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Observatoire des droits humains

Les mots-matraques

par
écrivaine et historienne

Les mots-clôtures ne m’inquiètent jamais autant que lorsqu’ils deviennent des mots-matraques. La nuance est subtile, mais éminemment significative. Un mot-clôture est une maladresse, un malaise ou même un pavé dans la mare pour mettre un terme à une discussion troublante entre deux personnes qui se situent à égalité relative sur l’échelle de la position sociale. Un mot-matraque est un coup vicieux généralement porté par celui qui détient le pouvoir à celui, ou celle, qu’il veut dominer.

Les mots-matraques ont atteint un degré de raffinement digne de notre société guerrière. Ils prennent généralement la forme d’exagérations, d’une distorsion de la réalité; parfois, ils ne sont autre chose que des grossièretés et des insultes. De tous temps, les mots-matraques ont été utilisés par ceux qui souhaitent protéger un ordre des choses parce qu’il leur profite soit à eux-mêmes, soit à un supérieur à qui ils sont inféodés. Cet ordre des choses prend généralement sa source dans un abus de pouvoir systématique permettant à quelques-uns d’accumuler des richesses au détriment de l’ensemble de leurs concitoyens.

Depuis l’aube de l’humanité, des hommes réduisent leurs semblables à l’esclavage pour mieux les dépouiller; depuis autant de temps, ces hommes craignent l’implacable loi du talion; ils craignent l’explosion de ceux qu’ils enchaînent et qui, un jour ou l’autre, ne peuvent plus tolérer leur état. Les mots-matraques servent donc aux abuseurs à se protéger d’un retour du balancier. Ne pouvant supporter d’être remises en doute, de crainte de voir leur échapper ces privilèges qui sont source de leur domination sur autrui, ceux qui se rendent coupables d’abus transforment le moindre élan de fierté en insurrection appréhendée. Leur meilleure parade, c’est de se transformer en victimes; c’est de se plaindre que c’est de la démagogie pure que de les dénoncer comme des tyrans, car en réalité, ce sont eux-mêmes qui subissent les pires outrages.

Ce printemps, les carrés rouges étaient des radicaux et des anarchistes. Tous ceux qui sympathisaient avec leur cause ne valaient guère mieux; ils n’avaient entrepris rien de moins que la destruction d’un état social prétendument parfait en lui-même. Les accusations de violence ont soufflé en tornade. Il était vital pour les autorités constituées de faire peser le fardeau de la violence, et surtout de cette violence intrinsèque à la reproduction de notre ordre social, et donc culturellement intériorisée, sur le dos de leurs critiques.

Pourtant, quiconque nie la violence de la loi 78 et de ces hordes policières casquées et caparaçonnées, c'est-à-dire une pépine pour écraser une mouche, agit comme celui qui détourne les yeux devant un acte de brutalité.

Il y a 175 ans, les patriotes étaient des démagogues et des sanguinaires, des révolutionnaires et des rebelles; tous des mots qui font surgir des images d’affrontements et de terreur. Pourtant, en 1837, ceux qui ont épaulé leurs armes, ceux qui ont volé et dépouillé, ceux qui ont violé, emprisonné et pendu, étaient ceux-là mêmes qui, pendant les décennies précédentes, ont crié au loup. Refusant de voir leurs immenses privilèges s’amoindrir, ces derniers ont compris qu’ils étaient perdus sans une féroce contre-attaque qui transformait les patriotes en xénophobes et en intolérants, et eux-mêmes, en une proie sans défense. Pourtant, un demi-siècle d’histoire prouve exactement le contraire.

Les mots-matraques sont utilisés pour dépouiller autrui de sa légitimité, de sa crédibilité et même de son humanité. Ils ne sont efficaces que parce qu’ils remuent avec adresse un terreau fertile, celui d’un florilège d’angoisses existentielles dont plusieurs sont tristement humaines : la peur de souffrir; la peur de la misère; et par-dessus tout peut-être, la peur de perdre la jouissance des biens matériels et d’un confort qui ne sont guère autre chose qu’un paravent pour ne plus voir notre terrible fragilité et notre non moins terrible finalité. Leur impact est décuplé par un prétendu « consensus social » qui transforme une interprétation de la réalité en une évidence.

Je n’ai pas de recette miracle pour faire perdre toute leur force d’impact aux mots-matraques. Cependant, ils ont perdu leur pouvoir sur moi depuis que je les ai entendus résonner des centaines et des centaines de fois par documents d’archives interposés. Leur pertinence ne résiste pas à un examen attentif des faits; à l’évidence, ils ne reposent que sur l’angoisse palpable de ceux qui les énoncent de perdre la source de leurs richesses et de leur domination. Voilà pourquoi les faits historiques sont si souvent maquillés pour servir de propagande; et voilà pourquoi il est crucial, à mon sens, d’exposer la supercherie aux yeux de tous.

Texte de l’intervention au Débat-rencontre soulignant les dix ans de Tolerance.ca, «Antisémitisme, racisme, homophobie, islamophobie : la liberté d’expression est-elle en péril ?», qui a eu lieu à la Librairie Zone Libre de Montréal, le 29 novembre 2012.

Mis en ligne le 7 décembre 2012

 



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