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Les leaders communautaires et la prédominance d’une voix

La question a de quoi dérouter le nouvel immigrant. Une fois installé dans son pays d’accueil, il découvre qu’il est représenté par un individu qu’on appelle « leader communautaire ». Pourtant, il n’a rien demandé. Il refuse que cet individu parle pour lui ou prenne des positions en son nom.

Il se rend compte que cette personne jouit d’un statut important et découvre une nouvelle réalité : L’opinion publique a tendance à croire que ces « leaders» souvent auto-proclamés et généralement issus des milieux les plus conservateurs, ont le droit de se substituer aux communautés ethnoculturelles alors que personne ne les a délégués sauf peut-être une minorité déjà acquise aux causes qu’ils défendraient! Sont-ils élus démocratiquement pour revendiquer ce statut de leader ?

Une fausse représentation

D’ailleurs, leurs prises de position ne reflètent souvent qu’une partie de la communauté qu’ils prétendent représenter. Faut-il rappeler que les communautés ethnoculturelles sont généralement hétéroclites et composites? Que dans une démocratie, chaque individu a le droit d’être libre et de n’être représenté que par des élus ? Pour illustrer ces propos, prenons l’exemple d’un pays que je connais bien, la Tunisie. Si dans cette jeune démocratie, laïcs et islamistes n’arrivent pas à s’entendre sur le même projet sociétal et s’affrontent idéologiquement, que deux blocs – l’un laïc et modéré, l’autre religieux- se sont affrontés durant les dernières élections et que chaque groupe de citoyens a une vision différente de l’avenir du pays, comment voulez-vous que ces individus, si différents, soient représentées par un même « leader » dans un autre pays ? Comment voulez-vous associer ces groupes hétérogènes à une seule communauté arborant les mêmes idées et les mêmes revendications? La différence est une richesse, on nous le répète tout le temps. Eh bien, il serait temps de l’appliquer et de concevoir que ces communautés ne sont pas homogènes et ne doivent pas être représentées de cette manière! Cela éviterait, d’ailleurs, pas mal d’amalgames, de confusions et d’associations infructueuses.

La question se pose également pour ceux qui ont adopté un mode de vie contradictoire avec les « valeurs » et les traditions de leur soi-disant groupe d’appartenance. Comment les associer à un groupe avec lequel ils ne partagent rien à part les origines ?

Aussi, en verrouillant l’espace de débat et d’échange à quelques représentants non représentatifs, les politiciens prennent le risque de passer à côté des vrais enjeux relatifs au vivre ensemble et à l’intégration des communautés ethnoculturelles. D’ailleurs, en hissant ces « leaders » au rang d’interlocuteurs officiels, les responsables politiques – pour des raisons électoralistes ou peut être par conviction-  leur donnent une tribune exceptionnelle et une légitimité inespérée. Ces vis-à-vis finissent par devenir des acteurs incontournables alors qu’ils n’ont pas souvent mérités ce statut au sein de leurs propres communautés. Il suffit de discuter avec des nouveaux immigrants pour comprendre qu’ils sont souvent déboussolés en voyant la médiatisation dont jouissent certains « représentants communautaires » dans leurs pays d’accueil. « Ah bon ! Cette personne me représente ? Depuis quand ? », m’a, un jour, confié une amie franco-algérienne à propos d’une personnalité médiatisée qui intervient souvent pour aborder les questions du vivre-ensemble en France. Avec son accoutrement religieux et ses propos cyniques, ce « représentant » prétend connaître les maux d’une jeunesse issue de l’immigration qui aurait du mal à trouver ses repères. Avec quels jeunes a-t-il discuté? A-t-il réellement fréquenté la jeunesse franco-algérienne libre, indépendante et laïque ?

Des débats limités

Ces leaders auto-proclamés, qui seraient plus sages que les autres membres de la communauté, limitent souvent les affaires publiques des communautés aux affaires religieuses : Port des signes religieux, organisation des fêtes religieuses, salles de prières, mixité etc. Rendez-vous compte que ces questions sont loin d’être la priorité de la majorité des immigrants qui ont choisi de vivre dans des pays comme le Canada, la France ou l’Allemagne justement pour s’épanouir, fuir l’obscurantisme et respirer la liberté ? Une fois débarqués dans leurs pays d’accueil, voilà qu’ils se rendent compte qu’une personne parle en leur nom et se permet de les représenter ! Non, ils n’ont rien demandé et s’ils ont choisi de vivre dans une démocratie, ce n’est certainement pas pour être identifiés à une petite communauté écrasante et pour adhérer à un système de contrôle social non déclaré ! Ils veulent s’intégrer, s’épanouir, échanger, s’ouvrir à l’autre, partager et construire leurs propres opinions sans influence, sans manipulation et sans fausse représentation. Ne pensez-vous pas qu’une personne adulte, éduquée qui a eu les moyens et la volonté d’entreprendre la grande aventure de l’immigration n’est pas capable d’évoluer librement ? Si cette même personne rencontre des problèmes ou des difficultés, n’est-elle pas capable de s’adresser aux bonnes instances pour être guidée dans ses premiers pas dans son pays d’accueil ?

La plupart des pays occidentaux ouverts à l’immigration ont aujourd’hui des problèmes d’intégration à résoudre et il serait, peut-être, judicieux de commencer par dialoguer avec les bonnes personnes, à organiser des groupes de réflexion hétérogènes où les différentes tendances se réunissent pour éviter la dictature d’une seule parole, d’une seule tendance. La crise des « accommodements raisonnables » au Québec a montré à quel point les voix au sein d’une même communauté peuvent être dissonantes, les réactions après les attentats de Charlie Hebdo ont permis de constater l’existence de lectures si différentes dans certains milieux arabo-musulmans, les opinions de la diaspora juive sont loin d’être convergentes concernant la politique israélienne etc. Pourtant, on continue à entendre les mêmes sons de cloches à part quelques voix et plumes irrévérencieuses qui osent se différencier mais qui ne jouissent pas, hélas, des mêmes tribunes.

28 mai 2015



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Chronique
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La Chronique de Sana
par Sana Bouagila Abdelkéfi, Québec

Sana Bouagila Abdelkefi, journaliste, Québec.

Sana est journaliste de passion et juriste de formation.  Parallèlement à des études en Droit, elle entame une carrière de journaliste dans la presse écrite et la radio. Elle collabore avec plusieurs organismes de communication...
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