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L’image de l’Autre dans Aaron, le roman d’Yves Thériault

par
Ph.D., Université de Montréal, Directeur, Tolerance.ca®
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Ma réaction à l’article de Natalie Mojžíšová, paru dans la revue universitaire polonaise​ LUBLIN STUDIES IN MODERN LANGUAGES AND LITERATURE, intitulé « L’image de l’autre dans Aaron, roman montréalais d’Yves Thériault ». (1)

Réponse adressée à la revue.

Dans son article, madame Natalie Mojžíšová se base sur une de mes études consacrées au même sujet et avance des affirmations qui contribuent à déformer mon analyse de l'oeuvre de l'écrivain.

J’espère que les précisions apportées ci-dessous lui permettront de mieux approfondir ses futures recherches. 

__________________

J’ai lu avec intérêt l’article de Natalie Mojžíšová intitulé « L’image de l’autre dans Aaron, roman montréalais d’Yves Thériault », et je le suis reconnaissant d’avoir cité mon étude sur l’antisémitisme parue. en 1975, dans la revue Voix et Images du Pays, ainsi que deux de mes publications (La Lente découverte de l’étrangeté et Yves Thériault ou l’ouverture à l’Autre). 

Vous me permettrez tout d’abord d’apporter les nuances suivantes touchant la malpropreté du personnage de Moishe. 

L’autrice explique mon analyse en se fondant sur…mes origines

Natalie Mojžíšová écrit ceci (je cite le passage tel qu’il est rédigé dans l’article) : 

« Victor Teboul qui souligne l’incohérence du stéréotype de la malpropreté du Juif, est, de son côté, d’origine égyptienne. Dans son analyse il s’appuye probablement sur son expérience personnelle, liée à une autre judéité que celle de Moishe. La critique de Teboul confirme donc la polyphonie du monde hébraïque. » (P.46)

L’autrice associe ci-dessus mon analyse de l’un des traits du personnage à mes propres origines.  On comprendra que le lieu de ma naissance n’a pas de rapport avec l’analyse que je fais du texte d’Yves Thériault, celle-ci étant basée uniquement sur la description que fait l’auteur de son personnage et non pas sur mon expérience personnelle des questions d’hygiène. 

La malpropreté relevée dans mon article, paru je le précise en 1975, se fonde sur le contexte du personnage dépeint comme étant un étranger dans son nouvel environnement, une malpropreté signalée à quelques reprises par Thériault dans l’édition que cite l’autrice. Cet aspect de la malpropreté constitue un contraste d’autant plus frappant que le petit-fils, représenté par Aaron, n’est pas associé à ce trait si caractéristique de Moishe, puisque le jeune Juif tente de s’affranchir de la pratique rigoureuse de la religion, à laquelle est attachée son grand-père. Moishe représente donc l’incarnation romanesque du Juif orthodoxe. Or, de nombreux textes spécialisés soulignent l’importance de l’hygiène dans la tradition juive. À titre d’exemple, même au Moyen Âge, le rabbin et exégète Rachi recommandait la propreté : « Demeurer propre, soulignait-il, c’est faire honneur à Dieu, car l'homme a été créé à Son image ». 

(Voir sur ce sujet, entre autres, Simon Jackson,  The Value of Cleanliness in Judaism, Torah Mitzion. Disponible sur

https://torahmitzion.org/learn/39-value-cleanliness-judaism-5765/   )

En se basant sur des textes spécialisés éclairant les pratiques juives, plutôt que sur le seul témoignage du récit de Langer, cité par Natalie Mojžíšová, on pourra convenir que la malpropreté du personnage, telle que décrite par Thériault, ait pu entrer en contradiction avec son orthodoxie.

Mme Natalie Mojžíšová laisse entendre que j’aurais été victime …d’antisémitisme, ce qui aurait influencé de manière négative mon analyse du roman de Thériault

Plus loin dans son étude, Mojžíšová relève encore une fois un aspect qui concerne ma vie personnelle et elle fait appel à un autre témoignage - celui de Régine Robin - pour susciter un doute sur ma propre analyse du roman. L’analyse de Natalie Mojžíšová laisse entendre que j’aurais pu être victime d’antisémitisme, ce qui aurait influencé ma perception. 

Ainsi, l’autrice écrit :  

« Victor Teboul, en toute amitié qu’il semble (sic) avoir pour l’écrivain, repère dans Aaron une perpétuation des préjugés antisémites. Yves Thériault affirme avoir délibérément évité toute forme d’antisémitisme, mais il confesse en même temps d’avoir involontairement perpétué certains stéréotypes : 

   ʺ Abordant le sujet avec respect et pitié, sans avoir voulu consciemment mépriser le sémite, je vois que dans ma façon même de décrire certains aspects de la personne juive, je n’ai peut-être pas montré d’antisémitisme comme tel, mais j’ai instinctivement utilisé des adjectifs parfois dérogatoires, ou à tout le moins des comparaisons qui pouvaient être interprétées défavorablement (Thériault, 1978, p. 1.) ʺ.

« L’aveu de Thériault, poursuit Natalie Mojžíšová, correspond au témoignage de Régine Robin qui décrit ses propres observations et son expérience acquises directement dans la société québécoise. Même si plus d’un demi-siècle sépare la publication du roman de Thériault et l’analyse de Régine Robin, les propos sont d’une incontestable convergence : 

ʺ Je n’ai pas trouvé le Québec plus antisémite que la France. Je n’ai jamais été victime, ici, de propos véritablement antisémites (…) ʺ ». (P. 46)

Une tendance à rapporter des expériences personnelles pour confirmer des déductions erronées

Dans le passage cité ci-dessus, l’autrice manifeste une tendance à rapporter des expériences personnelles pour confirmer ses déductions. Elle se base ainsi sur le témoignage vécu de Régine Robin (ʺ Je n’ai pas trouvé le Québec plus antisémite que la France. Je n’ai jamais été victime, ici, de propos véritablement antisémites (…) ʺ » afin de l’opposer au propos qu’elle m’attribue, à l’effet que je repérerais « dans Aaron une perpétuation des préjugés antisémites ». 

Si l’autrice s’était davantage intéressée aux stéréotypes présents dans la littérature québécoise, durant les années qui ont fait l’objet de ma recherche, elle aurait pu tenir compte de mon étude complète du phénomène publiée dans ma monographie de 236 pages, intitulée Mythe et images du Juif au Québec et publiée aux Éditions de Lagrave, en 1977. C’est d’ailleurs à cet ouvrage que fait référence Yves Thériault dans son article « Juifs et Québécois », cité par Natalie Mojžíšová, et non à mon étude publiée en 1975 dans Voix et images du pays, sur laquelle madame Mojžíšová se base.

Contrairement à ce que laisse entendre l’autrice, je suis très sensible à la manière dont Thériault traite cette question dans son roman. C’est d’ailleurs ce que j’ai affirmé dans mes écrits et mes interventions publiques consacrés à l’écrivain. On pourra lire ceci dans ma monographie aux pages 77 et 78 : 

« Thériault se montre ainsi parfaitement conscient de la présence de ce phénomène dans le milieu québécois et ne manque pas de le dénoncer » (Mythe et images du Juif au Québec, éditions de Lagrave, 1977, p. 77).  

« L’antisémitisme dont est victime Aaron dès son jeune âge contribue à étoffer le personnage en justifiant ses actes ultérieurs, et permet par ailleurs au lecteur de s’introduire progressivement dans l’univers psychologique du persécuté où audace et crainte se côtoient ». (Ibid., p.78).

Je me permets de préciser que mon ouvrage est disponible dans de nombreuses bibliothèques à travers le monde, et notamment à la Bibliothèque nationale de France (BNF). Il aurait pu donc être facilement consulté grâce aux services de prêt entre bibliothèques.

Contrairement, à ce qu’affirme Mme Natalie Mojžíšová dans une publication pourtant universitaire, j’ai souligné plusieurs fois la dénonciation que fait Thériault de l’antisémitisme

Ce sont justement sa dénonciation de l’antisémitisme et sa réaction humble et empreinte d’ouverture à l’égard de ma propre critique de son roman qui m’ont incité à entrer en contact avec Yves Thériault, car j’ai été touché qu’il ait consacré une recension favorable à mon livre, recension qui parut dans la publication Le Livre d’Ici et intitulée « Juifs et Québécois » (Vol 3, No 40, 12 juillet 1978). J’ai eu d’ailleurs le plaisir, par la suite, de le rencontrer plusieurs fois et de lui consacrer une émission d’une heure dans le cadre de mes quatorze émissions sur la Communauté juive diffusées à la radio de Radio-Canada en 1982. Dans l’émission que je lui consacrais, je l’interviewais longuement sur son œuvre et sur ses relations avec la communauté juive à l’époque où il écrivait son roman. 

Ma relation amicale à son égard était sincère; elle ne constituait pas un semblant d’amitié, pour reprendre l’expression de l’autrice.

Des extraits de mon entretien avec Thériault furent aussi publiés dans la revue Jonathan, une publication de la communauté juive du Québec dont j’étais le directeur et qui fut publiée de 1981 à 1986. (« Yves Thériault : Écrire Aaron ». Jonathan, No 7, Juin 1982, pp 14 -18. Voir aussi dans le même numéro « Pour saluer Monsieur Thériault », p.3.)

Le texte intégral de cet entretien peut être consulté dans mon ouvrage numérique Yves Thériault ou l’ouverture à l’Autre, disponible sur toutes les plateformes dans tous les pays.

J’ai aussi eu l’occasion de rappeler la dénonciation de l’antisémitisme que fait Thériault lors de ma conférence prononcée au colloque consacré aux « Relations judéo-québécoises : identités et perceptions mutuelles », qui eut lieu à Montréal, en 1999. Le texte de ma présentation a été publié dans l’ouvrage Juifs et Canadiens français dans la société québécoise, Septentrion, 2000, pp. 75 - 83. 

Voici ce que j'ai souligné dans le cadre de ce colloque :

« Dans (son) article paru dans Le livre d'ici (…) Thériault rappelait que l'histoire d'Aaron, qui était d'abord destinée à la radio, lui valut des appels hostiles de la part de certains auditeurs qui lui reprochaient sa dénonciation de l'antisémitisme. On peut considérer finalement Thériault comme ayant été assez courageux d'avoir voulu dénoncer des attitudes courantes dans certains milieux, alors que l'écriture était son gagne-pain » (p. 78).

Enfin, plus récemment, dans le cadre du film réalisé en 2015, par Adina Vukovic, qui marquait le centenaire de naissance de l’écrivain, j’ai souligné, une fois de plus, la dénonciation de l’antisémitisme que fait Thériault : 

Voir «YT Remix» en cliquant sur  https://www.youtube.com/watch?v=KXa9yek9RsQ      Aussi disponible sur :  https://www.victorteboul.com/Article.aspx?ID=188&L=fr    

Natalie Mojžíšová emploie en outre l’expression « appât du gain » qui pourrait laisser croire que j’ai employé cette formule pour décrire la motivation qui incitait le jeune Aaron à quitter le logis de son grand-père. Ainsi, Natalie Mojžíšová écrit :

« La scène du départ d’Aaron ne traduit donc pas l’abandon du grand-père en faveur de l’appât du gain, contrairement au commentaire de Victor Teboul selon lequel le jeune « délaisse » le vieillard ». (P. 44) Voici plutôt le passage de mon texte dans Voix et images du pays dans lequel je soulignais le départ du jeune Juif :

« (…) le jeune héros délaisse son grand-père et la pratique religieuse pour réussir sur le plan matériel » (p. 99). Passage que l’autrice cite aussi ailleurs dans son article (p.44). 

Dans mon texte publié dans Voix et images du pays sur lequel se base l’autrice, j’examine spécifiquement la question de la réussite matérielle, telle qu’elle était perçue par les mentalités de l’époque et j’évoque les conclusions du sociologue Maurice Tremblay. Les conclusions du sociologue auraient pu éclairer la réflexion de Natalie Mojžíšová sur le rapport à l’argent et à la réussite matérielle, et à ce qu’elle nomme « l’appât du gain », car cette expression était assez courante pour dévaloriser justement la réussite dans le monde de la finance. Une expression que je n’aurais certainement pas utilisée comme synonyme de « réussite matérielle ». 

Je n'ai pas tenté, quoi que laisse penser l’analyse de Natalie Mojžíšová, de déceler dans les intentions d’Yves Thériault s’il percevait de manière favorable ou non le désir de réussite du jeune Aaron. On laissera ici le soin au lecteur de qualifier ce que représentait la réussite matérielle à l’époque où parut le roman Aaron. Quoi qu’il en soit, il importe néanmoins de tenir compte de l’analyse de Maurice Tremblay sur cette question, telle que je la citais dans mon article : 

« Selon le sociologue Maurice Tremblay, les Canadiens français auraient subi l'influence d'une doctrine cléricale qui favorisait soit la prêtrise soit les professions libérales. De sorte que l'éducation, domaine privilégié du clergé, ne tendait guère « à développer des ambitions de succès et de gloire terrestres, encore moins le désir d'enrichissement dans le commerce, la finance ou l'industrie... » « Il n'est pas étonnant, conclut Tremblay, que le money-maker n'ait pas [connu] chez nous Ie prestige et les encouragements sociaux » que lui accordent les Anglo-protestants ». (Antisémitisme : Mythe et images du Juif au Québec, Voix et images du pays, Vol. IX, No1, p.98.)

Bien que l'on puisse comprendre l'intérêt que porte madame Natalie Mojžíšová au regard porté sur autrui par un romancier québécois, il importe toutefois de ne pas déformer les conclusions de chercheurs que l'on cite et qui se sont penchés de manière sérieuse sur le même sujet.  

Victor Teboul, Ph. D., Montréal, Québec, version datée 30 août 2022. 

www.victorteboul.com www.tolerance.ca

Texte adressé à la revue Lublin Studies, le 17 juin 2022, auquel aucune réponse ne m'a été adressée en date du 30 août 2022.

Certains modifications ont été apportées, dans le texte ci-dessus, à la réponse originale adressée à la revue en juin 2022. 

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1. LUBLIN STUDIES IN MODERN LANGUAGES AND LITERATURE, No 1 (2022), Vol. 46, pp. 39 – 48.

https://journals.umcs.pl/lsmll/article/view/12638/0

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Références à mes publications et interventions relatives au roman Aaron d’Yves Thériault (dans l’ordre chronologique de leur parution)

Victor Teboul, « Antisémitisme : Mythe et images du Juif au Québec », Voix et images du pays, Vol. IX, No1, 1975, p. 87 – 112.

Victor Teboul, Mythe et images du Juif au Québec, Éditions de Lagrave, 1977, 236 pages.

Victor Teboul, « Yves Thériault : Écrire Aaron ». Jonathan, No 7, Juin 1982, pp 14 -18. Voir aussi dans le même numéro « Pour saluer Monsieur Thériault », p.3.

Victor Teboul, « Présence juive et représentation romanesque » dans Juifs et Canadiens français dans la société québécoise, Septentrion, 2000, pp. 75 - 83. Texte de la conférence prononcée au Colloque « Les relations judéo-québécoises : identités et perceptions mutuelles », Montréal, 25 mars 1999.

Victor Teboul, Yves Thériault ou l’ouverture à l’Autre, Éditions Tolerance.ca, Amazon, 2013, 32 pages.

Adina Vukovic, YT Remix (documentaire), Université de Montréal, 2015.

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L’article d’Yves Thériault sur le livre, Mythe et images du Juif au Québec, de Lagrave, 1977, est paru dans :

Yves Thériault, « Juifs et Québécois », Le Livre d’ICI, Vol 3, No 40, 12 juillet 1978.

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Mise en ligne sur ce site le 30 août 2022



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Victor Teboul est écrivain et le directeur-fondateur du magazine en ligne Tolerance.ca ®, fondé en 2002 afin de promouvoir un discours critique sur la tolérance et la diversité. 
 
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