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Portrait inachevé

David Fitoussi est l’auteur de La bar-mitsva de Samuel, paru en 2009 à Montréal. Accueilli chaleureusement par la critique, le roman a reçu une large couverture dans les médias. Nous avons invité l’auteur, qui vit en Israël, à signer un témoignage sur Tolerance.ca

Lorsqu’on m’a demandé un témoignage sur mon vécu au Québec j’étais plutôt perplexe. Je suis arrivé de France à la fin des années 70 alors que je n’étais qu’un enfant, j’y ai grandi, puis j’y ai vécu une bonne partie de ma vie de jeune adulte, enfin depuis plusieurs années j’ai quitté le Québec. Bien que mon départ de Montréal ne soit pas lié à mon expérience québécoise mais plutôt à une quête individuelle et familiale, je tenais à le préciser. Mais pour bien comprendre l’esprit de mon témoignage je souligne que j’ai été avant tout et principalement un Montréalais, je ne peux dissocier mon vécu de cette ville qui est centrale mais non exhaustive à la réalité du Québec. Bien que le paradoxe de mon vécu s’insinue par cette expérience, vivre à Montréal sur le plan individuel, me semble-t-il, n’est pas tellement différent que de vivre dans n’importe quelle ville nord-américaine de taille plus ou moins égale, si ce n’est de son bilinguisme à prépondérance francophone.



Certes, je suis forcément réducteur car ce dernier aspect a fait de moi ce que je suis actuellement, mais ce que je retiens surtout de mon expérience, c’est ce cosmopolitisme qui dépeint les grandes villes du monde occidental, et à ce titre j’ai pleinement trouvé ma place en tant qu’immigrant de première génération. Ce brassage de population entre Québécois de longue date et ceux plus récemment arrivés est une preuve que le Québec s’adapte remarquablement à la réalité contemporaine, que le Québec est une nation moderne, et qu’à l’instar des grandes métropoles occidentales, Montréal tend à produire un métissage de populations incroyablement divers plus ou moins facilement, plus ou moins rapidement, tout en conservant comme cohésion identitaire la valorisation de la langue française comme singularité et comme « environnement culturel et social. »

Il en va de la survie du Québec en tant qu’entité francophone

Il en va, à mon humble sens, aussi de la survie du Québec en tant qu’entité francophone d’Amérique et je pense que la très grande majorité des Québécois l’a justement compris. Il est impossible de repousser une dimension panoramique pour expliquer l’évolution du Québec que j’ai eu le privilège d’observer les trente dernières années. J’ai en effet assisté à une incroyable progression de la nation québécoise. À mon sens, sa mutation est l’une des plus uniques dans le monde occidental. Tous - ou presque tous - les retards liés à l’histoire du peuple québécois et à sa géopolitique, se sont irrémédiablement estompés. Je pense, bien sûr, aux conditions socio-économiques et culturelles qui étaient, il n’y a pas si longtemps, en net désavantage par rapport à la grande majorité canadienne. Par la même occasion, il a su intégrer des centaines de milliers d’immigrants, bien que je connaisse peu de chose sur ses capacités de rétention, beaucoup de mes amis, et moi-même, l’avons quitté certains, pour des raisons professionnelles, personnelles ou climatiques, mais à ma connaissance, personne n’a quitté le Québec pour des raisons qui terniraient sa réputation de terre d’accueil.

Le Québec brille actuellement par sa grande qualité de « produits culturels », sa tolérance, son dynamisme économique qui fait du Québec l’une des sociétés les plus prospères de la planète et qui a su développer un tissu de protection sociale équitable et l’un des plus poussés sur le continent américain.

Certes, le Québec n’est pas un pays au sens classique du terme, c’est plutôt un quasi-État et la question n’est pas tant de savoir si un Québec souverain ou un Québec à forte autonomie, au sein d’un ensemble plus vaste que constitue la fédération canadienne, serait le mieux pour assurer son avenir. Mais force est de constater que le Québec progresse, qu’il est une force culturelle, économique et politique incontournable mais que par sa nature démographique (7 millions d’âmes), il reste cependant dans un état relativement précaire. Ses particularismes culturels et linguistiques, dans le contexte nord-américain, dominés par une homogénéité linguistique anglophone sont paradoxalement à la fois la force et la faiblesse du Québec. Ainsi, comme beaucoup de petits peuples (au sens démographique du terme encore une fois), le Québec cherche à se forger une place pour continuer à exister tout en assumant sa transformation sur les quatre piliers qui fondent sa lutte pour la survie: préserver sa culture et sa langue, perpétuer sa croissance démographique, s’épanouir politiquement et s’adapter économiquement.

Le Québec connaît naturellement son lot de difficultés : problèmes de déficits publics, problèmes de chômage, problème de vieillissement de sa population, migration des jeunes de certaine régions moins favorisé en terme d’emplois, etc. Mais le Québec me semble suffisamment armé pour résoudre les problèmes qui ne lui sont plus totalement inhérents mais plutôt associés au vaste système économique de toute la région dans un contexte de compétition acharnée.

Pour exister, le Québec a besoin de s’ouvrir au monde

Enfin, pour exister, le Québec a besoin de s’ouvrir au monde pour multiplier ses chances de maintenir ses aspirations sociales, culturelles et économiques. C’est un immense acquis pour tous les Québécois, la démocratie québécoise est l’une des plus fiables de la planète pour toutes les raisons que j’ai précédemment avancées. Le Québec, pour continuer à vivre et à se développer, ne peut régresser sur le chemin de la démocratie et de la tolérance, il peut certes rencontrer ici ou là certains défis, mais un retour en arrière me semble pratiquement impossible, le Québec ne peut se permettre le luxe de se replier sur lui-même. C’est dans ce sens aussi que le nationalisme québécois devrait être compris. Il s’agit d’un nationalisme ouvert sur le monde, tolérant, progressiste et foncièrement démocratique, à l’image de la société qu’il tente de rassembler autour de son projet. C’est comme ça que je l’ai compris en vivant au Québec, les opinions inverses m’ont toujours laissé perplexe sur la viabilité de leur honnêteté intellectuelle. Il n’en demeure pas moins que le nationalisme québécois est une constance identitaire que les immigrants ne devraient pas éluder ou minimiser. Le nationalisme québécois a tendance à faire contrepoids – mais pas seulement- à la trop grande emprise du discours dominant de l’univers économique. Il fait partie de cette « variété nécessaire » dont ont besoin les démocraties pour éviter une certaine sclérose, un laisser faire parfois malsain. Ce qui n’induit aucunement la direction que devrait prendre le Québec, c’est une décision à la fois intime et collective que seul un acte démocratique réussira à trancher. Pour ma part, comme je l’ai dit, j’ai quitté le Québec, parce que la vie d’un homme ne se résume pas toujours à un espace géographique mais, en ce qui me concerne, il se résume à l’espace de liberté et de démocratie comme principal instrument d’épanouissement individuel et c’est ainsi que, même en ne vivant plus à Montréal, je suis encore un de ses enfants.


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