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Le Journal d'Anne Frank

(French version only)
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par Françoise CHATEL de BRANCION, docteure ès lettres

Le journal d’Anne Frank  a connu un immense retentissement à travers le monde, par son originalité, sa spontanéité, sa valeur littéraire certaine, mais surtout par l’intérêt extrême de cette relation de la séquestration volontaire de deux familles israélites : la famille Frank, qui avait deux enfants, donc quatre personnes, et la famille Van Daan, un fils, trois personnes, auxquelles s’est adjoint un célibataire qui était dentiste. Ces huit personnes se sont donc cachées dans un bâtiment pendant deux ans à Amsterdam, du 9 juillet 1942 au 4 août 1944, pour échapper à la Gestapo et aux camps de concentration.  Le journal débute le vendredi 12 juin 1942. 

Malheureusement cette initiative n’a pas réussi. Ils ont été rattrapés par la Gestapo et envoyés tous en camp de concentration. Il y a donc une vérité dans son récit, qui est particulièrement poignante, mais que, en plus, Anne Franck raconte admirablement.

L’angoisse et les souffrances de cette vie clandestine sont exprimées avec beaucoup de verve, de talent, parfois même de drôlerie. Il est exceptionnel d’avoir une vision aussi lucide et douloureuse d’une adolescente. Ce journal d’Anne Frank est devenu le symbole du génocide, et il a parcouru le monde, en traduction et en livre de poche.

Nous allons d’abord jeter un bref regard sur la famille Frank elle-même. En bonne universitaire, je vous parlerai de la vicissitude du manuscrit, qui a eu certaines difficultés à paraître et à être reconnu. Ensuite, nous ferons une étude en deux parties. La première partie portera sur l’aspect historique de cette tragique aventure. Il faut la raconter et la comprendre à travers ce qu’Anne écrit. La deuxième partie traitera de l’aspect psychologique, parce qu’il s’agit des écrits d’une fille qui est en train d’entrer dans l’adolescence et qui donne un témoignage assez exceptionnel de sa découverte d’elle-même au moment de l’adolescence.

Qui étaient les Frank ?

C’était une famille allemande juive aisée, même du côté du père, Otto Frank, une famille qui avait connu une grande prospérité. Anne est née le 1er juin 1929 à Francfort-sur-le-Main, et sa sœur, Margot, en 1926, deux ans et demi plus tôt environ. Leur mère s’appelait Edith Hollander, et leur père, Otto, avait pris la direction de la banque familiale à Francfort. Et soudain en 1933 - était-ce prémonition, intuition ou aussi goût du changement ? - il a décidé de quitter l’Allemagne et d’aller s’établir en 1933 en Hollande avec les siens. 

Je rappelle que janvier 1933, c’est l’arrivée d’Hitler au pouvoir.

Cet homme avait donc eu une intuition, que, hélas, les gens n’ont pas eue. Pour moi, qui ai vécu cette période, on ne voulait pas entendre. Quand personne ne veut entendre, on n’entend pas. On n’entendait pas les bottes, on n’entendait pas les cris, on n’entendait pas Hitler. On lisait « Mein Kampf», et l’on ne comprenait pas.

Hitler

Otto Frank, lui, a compris. Il a tout de suite compris qu’Hitler allait mettre à l’écart la communauté juive, et qu’elle ne pourrait plus exercer ses métiers, particulièrement dans le commerce et dans l’industrie.  Il arrive donc à Amsterdam, avec un esprit conquérant et remarquable, et fonde une petite affaire, qui prend une certaine importance et s’appelle OPEKTA, du mot «pectine ». Il vend de la pectine pour les confitures, et des épices. Il met ses deux petites filles à l’école publique, comme tout le monde, puis, plus tard, elles ne peuvent aller à l’école communale mais sont forcées de fréquenter une école israélite. Mais elles parlent parfaitement le néerlandais.

Otto Frank a de très bons collègues hollandais, non-juifs, auxquels il demande de prendre la direction de la société commerciale, et déclare qu’il va aménager une cachette dans l’entrepôt arrière des locaux commerciaux, et, si les choses se gâtent, la famille pourra s’y cacher. C’est une idée qu’il a mise en place après une longue réflexion puisque, chaque jour il va apporter quelques vêtements, un peu de nourriture, pour créer un endroit où il pourrait se cacher avec les siens. Ces précautions auraient dû suffire, mais ça n’a pas réussi.

En janvier 1942, il demande donc à ses associés de prendre sa place à la tête de la société. Il engage deux secrétaires hollandaises non israélites absolument extraordinaires, Miep Gies et Bep Voskuijl, et deux associés, Monsieur Kleiman et Monsieur Kugler. Ces gens vont avoir une attitude admirable car, grâce à eux, pendant deux ans, les Frank et leurs amis vont survivre dans cette annexe avec des faux tickets d’alimentation. Et quand on a vécu cette époque, on sait quelle importance avaient ces tickets. 

Nous appellerons, en français, ce lieu, l’annexe, mais en allemand, ça ce dit, la maison de derrière.

On ne peut qu’admirer le dévouement héroïque des collègues hollandais. Les gens, qui vont habiter dans ces locaux, seront évidemment moins malheureux que ceux qui sont tout de suite emmenés dans les camps et vont mourir dans le froid, la misère et dans la famine. Cependant, cette réclusion sera tout de même terrible étant donné qu’ils devaient faire très attention parce que, en dessous, les bureaux continuaient à exister. Les clandestins étaient cachés et l’on ne devait pas le savoir, alors qu’il y avait en bas des gens des employés, des ouvriers, des clients qui entraient toute la journée dans ces magasins. Les deux grands dangers seront essentiellement le bruit, en particulier dans la journée, et bien évidemment, l’approvisionnement, le ravitaillement.

La suite de l’histoire est assez tragique. Ils sont restés là du 9 juillet 1942 au 4 août 1944. Et le 4 août 1944, une voiture de la Gestapo s’arrête devant la porte du 263 Prinsengracht, et embarque les huit clandestins. Sur les huit personnes, seul le père d’Anne va survivre.

Rapidement, quelques détails : Monsieur Van Daan, en réalité, Van Pels, est gazé à Auschwitz en septembre 1944. Le médecin dentiste célibataire, qui avait l’air d’ailleurs d’avoir un caractère de cochon, meurt en décembre 1944 au camp de Neuengamme. Madame Van Daan meurt en janvier 1945, on ne sait pas très bien où. Son fils, Peter, meurt le 5 mai 1945, juste avant la libération, au camp de Mauthausen. Madame Otto Frank meurt à Auschwitz où elle est restée avec son mari, le 6 janvier 1945. Et leurs deux filles Frank, Anne et Margot, périssent du typhus à Bergen-Belsen en février 1945.
Otto Frank, le père, qu’Anne appelle Pim dans son journal, sera le seul survivant. Il reste à Auschwitz et est libéré par les Russes le 17 janvier 1945. Il a donc été libéré avant la mort de sa fille à Bergen-Belsen. Il se remariera et il mourra en août 1980. C’est lui qui exauça le souhait de sa fille avec qui il était très lié, et parvint à faire publier son journal.

Les Frank avaient probablement été dénoncés par le magasinier de l’endroit, Van Maurex, qui avait remplacé le père d’une des secrétaires qui leur était toute dévouée. Mais cet homme n’a pas été poursuivi parce que l’on n’a pas eu de preuves.

Quant aux Hollandais, les deux femmes n’ont pas été inquiétées, mais les deux hommes ont été internés à Amersfoort. Kleiman a été relâché pour raison de santé, et Kugler s’est échappé. Donc ces gens, qui avaient fait preuve d’une générosité remarquable, s’en sont bien sortis.

Le sort du journal est assez singulier. 

Quand, le 4 août 1944, la Gestapo est venue arrêter ces malheureux, la secrétaire qui avait le droit d’entrer est arrivée tout de suite et a vidé les tiroirs. Elle savait qu’Anne écrivait, parce que tout le monde trouvait ça curieux, cette petite fille qui écrivait. Qu’écrivait-elle ? Elle en lisait des morceaux. Elle ne voulait pas les montrer, mais on savait dans quel tiroir elle les cachait. Miep a donc pris tous ces feuillets, les a cachés, et a attendu le retour de Monsieur Otto Frank de captivité, pour les lui donner. C’est grâce à elle que le texte a été sauvé.

Finalement, Monsieur Frank s’est trouvé en une grande difficulté parce qu’Anne, qui désirait devenir écrivain et être publiée, avait gardé ce cahier qu’on lui avait donné pour ses treize ans, et elle s’était mise à écrire sur des feuilles volantes. Il a donc fallu que Monsieur Frank reprenne les feuilles volantes et en fasse la compilation, parce qu’il y avait certaines choses dans la première version qu’elle avait supprimées, et d’autres qu’elle avait rajoutées.

La première version a été traduite par Otto Frank du néerlandais en allemand (car elle écrivait dans cette langue puisqu’elle avait été en classe en Hollande). Il a réussi à faire paraître le premier texte aux éditions Contact à Berlin en 1947, sous le titre, « Achterhuis », c'est-à-dire, « La Maison de derrière ». Une traduction française du « Journal d’Anne Frank » est parue très vite, en 1950, à Paris, chez Calmann-Lévy. Il y eut aussi en 1947 une édition en néerlandais à Amsterdam. À partir de ce moment-là, le journal a connu un grand succès, mais ça a mis du temps. 

 L'authenticité du Journal d'Anne Frank

On a beaucoup discuté de l’authenticité du journal. Beaucoup de gens ont dit qu’une jeune fille de treize ans n’était pas capable de l’avoir écrit. Un peu comme l’histoire de la petite fille poète, Minou Drouet. On supposait que l’auteur était son père, disait-on. Mais c’est sûrement elle. On a même prouvé que c’était elle. 

On a demandé à un cinéaste israélite américain, critique connu, Meyer Levin, de tirer une pièce de théâtre du journal. Alors la rumeur s’est répandue qu’il était l’auteur du journal lui-même.

J’ai eu la chance, de voir cette pièce en 1950, « Le Journal d’Anne Frank », jouée chez Hebertot. C’était remarquable, j’en fus bouleversée, et, finalement, je n’ai étudié vraiment le journal lui-même que pour vous.

Il y eut beaucoup de diatribes, beaucoup de discussions et finalement on a dit, pourquoi cet acharnement sur ce journal ? Pourquoi croire qu’elle n’en est pas l’auteur ?

Eh bien parce que ce journal a valeur d’un symbole qui illustre le génocide de la seconde guerre mondiale et, peut-être, avec un but politique. Je m’interdis d’entrer dans cette diatribe. Beaucoup voulaient prouver que ce n’était pas vrai. Que les camps de concentration n’avaient pas existé, que les chambres à gaz n’existaient pas, et donc le journal non plus.

Il y eut donc toute une polémique, et il fut difficile de démontrer qu’il s’agissait d’un fait certain et établi. Otto Frank a eu une idée assez remarquable. Il a légué, par testament, à sa mort en 1980, l’original des journaux de sa fille à l’Institut National Néerlandais pour la Documentation des Guerres. 

Anne, elle-même, en parlait. Elle prétendait avoir entendu à la BBC une voix hollandaise disant qu’il serait intéressant, après la guerre, d’avoir le témoignage des gens, des simples personnes, des simples humains, qui l’ont vécue. Otto Frank a donc donné le manuscrit à l’institut N.I.O.D. à Amsterdam.

Là, en 1980, avec cette espèce de clarté et de goût du travail des peuples nordiques, les Hollandais se sont attachés à faire des études très poussées sur les journaux d’Anne Frank. Ils ont fait des analyses graphologiques, des études de textes, et ils ont conclu à l’originalité et à l’authenticité du journal d’Anne Frank. C’est grâce à la persévérance de son père, à son opiniâtreté, que ce texte nous est parvenu.

L'aspect historique

Cette petite fille, mince et brune, au regard inquisiteur, nous entraîne irrésistiblement. C’est une enfant astucieuse, très primesautière. Elle ne craint pas de critiquer ouvertement, et souvent cruellement, les adultes. Ambitieuse, autoritaire, égocentriste, elle est parfois très drôle et, en tout cas, très attachante. Il y a en elle une espèce de verve, quelque chose de fascinant parce qu’il y a aussi la recherche de la vérité et de la beauté.

Son journal, ce fameux cahier - parce que, pour une petite fille, un cahier c’est très important - va être un cadeau d’anniversaire, le vendredi 12 juin 1942, pour ses treize ans. Un cahier cartonné à carreaux rouge et blanc, qu’elle commence par cette constatation assez amère, et que beaucoup d’enfants ont pu se faire : « Je n’ai pas d’amis ! Je vais écrire mon journal pour me confier à quelqu’un. Puisque je n’ai pas d’amis, je vais faire de ce journal l’amie elle-même, et mon amie s’appellera Kitty. » 

Ce sont donc finalement des lettres à son amie, Kitty. 

Ce n’est pas un journal disant : « Le 1er, j’ai fait, etc.. ». C’est : « Ma chère Kitty… », « Au revoir ma chère Kitty ». Ce qui est évidemment imaginaire.

Elle écrit : « Nous sommes juifs à cent pour cent. À partir de mai 1940, les lois antijuives se sont succédées sans interruption. Les juifs doivent porter l’étoile jaune, rendre leurs vélos, n’ont pas le droit de prendre le tram ni l’autobus. »

Elle ne comprend pas.

Elle est intelligente,insolente et est souvent punie en classe pour bavardage. Elle donne l’impression d’être une petite fille heureuse à la maison, choyée, un peu gâtée, qui dit ce qu’elle pense un peu à tort et à travers, et qui se moque aussi de sa sœur, Margot. Mais elle trouve que sa sœur Margot est bien mieux qu’elle, plus intelligente, beaucoup plus sage. Anne est un peu le petit Titi de la famille.

Alors, la douche froide tombe. Un jour, Margot, entre dans la pièce où Anne est en train de travailler et elle lui dit : « Il est arrivé une convocation des SS pour papa. » 

En réalité cette convocation était pour Margot. À ce moment-là, Monsieur et Madame Frank n’hésitent plus. Ils se disent que, s’ils sont poursuivis par la Gestapo à travers une fille de seize ans, maintenant que la retraite est à peu près aménagée à l’annexe, ils doivent aller s’y cacher. 

Il faut expliquer ça à la petite fille qui n’y comprend pas grand-chose. C’est le 9 juillet 1942. 

Ils s’installent dans cet endroit, où ils avaient accumulé de la nourriture et des vêtements depuis six mois. C’est assez grand et l’on dissimule l’entrée (qui se trouve dans le bureau avec un grand entrepôt donnant sur une cour fermée) en disposant une bibliothèque tournante devant l’endroit où l’on pouvait monter chez eux par un escalier intérieur.

Le 13 juillet arrivent leurs amis, les Van Daan. Monsieur Van Daan, qui s’appelait en réalité Herman Van Pels, était l’associé hollandais et israélite de Monsieur Otto Frank. 

Leur fils, Peter, arrive le premier pour le petit-déjeuner. 

Anne note : « C’est un garçon de seize ans, d’un air timide et plutôt ennuyeux dont la compagnie ne promet pas grand-chose. » 

Une demi-heure plus tard entrent Madame et Monsieur Van Daan. S’ils travaillaient ensemble, les familles ne se fréquentaient pas. 

Anne écrit : 

« À notre grande hilarité, Madame transportait dans son carton à chapeaux un grand pot de chambre. Sans pot de chambre, disait elle, je ne me sens pas chez moi. »

Voilà la manière dont elle écrit. 

C’est assez drôle avec Madame, son carton à chapeaux et son pot de chambre. Les débuts de la cohabitation sont amicaux, mais, peu à peu, les relations deviendront difficiles. Les Van Daan se révèlent des gens matérialistes, apeurés et surtout préoccupés de mangeaille, alors que les 
Frank sont des gens plus cultivés, très distingués. 

Ils vont avoir beaucoup de mal à s’adapter les uns aux autres. Madame deviendra la cible préférée de l’ironie dévastatrice de la jeune Anne. 

Elle note : « Je trouve incroyable que des adultes puissent se quereller si vite à propos de détails les plus futiles. » 

Comme il reste encore une place à l’annexe, ils ont l’idée de faire appel à quelqu’un qu’ils connaissent peu, un chirurgien-dentiste du nom de Van Dussel. Cet homme arrive, évidemment assez content qu’on lui ait proposé une place, mais il se révèle singulièrement égocentriste, doté d’un mauvais caractère et mettant toujours de côté toutes ses provisions.

Voilà ces huit personnes qui vont vivre enfermées, sans jamais aller dehors. C’est une sorte de supplice, mais quand on pense aux autres, ils ont chaud, ils ont des amis Hollandais qui viennent les voir. Anne va trouver que, par certains cotés, ils sont privilégiés.

Qu’est-ce qui va dominer cette vie clandestine? 

La peur, le ravitaillement, les difficultés de caractères et les rapports avec le monde extérieur qui vont être possibles grâce à ces Hollandais pleins de vie. C’est cela qui leur a permis de vivre, parce que les Hollandais venaient, parlaient, racontaient, apportaient quelques fleurs, demandaient des nouvelles, leur rendaient possible cette vie d’enfermement. 



La peur

Anne écrit : « Je me sens oppressée par le fait de ne jamais pouvoir sortir et j’ai grand peur que nous soyons découverts et fusillés ».

Leur vie se doit d’être rigoureusement structurée, parce qu’il y a des gens, sauf les week-ends, le samedi et le dimanche et les jours fériés, qui viennent tous les jours travailler. Donc il faut se lever très tôt, pour ses petits besoins etc… Puis, il faut fermer tous les robinets. On ne peut plus utiliser les chasses d’eau, jusqu’au départ des employés à dix-huit heures, et il faut observer un silence total. Ensuite, à la fin de la journée, ils peuvent vivre un peu. Le soir, ils descendent un peu dans les bureaux et écoutent les émissions de la BBC. Ils écoutent, remontent se coucher, puis le samedi et le dimanche, ils ont un peu plus d’espace et de liberté. 

Leur seule ouverture sur le monde, c’est la fenêtre du grenier d’où l’on voit Amsterdam, les canaux, et les gens marcher.

C’est bien peu pour une fille toute jeune. On fait aussi d’immenses siestes dans le silence. 

« Nous ne faisons pas plus de bruit que des souriceaux. Qui aurait pu croire, il y a trois mois, que moi, Anne, vif-argent, serai obligée et capable de rester immobile pendant des heures. »

Chacun sait, à l’annexe, que les heures de repos doivent être strictement observées pour des raisons de sécurité publique, collective. Quand ils entendent sonner, ils sont dans l’obligation d’aller voir et d’écouter, ils arrêtent tous les robinets.

Un jour, ils entendent des pas en bas, dans l’annexe. C’est le jour de Pâques. Que se passe-t-il ? Ce sont des cambrioleurs. Tout simplement des cambrioleurs qui se sont introduits pour voler dans le bureau et l’entrepôt. 

« Peter était sur le pallier quand il a entendu deux coups violents. Il est descendu et a vu qu’il manquait une grosse planche dans la porte d’entrée. Il est remonté en courant. Les cambrioleurs étaient en plein travail. Les trois hommes de la famille sont entrés dans l’entrepôt et on crié, police ! C’est fou, et à ce moment là les cambrioleurs sont partis. Mais, en partant, ils avaient déplacé une planche dans le bas d’une porte. Les hommes ont replacé la planche. Puis, nouvelle alerte. Des gens du quartier on entendu les cambrioleurs et avec leurs lampes ils ont regardé et ont appelé la police.»

C’est dramatique parce que c’est le Samedi Saint, suivi donc du dimanche et du lundi de Pâques. Il ne va venir personne avant le lundi. Alors que vont-ils faire ?

« De toute évidence le couple à la lampe de poche avait prévenu la Police. C’était le dimanche soir, alors, personne au bureau. Personne ne pouvait rien faire avant mardi. Imagine deux nuits et un jour à vivre dans l’angoisse. Dix heures et demie, onze heures passèrent, pas un son. Chacun à leur tour, papa et Van Daan, vinrent nous voir, puis à onze heures et quart, des bruits en bas. Chez nous, on entendait distinctement respirer toute la famille. Nous étions immobiles. Des pas dans la maison, dans le bureau privé, dans la cuisine, puis dans notre escalier. Tout le monde retenait son souffle, huit cœurs battaient à tout rompre, des pas dans notre escalier et des secousses dans notre bibliothèque. Moment indescriptible. Nous sommes perdus ! dis-je. Et je nous voyais tous les huit emmenés la nuit même par la Gestapo. Secousse à la porte bibliothèque, à deux reprises. Puis, une boîte tomba.. Les pas s’éloignèrent. Pour l’instant, nous étions sauvés. Un frisson nous parcourut tous. Sans en distinguer la provenance, j’entendis des claquements de dents. Personne ne disait plus rien. Nous sommes restés ainsi jusqu’à onze heures et demie du soir. On n’entendait plus rien dans la maison, mais la lumière était restée allumée sur notre palier. Notre bibliothèque avait-elle paru mystérieuse ou la police avait-elle oublié d’éteindre ? Les langues se délièrent. Tout le monde était parti. Cet instant et le moment où la police a secoué la bibliothèque m’ont causé le plus d’angoisse. »

Heureusement que ça ne se passait pas toujours ainsi, mais c’était tout de même une alerte constante.

Le problème du ravitaillement

Leurs amis Hollandais leur donnaient des faux tickets. Au début, Anne prit cela un peu à la blague, parce que c’est une fille intelligente, d’un milieu intellectuel. Elle n’a pas envie de se laisser enliser dans les problèmes de rationnement, c’est-à-dire si le ticket BD donne droit à deux cents grammes de nouilles, ou le BK à cinquante grammes de beurre ? Je me souviens de cette époque, mais nous, en France, nous étions libres tandis que ces clandestins dépendaient entièrement des Hollandais. Sans cela, ils n’avaient rien à manger et c’était la mort.

Mais, au début, ils avaient fait beaucoup de provisions, ce qui lui fait prendre ces difficultés à la rigolade. Vous êtes tous trop jeunes pour avoir vécu ça, mais c’est un moment où les haricots secs avaient une importance considérable comme tous les aliments qui pouvaient durer. Ils avaient enfourné des quantités de haricots.

« Pour avoir en réserve des denrées non périssables en plus de nos cent boîtes de conserves, nous avions acheté deux cent soixante-dix livres de légumes secs, en en donnant quelques sacs aux gens du bureau. Les légumes secs étaient dans des sacs pendus à des crochets dans notre petit couloir. Sous le poids des coutures, les sacs ont craqué à certains endroits. Nous avons donc décidé d’entreposer au grenier nos provisions pour l’hiver, et nous avons chargé, Peter, le fils des Van Daan, de les monter. Cinq des sacs avaient déjà atterri là-haut indemnes, et Peter était en train de hisser le numéro six lorsque la couture intérieure du sac s’est rompue et qu’une pluie, une grêle de haricots rouges a jailli dans les airs et s’est répandue dans l’escalier. Le sac contenait environ cinquante livres. En bas, ils étaient persuadés que la vieille maison craquait. Peter a eu un instant de frayeur, puis il a éclaté de rire. En bas de l’escalier tel un agneau perdu au milieu des vagues de haricots, je baignais dans une masse rouge jusqu’aux chevilles. Nous nous sommes vite mis à les ramasser, mais les haricots sont si glissants et si petits qu’ils roulent loin de toi, et vers les trous les moins imaginables »

C’est un récit raconté avec une verve certaine

Au début, donc, ça ne se passe pas trop mal, mais, après, les relations deviennent plus difficiles. Le dentiste, par exemple, reçoit pas mal de denrées par des amis, mais ne veut pas les partager. « Nous avions tout partagé avec lui, nous », écrit Anne. C’est assez dramatique parce qu’il faut survivre.

Alors, Madame Frank, sa mère, sur laquelle Anne va raconter des horreurs et qu’elle n’aime pas, mais qui est une femme courageuse, s’instaure le défenseur, la protectrice des enfants. Elle dit : « Les enfants, c’est le plus important. Nous avons trois enfants, c’est eux qui ont droit aux meilleures rations de beurre, de margarine et de pain. » Et elle surveille et fait en sorte que ça se passe bien.

Elle instaure un nouveau partage du beurre et de la margarine en février 1943. Chacun reçoit sa ration à tartiner dans son assiette. Partage très inégal. 

« Les Van Daan, qui préparent le petit-déjeuner, s’octroient une fois et demi autant que nous. » C’est tout ce que dit Anne. Mais dans la pièce de théâtre, l’un des moments les plus forts se passe la nuit. On voit Madame Van Daan, la femme au pot de chambre, qui se glisse vers la réserve de pain. Tout d’un coup, une porte s’ouvre à l’étage supérieur et Madame Frank lui dit : « Vous volez le pain des enfants ! » Et la dame disparaît. C’est très beau au point de vue scénique parce qu’elle n’en dit pas plus. 

Il y a un autre passage sur la fête de la lumière, Hanouka, dans la pièce de théâtre, alors que pour elle, c’est un simple récit. Il est vrai qu’elle n’aime pas Madame Van Daan, et que sa mère ne l’aime pas non plus.

En 1944, les relations se tendent. 

On entre dans ce qu’Anne appelle « une période alimentaire », c'est-à-dire une période où l’on ne mangeait qu’un seul plat.

« Ce n’est vraiment pas drôle de ne manger midi et soir que de la choucroute. Nous mangeons des pommes de terre à tous les repas à cause du manque de pain, des pousses de navets, des carottes pourries, ou encore des boulettes fabriquées avec de la farine gouvernementale, de l’eau et de la levure, tellement collantes et dures. On a l’impression d’avoir des pierres dans l’estomac. Mais, conclut-elle, on est prêt à beaucoup de choses quand on a faim ».

Peu à peu les provisions diminuent, ou s’abîment. Le pain est dur ou pourri. Et voilà qu’en juillet 1944, miracle ! on leur propose une très grande quantité de fraises et de petits pois. L’épisode est très bien conté, mais, en fait, Anne ne trouve pas ça drôle du tout, parce qu’elle n’est pas très ménagère de tempérament, et qu’il faut équeuter les fraises, écosser les petits pois.

«Miep voulait préparer de la confiture pour le bureau. À midi et demi, verrouillage de la porte, et l’on travaille dans le silence. La casserole était pleine. Là-haut, autour de la table de la cuisine, le reste de la famille équeutait les fraises ou, du moins, était censée le faire. Il en finissait plus dans la bouche que dans le seau. Un autre seau a bientôt été nécessaire. Peter est retourné à la cuisine. 

On a sonné deux fois. Arrêt. Le seau est resté là. Peter s’est précipité en haut. Porte du placard verrouillée. Nous trépignons d’impatience. Le robinet devait rester fermé, et les fraises à moitié lavées attendaient de tremper dans leur bain, mais la règle de clandestinité restait de mise. »

Dès qu’on entend une sonnette, on arrête tout pour qu’on ne puisse pas penser que des gens habitaient là. Quand quelqu’un se trouve dans la maison, il importe de fermer tous les robinets pour éviter les bruits d’eau dans les canalisations. On attend que ça se passe.

« À une heure et demie, Kliger arrive. Doux Jésus ! Je vois des fraises partout. Au petit-déjeuner des fraises, Jeanne mange des fraises, Kleiman boulotte des fraises, Miep fait bouillir des fraises, Bep équeute des fraises, je sens l’odeur des fraises, et quand je veux me débarrasser de ces trucs rouges, je monte et que lave-t-on ici ? Des fraises ! Pendant deux jours, nous avons vu danser devant nos yeux des fraises, des fraises et des fraises, puis le stock s’est épuisé, et on les a retrouvées sous clef dans les pots ». 

Voilà un épisode bien raconté.

« Tu sais quoi ? », dit Margot « Madame Van Hoeven nous a donné des petits pois, dix-huit livres. Je réponds que c’est gentil de sa part. Et maman annonce que tout le monde doit se mettre à l’épluchage. »

Évidemment, comme ils crèvent de faim et qu’il faut garder des provisions, je pense, comme on le fait toujours en Normandie où l’on est très économes, c’est que non seulement on écosse les petits pois, mais on garde les cosses. On enlève le côté à droite, puis le côté à gauche, et l’on fait avec ça de la soupe ou tout autre chose. Anne trouve ça effrayant. 

« Retirer ces petites pelures est un travail précis et tatillon qui convient sans doute à des dentistes pédants et des spécialistes en épices. Pour une gamine impatiente comme moi, c’est épouvantable. Nous avons commencé à neuf heures et demie. À dix heures et demie, je m’assieds avec les autres, à onze heures, je me lève de nouveau, à onze heures et demie, je me rassieds, mes oreilles en bourdonnent. Casser les bouts, enlever la pelure, retirer les fils, jeter la cosse. Les images me tournent devant les yeux : vert, vert, vert, petits vers, fil, cosse pourrie, vert, vert, vert. J’ai comme le mal de mer quand je m’arrête. Les autres aussi, un peu. Je dors jusqu’à quatre heures, et après je suis encore sonnée à cause de ces maudits petits pois.»

Bien que leur situation soit en réalité tragique, il est remarquable de pouvoir raconter avec une telle liberté d’esprit. Voilà ces gens enfermés avec ces craintes de mourir de faim, ou d’être emmenés par la Gestapo. Les caractères finissent par s’aigrir. 

« Ce n’est pas drôle d’être le point de mire de clandestins chicaneurs». Elle nous livre des portraits cinglants. 

Elle trouve que le dentiste est un super égoïste, que Madame Van Daan est égoïste, retorse, calculatrice, jamais satisfaite, quant à Monsieur Van Daan, toujours content de lui, épouvantable d’autosatisfaction, toujours le mieux renseigné sur tout. 

« Bon, c’est vrai qu’il n’est pas bête, mais l’autosatisfaction a atteint chez lui un haut degré, et maman, qui s’appelle, Edith Frank, voudrait pouvoir ne pas voir sa tête pendant au moins quinze jours », écrit-elle.

Alors que vont-ils faire pour arriver à survivre, pour retrouver un intérêt dans cette vie rythmée par des siestes dans le silence, chaque jour ? 

Le chef d’orchestre de cet ensemble semble avoir été son père. C’est lui qui avait le plus d’idées et Otto Frank paraît avoir été un homme très remarquable. Avec beaucoup de dignité, de fermeté et d’intelligence, il arrive à mener sa petite troupe de huit personnes. Il va trouver que le plus important, c’est la lecture et le travail intellectuel. C’est cela qui va leur permettre de se sauver.

Anne est une fille intelligente. Elle se distrait, elle apprend la sténographie. Beaucoup d’entre eux suivent des cours de sténo. Les filles apprennent le néerlandais à leurs parents. Monsieur Frank se lance dans la lecture complète des œuvres de Dickens. La petite Anne s’intéresse particulièrement à la mythologie, et se prend d’une passion pour la généalogie de la famille royale hollandaise. Elle apprend aussi le français et l’anglais. Avec sa propre famille, c’est assez facile et elle appelle ça « activités pour tuer le temps ». 

Et là, les autres les suivent. Ils sont arrivés à créer un climat de travail intellectuel, et il est vrai que, dans la société israélite, il existe un goût très prononcé et admirable pour la connaissance, le désir d’apprendre, le goût des activités intellectuelles. Ce qui, en un certain sens, les a sauvés.

Parfois, ils essaient de se faire de petits cadeaux avec ce qu’ils ont pour leurs anniversaires. Ils vont célébrer la fête juive des lumières, Hanouka, mais ils n’ont qu’une seule bougie, et c’est un peu triste. 

« Cette année, Hanouka, la fête juive des lumières a été célébrée ainsi que la Saint Nicolas. Elles tombaient presque en même temps, le 7 décembre 1942. Nous avons fêté Hanouka sans beaucoup de cérémonie, échangé quelques surprises et allumé la bougie. Comme on manque de bougies, on ne les allume que dix minutes, mais tout ce qu’il y a de chants et d’ambiance y est ».

Dans la pièce de théâtre, cette scène d’Hanouka, par la magie du théâtre, nous faisait voir les gens avec leurs bougies, chacun gardant sa bougie allumée un certain temps, et c’était très émouvant. 

Dans le livre, ça passe sans plus. Ce qui est plus réussi, sûrement sous l’influence de leurs amis hollandais, pour qui cette fête est encore plus importante que Noël, c’est le soir de la Saint Nicolas. 

« J’ai réussi un bonhomme en brioche, particulièrement bien réussi, mes idées étaient bien trouvées, et comme aucun de nous n’avait jamais fêté la Saint Nicolas de sa vie, cette première était particulièrement bienvenue ».

Ils étaient tous israélites et contents de s’offrir une fête chrétienne proposée par leurs amis hollandais. C’est une échappée moins triste pour cette petite fille et pour eux tous, mais quand même l’enfermement est long, abominable. Alors, elle rêve qu’elle se promène dehors, dans la rue, qu’elle peut courir dans un jardin. 

Elle dit : « Il fait tellement beau, si seulement je pouvais sortir ! Je vais devenir une grande bringue, toute desséchée, et j’ai tellement envie de rester encore une vraie gamine ».

Le dimanche, avec sa sœur, elles descendent au premier, ouvrent la fenêtre, et regardent à travers les rideaux. « Je suis installée bien confortablement dans le bureau de devant, et je regarde dehors par l’entrebâillement des lourds rideaux, C’est un drôle de spectacle de voir les gens marcher. Il y a aussi des voitures, des bateaux, et la pluie. J’entends le tram et les enfants, et cela me distrait. »

Ce climat très lourd va être rendu supportable grâce à ces Hollandais admirables, ces protecteurs hollandais dont elle parle avec émotion, qui vont leur permettre de conserver le contact avec le monde extérieur, avec leurs frères, les hommes.

Ce passage est très beau. On pourrait l’appliquer à beaucoup d’autres à travers le monde qui ont sauvé, non seulement les Israélites et les Juifs, mais toutes sortes de gens persécutés.

« Il est étonnant de constater la capacité de travail, la noblesse de cœur, et le désintéressement de ces personnes, prêtes à perdre leur vie pour aider et pour sauver les autres. Nos protecteurs en sont le meilleur exemple. Eux, qui nous ont aidé jusqu’à présent à traverser ces temps difficiles, finiront, je l’espère, par nous amener sains et saufs sur l’autre rive. Sinon, il leur faudra partager le sort de tous ceux que l’on recherche. Jamais nous n’avons entendu un seul mot faisant allusion au fardeau que nous représentons certainement pour eux. Jamais l’un d’eux ne se plaint que nous sommes une trop grosse charge. Chaque jour, ils viennent tous, en haut, parlent d’affaires et de politique avec les messieurs, de nourriture et des tracas de la guerre avec les dames, de livres et de journaux avec les enfants. Ils font de leur mieux pour avoir l’air enjoué, apportent des fleurs et des cadeaux pour les anniversaires et les fêtes, et sont partout et, à tout instant, disponibles. Voilà ce que nous ne devons jamais oublier. Que même si les autres se comportent en héros à la guerre, face aux Allemands, nos protecteurs font preuve du même courage en se montant plein d’entrain et d’amour. » 

Ce témoignage est magnifique, extrêmement émouvant.

Évidemment, il y a le contact avec le monde des vivants. Il y a aussi les journaux, et des nouvelles leur font plaisir. Par exemple, quand il y en a une qui raconte qu’elle est allée à un mariage d’amis hollandais et qu’il y avait des toilettes et un succulent buffet. Ils ne sont pas du tout jaloux, parce qu’ils participent à quelque chose qui n’est pas sinistre. L'un d’eux dit : « Si nous avions été là, il ne serait pas resté un seul petit four ! »

Cependant les nouvelles qu’ils apportent sont dramatiques. C’est à ce moment-là qu’ils apprennent les sévices que subissent leurs frères, les Juifs.

Ils apprennent que l’on transporte les Juifs de Hollande au camp de Westerbrook, que l’on ne donne presque rien à manger aux gens, encore moins à boire, qu’ils ont la tête rasée, qu’il est presque impossible de fuir. Elle écrit : « Les gens sont marqués par leur tête rasée et leur physique de juif, la radio parle d’asphyxie par le gaz, C’est peut-être la méthode d’élimination la plus rapide. Je suis complètement bouleversée. Miep, notre amie hollandaise raconte toutes ces horreurs de façon poignante » 

Soudain, cette petite fille qui a maintenant quatorze ans, presque une enfant, se rend compte de la tragédie que vit son peuple. Le fait d’être juive ne l’avait pas spécialement marqué dans une famille choyée, où elle était regardée comme tous les enfants du monde. 

Elle s’en rend compte et écrit : « Je suis effrayée, moi-même, à la pensée de ceux à qui je me suis sentie toujours si profondément liée, et qui sont maintenant livrés aux mains des bourreaux les plus cruels qui aient jamais existé, et cela pour la seule raison qu’ils sont juifs »

Toute cette communauté pleure en apprenant le départ dans les camps de leurs proches, de leurs amis. Elle apprend le départ d’amies de sa classe. Et ce qui est assez curieux, et ça prouve la grandeur de la nature d’Anne Frank, c’est qu’elle a une espèce de sentiment de remords. 

Elle se dit : « Eux sont dans les camps et moi je suis là, relativement protégée, assez bien, avec mes amis hollandais, mes parents, je peux travailler, penser. Puis, elle a toujours l’espoir de s’en sortir.» 

Et elle exprime un sentiment de remords : « Nous, nous en tirons bien, nous, nous vivons tranquilles ». Pour un peu elle se sentirait coupable et, quand on sait quelle fin l’attend, on ne peut s’empêcher de trouver sa situation poignante. Elle se permet, parce qu’elle est certainement historienne de tempérament, de signaler les arrêtés des boches, vis-à-vis de la Hollande. « Rauter, un de ces boches haut placé a tenu un discours : « Tous les juifs doivent avoir quitté le pays germanique avant le premier juillet. Du premier avril au premier mai, la province d’Utrecht sera nettoyée. Comme s’il s’agissait de cancrelats. Du premier mai au premier juin, le Nord Hollande et le Sud Hollande. » Comme un troupeau de bétail pitoyable, malade et délaissé, ces pauvres gens sont emmenés vers des abattoirs malsains. Je n’en dirai pas plus, ces pensées ne font que me donner des cauchemars.»

La guerre

Pour elle, c’est la découverte du drame, découverte qui ne s’arrête pas là. Anne comprend que cette guerre est une guerre planétaire. Qu’il n’y a pas que le problème des juifs. Il y a le problème de Pearl Harbour, de l’Amérique, le problème de toute cette horreur que, jusque là, elle connaissait à peine. Elle comprend que c’est un cataclysme mondial.

« On ne peut rester en dehors, c’est toute la planète qui est en guerre. À chaque heure qui passe des milliers de gens tombent, en Russie ou en Afrique. Les chrétiens néerlandais vivent dans l’angoisse, et leurs fils sont aussi envoyés en Allemagne. Tout le monde a peur. La nuit, des centaines d’avions survolent les Pays-Bas, en route vers les villes allemandes où ils labourent la terre de leurs bombes», écrit-elle, épouvantée.

Elle évoque les rafles de la Gestapo dans une vision prémonitoire atroce. « Les familles sont écartelées, hommes, femmes et enfants sont séparés. 
Les enfants qui rentrent de l’école ne trouvent plus leurs parents. Les femmes qui sont allées faire des courses trouvent à leur retour leur maison sous scellés et leur famille disparue. »

La guerre, les clandestins à l’annexe ne la voient guère qu’en retrait. Ils ne voient rien de l’ensemble, ils ne voient pas les troupes. Ils voient seulement des combats aériens, des parachutes qui tombent et puis, évidemment, des alertes, des bombardements.

Naturellement, ils tendent tous vers l’idée de la libération. 

En novembre 1942, Anne signale que Stalingrad résiste, et qu’il y a un débarquement anglais en Afrique. Le 27 avril 1943, elle note les premiers bombardements sur Amsterdam et ajoute : « Les attaques aériennes sur les villes allemandes se renforcent de jour en jour, nous n’avons plus une nuit de calme, le manque de sommeil me fait des cernes sous les yeux » 

Elle ne peut s’empêcher de se poser la terrible question, et pour une fille de quatorze ans je trouve cela extraordinaire. 

Elle se dit avec une maturité peu commune : « À quoi bon cette guerre ? Pourquoi les hommes sont-ils si fous ? »

Elle pense que les guerres ne sont pas le fait des grands hommes et des gouvernements, et que les petites gens aiment aussi la faire au moins autant.

« Il y a tout simplement chez les hommes, un besoin de frapper à mort et de s’enivrer », conclut-elle. 

Les denrées alimentaires se font de plus en plus rares. Ils ont de plus en plus peur et en plus, quand ils sont pris sous les bombardements très violents sur Amsterdam, ils ne peuvent pas fuir parce que s’ils vont dans un abri, ils seront reconnus. Ils doivent rester dans l’annexe en espérant qu’une bombe ne tombera pas dessus.

Elle dit : « À deux heures et demie, Margot avait fini son travail. Elle n’avait pas encore pris ses affaires que les sirènes se mettaient à mugir, donc nous voilà qui remontons avec elle. Il était temps, nous n’étions pas en haut depuis cinq minutes que des tirs violents ont commencé, si bien que nous nous sommes postés dans le couloir ; et ma foi, oui, la maison qui tremble et les bombes qui tombent. Je serrais contre moi mon sac de fuite ; plus pour avoir quelque chose à tenir que pour fuir, puisque de toute façon nous ne pouvons pas sortir, ou alors dans le pire des cas, la rue représente un aussi grand danger pour notre vie qu’un bombardement. »

Moi-même, comme tous les gens de ma génération, j’ai subi des bombardements très durs. Mais nous pouvions fuir, mais pas très loin, alors on descendait dans notre cave. Et moi, j’avais un bébé très petit, qui venait de naître, et j’avais une vieille tante qui marchait difficilement, Elle était devant, et j’étais exaspérée de voir ma tante qui ne descendait pas l’escalier. Je voulais sauver avant tout le bébé. 

Là c’est la même chose, elle est avec son sac, elle ne peut pas sortir, elle sait qu’elle va se faire reconnaître, elle a tout simplement peur.

Arrive enfin, et c’est particulièrement poignant, le 6 juin 1944, le débarquement. 

Pour nous, après le débarquement, il y eut le 25 août, la Libération de Paris. On a pensé que c’était fini. Malheureusement, ça ne l’était pas.
Le 6 juin 1944, elle entend à la BBC : « This is the day ! This is the D- day! »

« Ça y est, voilà la Libération tellement attendue, nous sommes sauvés. L’espoir nous fait vivre, dit-elle, il nous redonne courage et force. Oh ! Kitty, le plus beau des débarquements, c’est que j’ai l’impression que des amis approchent. Il ne s’agit plus des juifs, mais de toute l’Europe occupée. Peut-être qu’en septembre, je pourrais aller à l’école. » 

Cette phrase est particulièrement émouvante quand on sait qu’elle fut arrêtée, deux mois après.

Évidemment, ce qui a été dramatique pour la Hollande, c’est que la France a bien été libérée, les alliés ont progressé vers l’Allemagne et vers la Belgique, mais il y a eu la poche de Harlem où les Allemands ont résisté très longtemps. Si bien que la Hollande n’a été vraiment libérée que 5 mai 1945, et Anne était morte à Bergen-Belsen, depuis deux mois. 

L’aspect psychologique – La crise de l’adolescence

L’autre volet de mon propos, c’est l’intérêt psychologique qui dépasse l’horreur de l’histoire, parce qu’il est toujours très intéressant d’avoir le témoignage direct d’une adolescente qui, se trouvant dans des circonstances exceptionnelles, va mûrir très vite et avoir le courage et l’intelligence de raconter ce qu’elle ressent.

Imaginez le cadre.

Voilà une jeune fille enfermée pour une raison quelconque, qui se regarde elle-même, et qui a toutes les réactions d’une adolescente normale avec les mêmes difficultés. Ce témoignage est d’autant plus intéressant qu’il est exceptionnel. 

Finalement, à travers les psychologues, et beaucoup d’autres personnes qui s’occupent de la jeunesse, nous n’avons que des témoignages fragmentaires. Alors que là, elle se raconte. 

Bien évidemment, ce témoignage va être basé sur deux choses très classiques : l’amour du père et la haine de la mère. Elle va s’analyser avec lucidité et, à coup sûr, ce témoignage est rare, et mérite d’être examiné. 

D’une manière très classique pour elle, son père est tout, et sa mère est abominable. C’est le cas pour beaucoup de filles au moment de l’adolescence. On pourra vous expliquer que c’est un amour inconscient du père, etc.. Mais elle ne rentre pas dans les détails, elle aime son père, et sa mère l’exaspère. Et elle le dit franchement et avec une telle cruauté que Monsieur Frank a, je pense, expurgé certaines choses qu’elle dit sur sa mère. Sa mère était vraisemblablement quelqu’un de très bien à qui elle ressemble. C’est souvent le problème entre mère et fille.

«Avec mon père, on s’aime si parfaitement que j’aimerais bien pouvoir me confier à lui sans éclater en sanglots. Il paraît que c’est une question d’âge », écrit-elle.

Elle admire chez son père, son intelligence, sa culture, sa distinction d’esprit. Il avait reçu une éducation très soignée et avait étudié dans les grandes écoles, et elle écrit : « Papa a eu une éducation de première classe. Je suis folle de Papa, il est mon grand exemple. Je n’aime personne d’autre au monde que Papa. »

Alors elle est un peu jalouse de sa sœur, Margot, qui est toujours beaucoup plus sage, qui travaille mieux, qu’on lui donne toujours en exemple. Mais comme elle a tout de même beaucoup d’honnêteté dans le cœur, elle reconnaît qu’elle est bien mieux qu’elle, elle l’aime beaucoup quand même, et elle dit : « Moi, j’ai toujours été le clown et le vaurien de la famille. J’ai tout de même droit d’être prise au sérieux ». 

C’est l’un des grands problèmes de l’adolescence. Les enfants ont l’impression qu’on ne fait que leur dire : Fais ceci ! Fais cela !… Que rarement on leur dit qu’on les aime ou qu’on les prend au sérieux.
Quant à sa mère, elle la critique absolument par des remarques pleines de moqueries. Elle lui reproche de la critiquer, et elle est incapable de comprendre pourquoi elle ne l’aime pas. Elle ne comprend ni les aspirations ni les émotions de sa mère. 

« J’ai fini par dire à Papa que je l’aime, lui, beaucoup plus que Maman. Je ne peux plus supporter Maman, et je ne comprends pas pourquoi j’ai une telle aversion pour elle. Maman, conclut-elle avec une cruauté très grande, n’est pas une mère. Je suis moi-même obligée de me tenir à moi-même lieu de mère. »

Puis il y a une scène assez horrible, qui montre à quel point cette famille israélite était religieuse. Son père vient le soir prier avec elle ; et un soir, il en est empêché. Sa maman lui dit en entrant dans sa chambre : « Eh bien Anne, dit Maman timidement, Papa n’est pas prêt, pourquoi ne pas prier ensemble, toi et moi ?». « Non, Mansa ! », ai-je répondu ». Elle appelait sa maman, Mansa. Alors elle entend sa mère pleurer une partie de la nuit parce qu’ils vivaient très prés les uns des autres. Mais elle refusera absolument de faire des excuses, et elle ajoute : « Existe-t-il des parents pour satisfaire totalement leurs enfants ? » 

En fait, comme tous les adolescents, elle se sent incomprise. 

Elle se sent incomprise, mais elle se rend très bien compte que, même si elle a une passion pour son père, il ne va pas suffire à remplir son univers, qu’il lui faut quelque chose, qu’il lui faut autre chose. Elle s’analyse elle-même, avec une certaine complaisance et un certain goût de parler du sexe. Et cet aspect est intéressant, parce que, parler du sexe à l’époque, 1942, 43,44, était absolument tabou. Moi qui suis d’une génération encore avant, ce sont des choses qui ne se disaient pas. On pouvait à la rigueur nous expliquer en classe, mais les parents, pas du tout. Alors elle fait exprès de mettre les points sur les i, et c’est assez inusité. 

« J’oubliais de te donner une nouvelle capitale,( toujours une lettre à son amie, Kitty), je vais probablement avoir bientôt mes règles, et il y a une sorte de semence gluante dans ma culotte ». 

Elle commence à réfléchir aux miracles qui se produisent dans son corps et elle ajoute « Chaque fois que je suis indisposée, j’ai l’impression, en dépit de la douleur et du désagrément, de porter en moi un doux secret. »

Il y a de longs passages où elle reproche aux adultes, et aux parents en particulier, de ne pas expliquer clairement et logiquement aux enfants les problèmes de la sexualité. 

« Les enfants n’ont plus qu’à aller prendre leur science là où ils peuvent. Quand une mère ne dit pas tout à ses enfants, ils s’informent par bribes et c’est sûrement mauvais. » 

Pour ma part, je peux vous dire que c’est une réflexion fondée. J’ai vécu cette époque, et il y avait à la maison de grandes conversations entre les filles et les garçons pour savoir comment venaient les bébés, comment ça pouvait se passer, si ça sortait par le nez, si ça sortait par la gorge. Chacun avait des idées différentes et ça paraît drôle quand on le raconte mais, pour les gosses, c’était dramatique.

Il ne faudrait peut-être pas exagérer. Actuellement, on est tombé dans l’excès contraire, mais c’est la nature et ça n’a rien à voir avec la guerre. C’était une réflexion de l’époque. Il lui arrive un peu comme dans « Alice au pays des merveilles ». Elle grandit en taille, elle a de la poitrine, et il n’y a aucune possibilité d’acheter des vêtements nouveaux pendant deux ans.

Elle écrit : « Aucune paire de chaussures ne me va plus, à part des chaussures de ski qui sont très peu pratiques dans la maison. Une paire de savates en paille tressée à six florins cinquante ne m’a fait qu’une semaine avant de rendre l’âme. Peut-être que Miep me dénichera quelque chose au marché noir. » 

Ce sont là des problèmes simples mais contraignants.

D’un côté il y a cette petite fille brillante qui veut faire rire tout le monde, qui est un peu insupportable, qui fait des bons mots, qui n’obéit pas, mais qui est drôle, qui a une sorte de cuirasse superficielle, alors que, au fond d’elle-même, elle est à la fois très profonde et bonne. Elle aime la beauté et est aussi très croyante. Cette âme cachée, personne ne sait la découvrir. Anne attend. 

Anne qui serait si heureuse si quelqu’un lui disait qu’il l’aime. Là, on touche au drame de l’adolescence. Cette Anne, généreuse, sérieuse, pleine de fantaisie, elle n’arrive pas à l’exprimer et elle se sent très seule.

Elle découvre peu à peu le monde, la nature, l’ample beauté du monde, et tout d’un coup, elle se confie, elle se rend compte qu’elle est en plein âge ingrat. 

« J’ai compris ! La seconde partie de l’année fut un peu meilleure, je suis rentrée dans l’âge ingrat. On me considérait davantage comme une adulte. J’ai commencé à penser, à écrire des histoires, et je suis parvenue à la conclusion que les autres n’avaient plus à s’occuper de moi. Ils n’avaient pas le droit de me tirer à droite ou à gauche, comme un pendule à balancier, j’entendais me réformer moi-même selon ma propre volonté. J’ai compris que je peux me passer de Maman entièrement, totalement. Constatation douloureuse. Une chose qui m’a blessé encore plus fort, c’est que je sais bien que Papa ne sera jamais mon confident. Je ne peux me confier à personne d’autre qu’à mon rêve. C’est ainsi que j’ai découvert mon besoin d’un garçon, pas d’une amie fille, mais d’un ami garçon ».

Évidemment, elle n’avait pas d’autre choix que le fameux Peter, qui avait seize ans, et qui, naturellement, tournicotait autour de sa sœur. Mais cela est une extraordinaire découverte qui lui procurera, pendant quelques mois, un moment d’euphorie. 

« Je crois que je sens en moi le printemps. J’ai remarqué que Peter n’arrêtait pas de me regarder d’une certaine façon. J’ai eu soudain l’impression qu’il n’était pas si amoureux de Margot, comme je l’avais cru d’abord » 

Le 19 février, elle écrit : « Si seulement je pouvais blottir ma tête contre son épaule ! »

Et avec son esprit, à la fois intellectuel mais actif, avec décision, elle va faire tout ce qu’elle peut pour rendre ce garçon amoureux d’elle. Il y avait trois pièces à l’étage et un escalier vers le grenier. Ce n’était donc pas difficile de se trouver sur son chemin. Le garçon tombe évidemment dans le piège. Ils se retrouvent le plus souvent dans le grenier, où Peter habite, serrés l’un contre l’autre, contemplant Amsterdam de la haute fenêtre.

« Si nous devenions de grands amis, cela m’aiderait pour ma part à supporter ma vie clandestine. Je n’ai que quatorze ans, mais je me sens une adulte » , note-t-elle.

Elle essaie de parler avec lui, mais en fait elle a le coup de foudre pour l’autre sexe, c’est un amour assez sexuel. Lui, est un brave garçon qui ne comprend pas grand-chose, mais entre ces deux filles, il y a celle-là qui est gentille, qui s’agite beaucoup. Alors elle lui dit qu’elle va essayer de parler avec lui, de comprendre ses querelles avec ses parents. 

« Je lui dis que j’aimerais beaucoup l’aider à l’occasion de ses querelles avec ses parents, et il me répond : "Mais tu m’aides déjà sans arrêt." " En quoi faisant ?" lui dis-je étonnée. " Par ta gaîté ». 

Comme elle était souvent critiquée quand elle était gaie, elle dit : « Une petite lumière s’allume en moi. J’espère que cela durera et qu’il me sera donné de passer ensemble beaucoup de belles heures » 

Elle vit donc un moment d’illumination. 

Elle ajoute, toujours très logique : « J’ai tellement hâte qu’il me donne un baiser. N’est-il pas important pour une jeune fille de recevoir son premier baiser ? »

Évidemment le pauvre garçon, elle l’affole, elle le poursuit et elle y arrive.
« Comment j’ai trouvé le bon mouvement, je ne sais pas. Mais avant que nous ne descendions, il m’a donné un baiser à travers mes cheveux, à moitié sur la joue gauche et à moitié sur l’oreille. » 

Elle est ravie. Mais, comme elle a reçu une éducation sérieuse, très judaïque, elle se pose la question : « Est-ce que j’ai raison de le faire ? ». Elle s’en ouvre à son père qui, avec une extrême prudence, trouve que c’est très ennuyeux, dans l’espace aussi restreint où ils vivent, de penser que ce sera seulement celui-là l’homme de sa vie, qu’il faut être très prudent. Elle ne dit rien à sa mère. Mais elle se pose cette question : 

« Et revoilà cette question qui ne me lâche pas. Est-ce que c’est bien ? Est-ce bien de céder si vite ? D’être si passionnée ? Aussi passionnée, et pleine de désirs comme Peter lui-même ? Ai-je le droit, moi, une fille, de me laisser aller ainsi ? Je ne connais qu’une seule réponse, j’en ai tellement envie, depuis si longtemps, je suis si solitaire, et j’ai enfin trouvé une consolation ». 

Mais ça ne va pas durer. Et c’est ça qui fait sa grandeur, comme celle de chacun d’entre nous. Elle ne biaise pas avec elle-même. Elle se rend compte que c’est un brave garçon, mais qu’il n’a pas du tout la même envergure qu’elle, pas la même capacité intellectuelle, pas le même idéal. Donc ça va être assez vite, peut être trop vite, étant donné ce qui s’est passé, la déception.

Naturellement, elle peut être charmante, fascinante, mais avec ses idées, un petit peu autoritaire. Son dada, c’est de parler de choses scientifiques, intellectuelles ou sexuelles. Alors elle lui fait des cours. On va regarder dans le dictionnaire. Qu’est ce que s’est que le vagin, qu’est ce que c’est que le clitoris ? Je pense que le garçon a surtout envie de l’embrasser sur la bouche. C’est assez amusant parce que ce sont des réactions de jeunes. Et c’est la déception. 

Elle écrit : « Il a trop peu de caractère et de force, c’est encore un enfant ». Elle se rend compte qu’il n’a ni son idéal de foi en Dieu, ni sa fermeté, ni aussi son attachement à la communauté israélite. « Il était influençable et faible et aimait la facilité ». C’était un être paisible, compréhensif tolérant, mais elle ne put accepter son aversion de la religion. Cette faiblesse de caractère la déçoit. 

Elle note : « J’ai le cœur serré quand il parle de devenir plus tard malfaiteur ou spéculateur ». Elle voudrait l’aider à repousser ce goût pour la facilité, mais elle ne sait pas trop comment faire et n’arrive pas à le persuader que, si la paresse peut avoir des charmes, ce qui compte c’est le travail, que c’est la seule chose en ce monde qui peut lui apporter des satisfactions. 

Ce qui est assez beau, parce qu’elle est pleine de vitalité, est qu’elle sort de là peinée, déchirée, mais grandie. Grandie par son expérience amoureuse parce que, comme pour tout être humain, ça lui donne la certitude qu’elle est capable de plaire à quelqu’un. Pour elle, c’est une force.

Dans d’autres passages, elle dévoile ce qu’elle pense, et elle veut vraiment devenir écrivain. Elle veut faire quelque chose dans la vie. Elle a entendu à la radio, la BBC, le fameux ministre néerlandais dire qu’il allait rechercher des témoignages de la vie quotidienne des gens pendant les hostilités et elle s’est dit : « Eh bien, pourquoi pas, j’essaierai de publier mon roman. »

Elle fait preuve d’un esprit logique et constructif. 

Elle écrit : « Comme ce serait intéressant si je publiais un roman sur l’Annexe. Cela fera sûrement un drôle d’effet aux gens que nous leur racontions comment nous, Juifs, nous avons vécu. » 

Elle dira très clairement qu’elle veut travailler pour devenir journaliste en le soulignant : 

« Voilà ce que je veux. Car certaines histoires que j’écris sont bonnes et si vraiment j’ai du talent, cela reste à voir.» 

Elle veut aller plus loin. Elle se dit qu’elle veut avoir un vrai métier, une vraie vocation, ne pas mener, comme sa mère, une vie insignifiante, et qu’elle envisage, en dehors de son mari et de ses enfants, de se consacrer à autre chose. En un mot, elle veut devenir célèbre. 

Et elle écrit avec force : « Je veux continuer à vivre même après ma mort. » 

Ce sont les dernières pages du journal.

Ce qui est peu commun, c’est qu’elle se sort d’elle-même par cette déception. Ce qui dénote un caractère fort et un certain optimisme. On ressent bien une évolution à la fin du journal. 

Cette enfant très jeune se sent déjà adulte. Comme elle a été élevée dans une profonde foi en Dieu, cette foi s’affirme en elle à la fin, beaucoup plus grande. 

« Pour tous ceux qui ont peur, le meilleur remède est d’être entièrement seul avec le ciel, la Nature et Dieu », écrit-elle. 

Elle ne remet jamais en question sa foi en Dieu, et elle pense que chacun doit s’améliorer. 

« L’Humanité serait belle, écrit-elle, si chacun craignait Dieu. Il m’arrive de penser que Dieu, veut me mettre à l’épreuve, et tout naturellement, mon cœur se tourne avec compassion vers tous, mes frères les Juifs qui souffrent » , écrit-elle.

Donc, une évolution, un affermissement de sa foi, mais surtout, un affermissement de sa judaïté, de son judaïsme. Au départ, il semble que cette petite fille de douze ans n’attachait pas d’importance au fait d’être juive ou de ne pas l’être. Ce qui est heureux, et qui fut le cas à certaines époques. Elle vivait avec ses copains et ses copines, elle était bavarde, elle était un peu grondée, ses parents la choyaient, ils étaient juifs et voilà. Après ce qu’elle voit, alors qu’elle est à la fois témoin et victime, elle commence à se rendre compte de l’horreur, et elle affermit son judaïsme. 

La raison pour laquelle elle va quitter, Peter, c’est essentiellement cela.

« On mène ces gens à l’abattoir », écrit elle. Néanmoins, si, au départ, son appartenance est un état de fait, elle va devenir une appartenance volontaire et très profondément pensée. Elle insiste, et c’est très judaïque, sur l’appartenance à une communauté. 

Elle va écrire : « La mauvaise action d’un Chrétien, il en reste responsable lui-même, la mauvaise action d’un Juif retombe sur tous les Juifs. » 

C’est une attitude très judaïque aussi, cette espèce de courage dans l’humour héroïque. Vous savez que tout le monde rit beaucoup des histoires juives. C’est une manière de lutter contre la douleur et d’avoir l’air de s’en moquer. Anne est comme cela depuis le début, C’est sa nature. Vous avez aussi beaucoup de gens qui ne sont pas Juifs et qui ont le sens de l’ironie et cette même forme de courage. Mais c’est tout de même un caractère tout particulièrement judaïque. 

Elle a écrit : « J’ai souvent été abattue mais jamais désespérée. Je considère notre clandestinité comme une aventure dangereuse, romantique mais intéressante, chaque privation comme une source d’amusement ». Elle n’a que quatorze ans quand elle écrit cela.

Nous allons êtres obligés de quitter cette charmante et merveilleuse jeune martyre de la barbarie nazie. Une adolescente très douée, intelligente, courageuse, souvent drôle, qui nous a livré sa tragique histoire en nous la racontant avec originalité et lucidité.

J’ai pensé que le meilleur moyen de conclure serait de lire ce passage de son journal où elle nous donne sa vision de l’avenir pour le peuple Juif.

« Cette histoire nous a rappelé brutalement à la réalité, au fait que nous sommes des Juifs enchaînés. Enchaînés en un seul lieu, sans droit, et avec des milliers d’obligations. Nous Juifs, nous ne devons pas écouter notre cœur, nous devons être courageux et forts. Nous devons subir tous les désagréments sans rien dire. Nous devons faire notre possible et garder confiance en Dieu. Un jour, cette horrible guerre se terminera enfin. Un jour, nous pourrons être des êtres humains, et pas seulement des Juifs. Qui nous a imposé cela ? Qui a fait de nous, les Juifs, une exception parmi tous les peuples ? Qui nous a fait tant souffrir jusqu’à présent ? C’est Dieu qui nous a créé ainsi, mais c’est Dieu aussi qui nous élèvera. Si nous supportons toute cette misère, et s’il reste toutefois encore des Juifs, alors les Juifs cesseront d’être des damnés pour devenir des exemples. Et qui sait, peut-être est-ce notre foi qui apprendra au monde, et avec lui à tous les peuples, ce qu’est le Bien. Est-ce pour cette raison, et cette raison seulement, que nous devons souffrir ? Nous ne pourrons jamais devenir uniquement néerlandais, ou uniquement anglais. Quel que soit le pays, nous resterons toujours des Juifs. Nous devrons toujours rester Juifs. Nous voulons aussi le rester. Courage, restons conscients de notre tâche, et ne nous plaignons pas, la fin arrivera. Dieu n’a pas abandonné notre peuple. À travers les siècles, les Juifs ont survécu. À travers chaque siècle, les Juifs ont dû souffrir, mais, à travers les siècles, ils sont devenus forts, les faibles sont repérés et les forts survivront et ne mourront jamais. »

Tolerance.ca® remercie la famille de Mme Françoise CHATEL de BRANCION de l'autorisation spéciale accordée pour la publication de cet article.

Nous remercions également la Maison Anne Frank pour la permission de reproduire les images illustrant l'article.


** Cette photo a été prise à la maison de la famille Frank, à Amsterdam, en 1941.

*** La chambre d’Anne. Il y a quelques années l’Annexe a été aménagée provisoirement pour le tournage d’un film. Voilà à quoi ressemblait la chambre d’Anne Frank et de Fritz Pfeffer.



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