscription sur le mur : Le vrai sens de la liberté, c'est le droit de dire ce que les gens ne veulent pas entendre (trad. libre). *

Aujourd’hui, nous avons un besoin criant de George Orwell. Nous avons besoin de lui en tant qu’adversaire résolu de la double pensée, de la novlangue, de « la police de la pensée », du « crime de la pensée » et tant d’autres vices qui déshonorent notre contemporanéité. Quand l’esprit totalitaire se répand, quand l’individu totalitaire s’enrage et s’organise en lyncheurs, c’est normal de s’opposer et de faire barrière !

-------------------------------

Cela se dit « Qu’une pomme par jour éloigne le médecin pour toujours » ! C’est un proverbe populaire, de même qu’un slogan magnifique pour la promotion de la nourriture saine, pour le plaisir de croquer une pomme ! Les pomiculteurs adorent le proverbe et font activement sa promotion. L’adage a aussi été pleinement adossé par rien d’autre que Winston Churchill qui, selon la légende, a affirmé « qu’une pomme par jour éloigne le médecin, pourvu que l'on vise bien », ce qui se révèle également vrai. Servons-nous de l’idée pour ajouter, dans le même esprit, une nouvelle maxime, plus moderne et plus urgente !

La maxime que nous défendrons est qu’« une citation d’Orwell par jour sert la santé intellectuelle pour toujours ». Une formulation comme « une citation d’Orwell par jour tient l’idiotie à distance, protège contre l’esprit totalitaire et éloigne la fermeture de l’esprit » doit aussi être envisageable. Il s’agit, par ces formulations, de se rappeler qu’il ne faut jamais être ou se faire complice d’intolérance, de fanatisme, de terrorisme intellectuel, de sectarisme, de fermeture de l’esprit et de comprendre que la santé intellectuelle est plus une nécessité qu’une vertu.

            Un éloge en faveur de la santé intellectuelle

 

Aujourd’hui, nous avons un besoin criant de George Orwell (1) Nous avons besoin de lui en tant qu’adversaire résolu de la double pensée, de la novlangue, de « la police de la pensée », du « crime de la pensée » et tant d’autres vices qui déshonorent notre contemporanéité. Quand l’esprit totalitaire se répand, quand l’individu totalitaire s’enrage et s’organise en lyncheurs, c’est normal de s’opposer et de faire barrière !

Hélas, à présent, de plus en plus de gens se révèlent, se transforment et se muent en individus totalitaires. Des individus totalitaires sans estime, sans compassion et sans intelligence envers autrui. Ils se révèlent être des prédateurs, ils se jettent sur le corps et l’esprit d’autrui, ils détruisent l’intelligence, la morale et la culture. Ce sont des prédateurs qui ont fait des autres leurs cibles et leurs proies. En désavouant la singularité et l’autonomie de l’autrui, l’individu totalitaire n’a rien d’autre à lui proposer que de se mettre à genou devant la rectitude politique et morale.

L’expérience qu’a eue George Orwell avec les intellectuels de son époque ne l’a guère épaté. Il les avait trouvés nulles ! Pire, souvent animé par une immoralité et une ignorance politique crasse ! (2) À son jugement : « les intellectuels ont une mentalité plus totalitaire que les gens du commun ». (3)   C’est vrai ! Et là réside de toute évidence la raison pour laquelle les intellectuels n’ont jamais réussi à comprendre ou à analyser adéquatement le « totalitarisme ». Ils cherchaient le sens dans le concept, là où il aurait fallu analyser et comprendre l’individu, l’intellectuel en tant qu’individu « totalitaire », l’individu qui fait de lui un outil « totalitaire ». Par mépris quant à ce qui doit être analysé, la compréhension du totalitarisme a été bloquée, immobilisée par l’idéologie (de gauche et de droite) et barrée pour que personne ne s’interroge sur l’individu qu’embrasse la weltanschauung (la vision) totalitaire. 

Une citation d’Orwell par jour ne peut, sans doute, que faire du bien. Sélectionnons donc sept citations d’Orwell aptes à penser notre temps, penser à ce que nous vivons, penser à ce qui se produit devant nos yeux et expliquons ce qu’a motivé notre choix.

 

  1. Ne les croyons jamais

 

Débutons par une citation qui vise directement la santé intellectuelle. C’est un rappel que nous ne devons jamais accepter de nous faire manipuler et berner, de céder à l’infox, d'accepter des théories loufoques, antiscientifiques, antirationnelles et idéologiques. Avec pertinence, Georges Orwell nous rappelle, que :  

« Le totalitarisme a étouffé la liberté de pensée à un point encore jamais vu. Et il importe de comprendre que sa mainmise sur la pensée s'exerce de manière non seulement négative, mais aussi positive. Le totalitarisme ne se contente pas de vous interdire d'exprimer - et même de concevoir certaines pensées : il vous dicte ce que vous devez penser, il crée l'idéologie qui sera la vôtre, il s'efforce de régenter votre vie émotionnelle et d'établir pour vous un code de comportement. Il met tout en œuvre pour vous isoler du monde extérieur, vous enfermer dans un univers artificiel où vous n'avez plus aucun point de comparaison.  (4)

Orwell a raison. Voilà comment ça fonctionne : le totalitarisme crée « l’idéologie qui sera la vôtre », il le crée comme un « prêt-à-penser » pour l’individu totalitaire. C’est une prise de contrôle de l’esprit, de la tête et de la capacité même de penser. C’est la clé pour manipuler l’individu, pour installer une idéologie dans la tête, pour réduire quelqu’un à l’état de l’exécuteur sans pensées, sans réflexions et sans critiques. Cela se fait en vidant et en asséchant l’esprit pour que jamais ne surgisse une pensée autonome et critique, pour qu’il n’y ait jamais « le courage de se servir de son propre entendement » et pour qu’il n’ose jamais « penser par soi-même »  (5). L’aboutissement, c’est l’embrigadement totalitaire et l’avènement de l’ère de l’abrutissement généralisé.

La « culture d’annulation » (cancel culture, call-out culture, etc.), du harcèlement et de la stigmatisation publique et de la persécution (bullying) dans l’espace public (et sur les campus universitaires) ne sont guère que des symptômes de cette ère de l’individu totalitaire. L’anti-culture qui refuse la liberté de la parole à autrui se résume, Orwell l’a si bien compris, dans « l’enfermement de l’esprit », l’anti-pensée et le rejet d’un dialogue social d’égalité ! Devant une hydre qui stigmatise l’autrui, qui l’étiquette hérétique, qui le rejette comme « populiste », que faire ? Pauvre, celui qui se retrouve seul, comme « un objet de haine », comme « un ennemi du peuple »(6) comme un individu de trop, une proie à se faire dévorer par la bête immonde minoritaire.

Que retenir d’Orwell ? Qu’il faut penser par soi-même et oser utiliser sa propre raison ! Et surtout, le faire sans discrimination ou privilèges, en tant qu’activité cosociétaire.

 

  1. Ne vous soumettez jamais au contrôle de mots

 

La deuxième citation d’Orwell souligne l’importance du langage compris en tant que domaine libre, sans censure, sans inquisiteurs, sans maître ! Dans une séquence littéraire, Orwell met en scène un policier des mots (identique à un censeur de la langue d’aujourd’hui) qui s’explique comme suit :

« C’est une belle chose, la destruction des mots. Naturellement, c’est dans les verbes et les adjectifs qu’il y a le plus de déchets, mais il y a des centaines de noms dont on peut aussi se débarrasser. Pas seulement les synonymes, il y a aussi les antonymes. Après tout, quelle raison d’exister y a-t-il pour un mot qui n’est que le contraire d’un autre ? Les mots portent en eux-mêmes leur contraire. » (7)

Affirmons, adverso, que c’est un mal intellectuel (et social) de confier à un groupe élitaire (de gauche ou de droite) et à une autorité compétente (sic !), le privilège d’examiner au préalable ce qui peut être autorisé ou interdit à dire, à penser, à publier et à diffuser intégralement ou partiellement. Octroyer et céder un tel pouvoir à un quelconque groupe élitaire (nonobstant les mots mielleux par lesquels ils se justifient) c’est accepter une inquisition, un ordre liberticide. C’est réactiver la chasse aux sorcières. Incriminer les gens qui « ne parlent pas civilement » (selon la Ligue du politiquement et moralement correct) relève de préjugés. C’est un prétexte pour instaurer (dans un esprit totalitaire) un régime de soumission et de manipulation des individus. C’est l’aveuglement face à un ordre autoritaire et antidémocratique !

Par la dépossession forcée de la langue (et son utilisation), se crée et s’instaure en fait un dressage (de type pavlovien) où les individus ressentent (dans leur chair et leur esprit) la peur face aux mots « interdits », « prohibés, « dangereux » et « controversés ».  C’est une peur qui prend possession des individus physiquement, psychologiquement et intellectuellement. C’est une peur qui domine l’individu sous un mode de réflexes conditionnels (ou du conditionnement pavlovien) face aux mots interdits, face aux mots que le « pouvoir » souhaite réprimer. Le résultat ! Que l’autocensure prenne corps avec l’esprit, que la volonté de penser par soi-même s’affaiblisse et disparaisse, et pour de bon (sic !). C’est la peur devant la liberté, la peur d’être sans maître, d'où s’installe le silence d’individus dépossédés de mots et de la liberté d’expression.

Quoi retenir ? Que penser sans maître ne peut se réaliser que par une langue sans maître !

 

 

  1. Défendons que la réalité objective existe

 

La troisième citation d’Orwell est très actuelle ! Beaucoup de gens d’aujourd’hui ne croient plus qu’il existe une « réalité objective ». Ils ont appris cela à l’université, au collège, à l’école, de même que par la lecture de la presse. D’où la clairvoyance quand Orwell nous met en garde contre l’esprit de l’anti-réalité :

« Le Parti disait de rejeter le témoignage des yeux et des oreilles. C’était le commandement final et le plus essentiel. Son cœur faiblit quand il pensa à l’énorme puissance déployée contre lui, à la facilité avec laquelle n’importe quel intellectuel du Parti le vaincrait dans une discussion, aux subtils arguments qu’il serait incapable de comprendre, et auxquels il serait encore moins capable de répondre. Et cependant, il était dans le vrai. Le Parti se trompait et lui, était dans le vrai. L’évidence, le sens commun, la vérité devaient être défendus. Les truismes sont vrais. Il fallait s’appuyer dessus. Le monde matériel existe, ses lois ne changent pas. Les pierres sont dures, l’eau humide, et les objets qu’on laisse tomber se dirigent vers le centre de la terre. »(8)

Orwell a raison, les cinq sens que possède l'être humain nous servent bien pour nous informer à propos de notre réalité, autant objective qu’individuelle. C’est idiot de rejeter le témoignage des yeux et des oreilles.

Déjà à l’époque où vivait Orwell, s’observait comment l’idéologie (la croyance bête) défendait que la réalité n’existait pas, que la réalité n'était qu’« émotions », « sentiments », « émoi », « sensations », « intuitions », « interprétations », « pouvoir », et similaires. Se prescrivait l’idée (irrationnelle) que le réel et la réalité des individus ne constituaient que des constructions sociales et culturelles (autrement dit : idéologiques et théoriques). S’installait l’illusion des constructions théoriques (sic !) pour affirmer que « la réalité » (sic !) n’était qu’une émanation subjective, personnelle, individuelle (égocentrique et narcissique), soumise à la volonté, aux désirs et aux émotions. Autant d’irréalisme que d’ânerie !

« Le véritable ennemi », nous affirme Orwell, « c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela reste vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment. » (9). Une référence vers le label de musique internationale, d’origine britannique, intitulée « His Master’s Voice » (La Voix de son maître), montrant un chien fidèle écoutant le disque qui joue sur un gramophone. C’est l’image du théoricien qui a perdu la possibilité de comprendre ce que vivent les gens ordinaires, « les gens sans théorie ». Il se perd, intellectuellement et moralement, le sens et l’enseignement issus de ce que vivent des hommes et des femmes dans leurs réalités à eux. Il se perd également le sens que les femmes et les hommes donnent à leur vie.

Que retenir d’Orwell ? Que celui qui préfère vivre dans l’imagination, dans les nuages, dans les rêves, dans l’interprétation, dans l’idéologie (ou la « théorie »), n’a obtenu, hélas, que de se retirer de la vie humaine, de la vie avec les autres ! Il est devenu l’idiot, dans le sens d’origine grecque (idiốtês), à savoir celui qui se tient à l’écart et qui est incapable de participer en égalité à la vie sociale, culturelle, démocratique, avec les autres !

 

  1. Défendons que l’histoire ne soit pas un palimpseste

 

La quatrième citation d’Orwell est une séquelle du précédent. Elle rejette l’idéologie poussant à manipuler et à réécrire l’histoire comme un palimpseste à gratter. C’est la clé de l’esprit totalitaire, d’où se justifie une mise en garde :

L'Histoire tout entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que c'était nécessaire. Le changement effectué, il n'aurait été possible en aucun cas de prouver qu'il y avait eu falsification.”(10)

« Ce processus de continuelles retouches était appliqué, non seulement aux journaux, mais aux livres, périodiques, pamphlets, affiches, prospectus, films, enregistrements sonores, caricatures, photographies. Il était appliqué à tous les genres imaginables de littérature ou de documentation qui pouvaient comporter quelque signification politique ou idéologique. Jour par jour, et presque minute par minute, le passé était mis à jour. On pouvait ainsi prouver, avec documents à l’appui, que les prédictions faites par le Parti s’étaient trouvées vérifiées. Aucune opinion, aucune information ne restait consignée, qui aurait pu se trouver en conflit avec les besoins du moment. » (11)

Frauder l’histoire ! Inventer un ersatz historique !  Pourquoi en effet falsifier, déguiser, travestir l’histoire factuelle pour qu’elle corresponde à une idéologie, à une théorie et à une demande de réécriture au nom de l’injustice (supposé) de l’histoire ? La réponse, Orwell nous la donne aussi : « Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé ». (12)

Voilà ce qui séduit l’individu totalitaire ! Contrôler l’histoire pour contrôler le présent, c’est embrigader et mettre le joug sur les autres. L’objectif qu’anime en ce sens la manipulation de l’histoire, c’est la création d’une légitimité pour monopoliser la question de l’avenir. C’est pour manipuler et escroquer à son avantage l’esprit des individus. Manipuler l’histoire et instrumentaliser la mémoire collective se révèle être un instrument très efficace et utile pour canaliser le pouvoir à son avantage et rendre les individus passifs et dociles. Sans l’histoire, les individus ordinaires manqueraient en effet de réels repères pour juger et comprendre les actions, les planifications et le « management » venant d'en haut qui leur desservent, qui leur nuisent et leur lèsent. Sans la mémoire collective et soumise à une histoire truquée et fausse, les individus ordinaires seront condamnés au silence, à la passivité et au conformisme idéologique. Nos élites, de gauche et de droite, souhaitent réduire le peuple, « le populisme », à l’état agentique, à l’obéissance aveugle, à la soumission, afin de mieux asseoir leurs pouvoirs idéologiques. Heureusement, le peuple grogne !

Que retenir ? Qu’il faut émettre un no pasarán à toute idéologisation de l’histoire ! Il faut vigoureusement rejeter l’idéologie qui traite l’histoire comme un palimpseste à gratter et se rappeler que les faits historiques existent, ils existent factuellement, ils existent dans les archives, dans les bibliothèques et dans les artefacts que l’histoire a factualisés et légués.

 

  1. Défendons l’exigence de vérité

 

La cinquième citation d’Orwell insiste sur la valeur de « vérité » tant individuellement qu’en société :

« Le Parti finirait par annoncer que deux et deux font cinq et il faudrait le croire. Il était inéluctable que, tôt ou tard, il fasse cette déclaration. La logique de sa position l’exigeait. Ce n’était pas seulement la validité de l’expérience, mais l’existence même d’une réalité extérieure qui était tacitement niée par sa philosophie. L’hérésie des hérésies était le sens commun. Et le terrible n’était pas que le Parti tuait ceux qui pensaient autrement, mais qu’il se pourrait qu’il eût raison.

Après tout, comment pouvons-nous savoir que deux et deux font quatre ? Où que la gravitation exerce une force ? Où que le passé est immuable ? Si le passé et le monde extérieur n’existent que dans l’esprit et si l’esprit est susceptible de recevoir des directives ? Alors quoi ? » (13)

Orwell vise juste ! Quand tombe le rôle heuristique de la « vérité », triomphe l’anti-science, l’antilogique, l’irrationalisme, l’anti-vérité et s’ouvrent les vannes à l’idéologisation de l’esprit !

Affirmons, adverso, que nous avons fortement besoin du rôle heuristique de la notion de « vérité » pour comprendre scientifiquement la réalité et le réel.

La vérité scientifique constitue avant tout un modèle (heuristique) auquel s’inspirent l’étude et la compréhension du monde non scientifiques, à savoir l’étude du monde « sociétaire », le monde animé par des hommes et des femmes ordinaires. Dans une heuristique de « vérité », il faut toujours (sans exception) vérifier, solliciter des preuves, examiner avec méthodologie, logique et rationalité. C’est une exigence qui s’opérationnalise en tant que barrière à l’encontre de la non-vérité, du mensonge, de l’idéologie, de l’interprétation subjective, de la construction subjective, du « constructivisme », ou contre toutes positions sous mode del’officier de la vérité » (la parrêsia). C’est un modèle heuristique où il est malhonnête de parler sans preuve, sans « objectivité », sans solliciter la participation de l’autre pour éclairer un sujet débattu.

En ce sens, la « vérité » n’appartient à personne, à aucune « clique », à aucune idéologie et à aucune forme de partisanerie. Elle n’est qu’à l’usage de tous, elle est commune à tous et elle est au service de tous. C’est le modèle qui permet de « juger » tout jugement, de « raisonner » tout raisonnement, de vérifier toute « vérité » et de critiquer toute « critique ». C’est une exigence de rationalité et de moralité, une arme contre la superstition, l’enthousiasme, l’imaginaire, le fanatisme et l’idéologisation du monde.

Que retenir d’Orwell ? Qu’il ne faut pas tricher en ce qui concerne « la vérité » ! Que c’est une faute morale et intellectuelle de tromper (intentionnellement ou par ignorance) les autres ; de même qu'il ne faut prétendre, sous aucun prétexte, posséder seul (ou avec sa « clique » de référence) « la vérité ».

 

  1. Défendons que la pensée ne constitue pas un crime

 

La sixième citation d’Orwell est également d’actualité, car aujourd’hui, se revendique de plus en plus fortement l’établissement d’une police de la pensée pour châtier (avec rigueur) les « crimes » et les « haines » faits par la pensée. Orwell objecte :

« Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n'y aura plus de mots pour l'exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera rigoureusement délimité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées et oubliées. Déjà, dans la onzième édition [du nouveau dictionnaire « woke » du moralement et politiquement correct : BM], nous ne sommes pas loin de ce résultat. (……) Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint. Il n'y a plus, dès maintenant, c'est certain, d'excuse ou de raison au crime par la pensée. C'est simplement une question de discipline personnelle, de maîtrise de soi-même. Mais même cette discipline sera inutile en fin de compte. La révolution sera complète quand le langage sera parfait. » (14)

Une police de pensée (de gauche ou de droite), c’est le totalitarisme en pratique. C’est la réduction du pensable pour rendre la pensée impensable !

À l’encontre de toute police de pensée, il vaut mieux engager la pensée contre la fermeture de l’esprit, utiliser son intelligence (et sa moralité) pour penser contre les minorités qui nous gouvernent (ou ceux qui souhaitent nous gouverner). Il convient de penser librement, même si cela nous conduit à l’échafaudage, aux champs d’extermination, au goulag, au poteau de l’électricité au coin de la rue.

Toutefois, nous ne sommes guère des héros, nous ne sommes que des individus ordinaires qui craignent l’oppression, l’avilissement, la violence, le terrorisme intellectuel. D’où la tentation de céder, de s’autocensurer et d’effacer les mots non autorisés (interdits et bannis), d’où l’abîme intellectuel qui s’ouvre devant notre propension à éviter de parler de « choses controversées ». Au lieu d’enrichir la culture, la science et le débat, le résultat serait que tout s’appauvrisse, s’enlaidisse et se salisse. Ainsi meurent l’égalité, la liberté, la solidarité et la santé intellectuelle.

Que retenir ? Simplement, qu’il faut défendre la liberté de penser ! Que la liberté de penser n’a pas d’ennemi et que l’individu sans liberté de penser est un individu en chaînes.

 

  1. Défendons la décence commune

 

La dernière citation d’Orwell est différente, car elle insère la santé intellectuelle dans la « common decency ». Ses traductions en français sont multiples : « valeurs morales partagées » ; « morale commune » ; « honnêteté élémentaire » ; « décence ordinaire » et « décence commune ». À Orwell de rappeler que : Nous sommes simplement parvenus à un point où il serait possible d’opérer une réelle amélioration de la vie humaine, mais nous n’y arriverons pas sans reconnaître la nécessité des valeurs morales [common decency] de l’homme ordinaire. Mon principal motif d’espoir pour l’avenir tient au fait que les gens ordinaires sont toujours restés fidèles à leur code moral. » (15)

« Ce qui me fait peur avec l’intelligentsia moderne, c’est son incapacité à se rendre compte que la société humaine doit avoir pour base l’honnêteté commune [common decency], quelles que puissent être ses formes politiques et économiques. » (16)

Orwell ne nous fournit jamais une définition conceptuelle de la décence commune. La raison est que la décence commune se réfère chez lui à une disposition personnelle, individuelle, en opposition de toute conceptualisation sociale, culturelle et collective. La décence commune n’a simplement rien de « politique » (social, culturel, religieux, etc.). Autrement dit, Orwell nous met en garde contre la perversion que représente le modèle de « leur morale » et de « notre morale », le modèle de partisanerie en morale. Cette perversion, il l’identifie comme prévalant chez les intellectuels, les artistes, les journalistes, les politiciens, les administrateurs, les universitaires, et leurs semblables.

Pour illustrer ce point de vue, rien de plus commode qu’une incursion dans le livre (non recommandable) de Leon Trotski, intitulé « Leur morale et la nôtre » daté de 1938. Trotski, en exil, adosse dans ce livre l’amoralisme en glorifiant la nécessité de l’opportunisme politique même si cela implique de mentir à tout le monde au détriment de la moralité et de l’honnêteté. Comme l’affirme Trotski, « La guerre civile, forme culminante de la lutte des classes, abolit violemment tous les liens moraux entre les classes ennemies. » (17)

Une proposition écervelée ! Une proposition qu’Orwell n’admet jamais, qu’aucun individu intelligent et rationnel acceptera non plus. Ce qui cloche, c’est que la morale et l’honnêteté ne sont plus partagées (et partageables) au niveau de la conscience et de la moralité des individus. Pire, la morale a été mise à l’écart, évacuée, effacée, pour que règnent (en l’absence de l’individu), malhonnêteté et opportunisme politique. Or, une morale sans individu n’est simplement pas une morale du tout. Ce n’est qu’un outil d’escroquerie, de propagande et d’idéologie partisane se moquant des individus ordinaires. C’est un amoralisme pour des individus morts à l’intérieur, morts sur le niveau de leurs consciences !

Quoi retenir ? Qu’il ne faut jamais trahir la « décence commune » comme le font si aisément les intellectuels, les intellectocrates, la classe savante, les maîtres-penseurs et les wokes. Quand la morale ordinaire est effacée au profit de la partisanerie, c’est le règne de la malhonnêteté, de la tromperie, de l’escroquerie. 

 

Pour ne pas conclure

 

Le reproche qui nous sera maintenant adressé soulignera que cela ne suffira
guère ! Que les citations d’Orwell ne changent pas grand-chose, que notre contemporanéité n'aime pas trop le politiquement et le moralement correct (pour rien ajouter sur le wokisme) et que la « santé intellectuelle » restera sous siège. C’est vrai, hélas !

À notre défense, soulignons qu’une pomme par jour ne donnera pas nécessairement la bonne santé non plus. Il faut également faire de l’exercice, être actif, avoir une alimentation diversifiée et de bonne qualité. C'est pareil pour la santé intellectuelle, il faut alimenter l’esprit autant que possible par la lecture assidue (et de préférence des livres défendant un point de vue différent au vôtre), par des fréquentations et des dialogues avec des personnes ayant des opinions contraires à la vôtre et par l’immersion (sans préjugés) dans la vie sociale, culturelle et économique. Quant à ce dernier, il se peut que le coiffeur, le garagiste, la caissière de supermarché et tant d’autres individus que vous entrecroiserez sur votre chemin puissent se révéler nécessaires pour « oxygéner » votre esprit et pour « déloger » les idéologies néfastes.

La santé intellectuelle, c’est l’esprit qui accepte de se prendre en charge, c’est un pas sur le chemin de la liberté de penser, penser sans maître.

 

 

Notes

 

 1. Sur l’œuvre de George Orwell, voir Bernard Crick, George Orwell : une vie, Paris, Balland, 1982 (deuxième édition : « George Orwell », Paris, Flammarion, coll. « Grandes biographies », 2008).  Jean-Claude Michéa, Orwell, anarchiste tory, Castelnau-le-Lez, Climats, 1995 (réédition 2020, accompagnée d’une postface : « Orwell, la gauche et la double pensée »). Jean-Jacques Rosat, Chroniques orwelliennes, Paris, Éditeur : Collège de France, coll. Philosophie de la connaissance, 2013.

 

2. George Orwell, « Réflexions sur la guerre d’Espagne » (1942)

3. George Orwell, « Lettre à H. J. Wellmett, 18 mai 1944 », dans, idem, Essais, articles, lettres, Volume 3 (1943-1945), Paris, Éditions Ivréa / Éditions de L’Encyclopédie des Nuisances, p. 194.

 4. Georges Orwell, « Littérature et totalitarisme » (1941), dans, idem, Essais, articles, lettres, Volume 2 (1940-1943), Paris, Éditions Ivréa / Éditions de L’Encyclopédie des Nuisances, p. 172 & 173.

 5. Emmanuel Kant, Qu'est-ce que les Lumières ? (1784). L’adage « Sapere aude » trouve son origine chez Horace (Quintus Horatius Flaccus), Épîtres, I, 2, 40.

6. Henrik Ibsen, Un ennemi du peuple (1882), Arles, Actes Sud, 2019.

7. George Orwell, 1984, traduction Amélie Audiberti, Paris, Gallimard (1950), coll. Folio, 1972, p 73.

 8. George Orwell, 1984, op. cit., pages 111 & 112.

9. Georges Orwell, Tels, tels étaient nos plaisirs et autres essais, Paris, Éditions Ivréa / Éditions de L’Encyclopédie des Nuisances, 2005, pages 100 &101.

10. George Orwell, 1984, op. cit., p 58.

11. Georges Orwell, 1984, op. cit., p 58.

12. Georges Orwell, 1984, op. cit., p 51.

13. George Orwell, 1984, op. cit., p 111.

14. George Orwell, 1984, op. cit. p 74.

 15. Georges Orwell, « Lettre à Humphry House, 11 avril 1940 », dans, idem, Essais, articles, lettres, Volume 1 (1920-1940), op. cit., p 663.

16. George Orwell, « Lettre à Humphry House, 11 avril 1940 », dans, idem, Essais, articles, lettres, Volume 1 (1920-1940), p. 662.

17. Leon Trotski, Leur morale et la nôtre (1938), op. cit., page 19.

12 novembre 2022



*

Image https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/64/Orwell_McBeath.jpg

Statue de George Orwell, BBC Broadcasting House, Londres.




Réagissez à cet article !

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Votre nom :
Courriel
Titre :
Message :
Analyses et Opinions
Cet article fait partie de

La Chronique de Bjarne Melkevik
par Bjarne Melkevik

Bjarne Melkevik, docteur ès droit de Paris II, professeur à la Faculté de droit de l’Université Laval (Québec), est un auteur prolifique dans le domaine de la philosophie du droit, de l’épistémologie et de méthodologie juridique. Ses plus récentes publications incluent... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Bjarne Melkevik
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter