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Christine Labrie, députée à l’Assemblée nationale du Québec : « On ne va pas en politique pour se reposer »

par
Ph.D., Université de Montréal, Directeur, Tolerance.ca®
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Députée de la circonscription de Sherbrooke, Christine Labrie est une jeune trentenaire élue sous la bannière de Québec Solidaire aux élections d’octobre 2018. Deuxième groupe d’opposition, qui a réussi à reléguer au troisième rang l’ancienne garde nationaliste, représentée par le Parti Québécois, Québec Solidaire exerce une forte attraction auprès de la jeunesse québécoise. Il aurait formé un gouvernement minoritaire, si les jeunes avaient décidé du sort des élections, selon une simulation électorale organisée dans les écoles et les organismes de jeunesse par le Directeur général des élections du Québec. 

Bien que l’option souverainiste figure dans son programme, l’objectif de la souveraineté n’est énoncé qu’à la toute fin de la Déclaration de fondation du parti, tandis que l’appartenance à la gauche est clairement affichée dès le début. Alors que le Québec souligne cette année le cinquantième anniversaire de la crise d’Octobre, comment une jeune députée appartenant à la seule formation progressiste du parlement québécois perçoit-elle les événements de 1970 ? Entretien avec une députée engagée dans l’action.

Victor Teboul : Christine Labrie, vous êtes une jeune députée trentenaire de Québec Solidaire, la formation progressiste et indépendantiste qui siège à l’Assemblée nationale du Québec. L’année 2020 marque le 50e anniversaire de la crise d’Octobre 1970. Comme on le sait, cette crise a été déclenchée lorsque deux cellules du Front de libération du Québec (FLQ) avaient chacune procédé à une prise d’otage à Montréal. Furent ainsi détenus séparément le diplomate britannique James Richard Cross et Pierre Laporte, le ministre du Travail du gouvernement Bourassa. Bien que Richard Cross ait été libéré à la suite des négociations conduites par l'avocat Bernard Mergler entre les autorités et les ravisseurs du diplomate, Pierre Laporte trouvera la mort lors de sa détention. Le FLQ, qui prônait la lutte armée, était, comme on le sait, un groupe marxiste. En tant que membre d’une formation politique progressiste, quel regard portez-vous sur ces événements ? 

Christine Labrie : C’est une époque qui a marqué la mémoire collective. On sent que la blessure est encore vive chez les Québécois, qui étaient nombreux à supporter la cause, mais qui ont été choqués par la tournure des événements.

V.T. : Vous détenez une maîtrise en histoire et vous avez enseigné cette matière à l’Université de Sherbrooke où vous avez été chargée de cours, quelle place occupe d’après vous la crise d’Octobre 1970 dans la mémoire collective québécoise ?

C.L. :  Je trouve qu’on parle très peu d’Octobre 70, comme un épisode tabou de notre histoire. Il y a eu de nombreuses œuvres qui se sont penchées sur ces événements, mais ceux et celles qui les ont vécus en parlent peu, et je ne suis pas certaine que les générations qui n’ont pas vécu octobre 1970 connaissent vraiment le contexte qui a mené aux événements d’Octobre 70, ni ces événements eux-mêmes. J’espère que le film Les Rose va contribuer à susciter la curiosité des jeunes sur cette période de notre histoire, et aussi à ouvrir le dialogue intergénérationnel.

 V.T. : Comme on le sait, la gauche québécoise n’a pas toujours réussi à obtenir un appui significatif de la population qui lui aurait permis de siéger à l’Assemblée nationale. Pour la première fois dans notre histoire, la formation progressiste à laquelle vous appartenez a réussi à élire dix députés et à recueillir 16 % du vote populaire. Comment expliquez-vous la percée de votre parti ?  

C.L. : Il était clair, lors des élections de 2018, que les vieux partis avaient fait leur temps. Les citoyens se sentaient trahis par les différents gouvernements péquistes et libéraux, et ils étaient à la recherche de changement. Ça s’est exprimé à travers un vote très fort pour la Coalition avenir Québec (CAQ), mais aussi par une progression de Québec Solidaire, qui proposait des solutions très concrètes aux problèmes des gens. C’est avec le travail de centaines de bénévoles sur le terrain pour faire connaître les candidatures et les propositions solidaires que nous avons réussi à remporter 10 circonscriptions.

V.T. : Vous appartenez à un groupe auquel participent aussi des élues d’autres formations politiques dont l’objectif consiste à effectuer des changements dans le système judiciaire pour qu’il lutte plus efficacement contre les violences faites aux femmes et qu’il s’adapte à la réalité des victimes. Bien que ces violences soient la plupart du temps perpétrées par des hommes, quelles moyens faudrait-il aussi envisager sur le plan gouvernemental pour aider les auteurs de ces actes et prévenir leurs comportements violents ?

C.L. : Le rapport doit être présenté cet automne. Je ne m’avancerai pas sur son contenu, par respect pour le travail non partisan que nous effectuons sur ce dossier, mais je peux vous dire qu’il sera étoffé et que les recommandations vont impliquer différents ministères. Le gouvernement ne manquera pas d’idées pour s’attaquer à la fois à la confiance des victimes envers le système de justice, et à la prévention des comportements violents.

 V.T. : Vous êtes aussi la porte-parole de votre formation en matière d’éducation, quelles mesures faudrait-il mettre de l’avant afin de favoriser la réussite scolaire des garçons, alors qu’ils sont sérieusement affectés par les échecs et le décrochage dans le système scolaire public québécois ?

C.L. : Le décrochage est un phénomène complexe, qui prend souvent ses racines en dehors de l’école. On sait par exemple que la pauvreté accentue les risques, alors si on veut agir en amont, on doit réduire la précarité des familles, et favoriser l’accès à des services éducatifs à la petite enfance dès le plus jeune âge. Quant aux garçons en particulier, c’est vrai qu’ils décrochent davantage, mais ils raccrochent aussi davantage que les filles, et les garçons sans diplôme réussissent à obtenir de meilleurs revenus que les filles sans diplôme. Il faut donc faire attention à ne pas mettre toutes nos énergies seulement sur les garçons. Le décrochage est à mon sens le meilleur exemple de l’importance d’utiliser l’ADS+ (Analyse différenciée selon les sexes plus) dans l’élaboration de politiques publiques, parce que le problème se manifeste différemment chez les garçons et chez les filles, qui ne décrochent pas pour les mêmes raisons, et qui subissent des conséquences différentes. On doit donc mettre en œuvre des solutions adaptées à leurs situations spécifiques, autrement on n’utilise pas nos ressources efficacement.

V.T. : Vous êtes non seulement activement engagée dans votre milieu tout en assumant vos fonctions de députée, mais vous avez aussi des obligations familiales. En tant que mère de trois enfants et épouse (Mathieu Poulin-Lamarre, votre conjoint, est professeur au Cégep de Sherbrooke et chargé de cours à l'Université Laval), vous êtes également passionnée d’écologie et vous avez réussi l’exploit de vous rendre à vélo de votre circonscription à Sherbrooke jusqu’à l’Assemblée nationale, à Québec ! Une distance d’environ 250 kms que vous avez parcourue en deux jours. Comment parvenez-vous à réaliser toutes vos activités en pleine pandémie et – surtout, surtout – où puisez-vous votre énergie ?

C.L. : J’ai toujours été une personne engagée, et mon conjoint aussi, alors notre rythme de vie n’est pas si différent depuis mon entrée en politique, à l’exception de mes déplacements à Québec. Comme les enfants sont de plus en plus autonomes, je dirais que c’est même moins difficile qu’au début de mon mandat. On ne va pas en politique pour se reposer, surtout pas dans un parti comme Québec Solidaire. Alors je savais à quoi m’attendre, et ça répond à mon besoin d’être en action.

Entretien réalisé par Victor Teboul pour Tolerance.ca® Inc.

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6 octobre 2020



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Victor Teboul est écrivain et le directeur-fondateur du magazine en ligne Tolerance.ca ®, fondé en 2002 afin de promouvoir un discours critique sur la tolérance et la diversité. 

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