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À l’heure de Facebook et des réseaux sociaux : lorsque l'opinion étouffe la raison

(French version only)
By
Professor, Law Faculty, Université Laval, Québec, Member of Tolerance.ca®
Image. Narcisse qui se mire dans l'eau et tombe amoureux de sa propre image.  Source Le Caravage*

L’opinion agit comme un miroir où le « moi » ne rencontre que « lui-même ». Elle est le déversoir verbal de nos instincts, de nos préjugés et de nos zones d’ombre ; c’est le cri du « je hais », « j’aime », qui ne cherche aucune preuve. Elle permet également de jeter un pont vers le monde, mais ce pont est fragile : c’est un « je pense, donc j’opine » où la pensée reste prisonnière de ses propres limites. C’est aussi le sujet qui s'enferme dans son jugement en décrétant que ses propres ressources suffisent à dire le vrai : « c'est mon opinion, donc c'est ma vérité ».

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L’opinionisme serait-il une forme d’autoritarisme ? Le « Je pense que » n’a pas vraiment de sens quand l'avis personnel est devenu une vérité indiscutable, un dogme à imposer, une stratégie pour imposer silence et obéissance. Tel un virus de l'esprit, l'opinionisme s'infiltre dans les interstices de nos échanges pour en corrompre la substance même. L’opinionisme dans l’espace public s’imposant en absolu et en maître, ne sers en fait qu’à cela, à imposer la soumission, le silence et le non-dialogue, au détriment de la pensée de l’autre.

Cette pathologie du débat agit par contagion : elle transforme la conviction en injonction et l'échange en champ de mines. Critiquons-le donc ! Critiquons l’opinionisme quand il quitte sa légitimité dans l’espace privé pour coloniser et soumettre l’espace public à la non-pensée.

Anodine dans le cadre privé, l’opinion s’avère belliqueuse lorsqu’elle envahit la cité. Nous assistons alors à une colonisation du débat par des subjectivités qui saturent l’espace public, balayant l’argumentation au profit de la sujétion. C’est une épidémie d'égos où la validation du ressenti remplace la vérification du fait. La confusion actuelle entre les sphères privée et publique permet au « moi » de s’ériger en bulldozer, écrasant toute résistance rationnelle et faisant taire quiconque tente de dialoguer. L’opinion n’est alors plus un échange, mais une exigence de soumission, une fétichisation à qui veut régner en « roi du château ». C’est cet autoritarisme qui ne dit pas son nom que nous entendons ici débusquer et nommer.

Nommons cette dérive pour ce qu'elle est : une mise à mort de l'intelligence collective par le sacre du caprice individuel.

La banalité d’avoir une opinion : le cercle du sujet

Il faut d’abord souligner avec force qu’avoir, soutenir ou exprimer une opinion est un acte foncièrement ordinaire. Cette pratique relève d'une simple réaction épidermique à notre environnement. C’est un fait banal, car l’opinion n’est que la verbalisation brute de notre intériorité : l’acte de convertir en sons ou en mots nos pulsions, nos émotions, nos besoins et nos intérêts immédiats.

Dans ce stade premier, l’opinion agit comme un miroir où le « moi » ne rencontre que « lui-même ». Elle est le déversoir verbal de nos instincts, de nos préjugés et de nos zones d’ombre ; c’est le cri du « je hais », « j’aime », qui ne cherche aucune preuve.

Elle permet également de jeter un pont vers le monde, mais ce pont est fragile : c’est un « je pense, donc j’opine » où la pensée reste prisonnière de ses propres limites.

C’est aussi le sujet qui s'enferme dans son jugement en décrétant que ses propres ressources suffisent à dire le vrai : « c'est mon opinion, donc c'est ma vérité ».

Avoir une opinion est donc une manière presque passive d’être humain, une façon d’exister dans le bruit social — en famille ou entre amis — en laissant simplement déborder son caractère et sa socialisation. Ce sont des facteurs que nous maîtrisons en principe, sans toutefois en avoir le contrôle absolu ; car la psyché individuelle demeure ce labyrinthe où, malgré notre volonté, il est fatal de s’égarer, de se tromper ou de céder à l’irrationnel.

Au fond, l’opinion est une zone de confort. Elle nous procure l’illusion de maîtriser la complexité du réel tout en flattant notre ego. En simplifiant le monde à notre mesure, elle ne sert pas à comprendre, mais à nous protéger : elle est un bouclier narcissique, ou, si l'on se sent menacé, une arme émotionnelle.

Pourquoi se méfier de « mon opinion » ?

Le danger réside dans la vitesse avec laquelle l’opinion se transmute en « opinionisme » : une posture qui ne cherche plus à comprendre, mais à s'imposer. Voici pourquoi nous devons nous en méfier.

Soulignons d'abord que « mon opinion » agit souvent comme une pensée paresseuse. Elle fonctionne comme un véritable « bouton d’arrêt » de l'intellect. En nous dispensant de l’effort nécessaire pour bâtir un raisonnement solide, elle nous autorise à ignorer les preuves et à négliger la logique. On ne réfléchit plus : on se contente de « ressentir » et de décréter que ce ressenti est indiscutable parce qu'il émane de soi. Cette opinion est d'autant plus séduisante qu'elle s'épanouit dans des contextes de complaisance, où l'on présuppose que tout le monde doit valider ce que l'on pense déjà.

Ensuite, « mon opinion » est rarement le fruit d'une réflexion originale. Elle n’est, la plupart du temps, que le porte-parole inconscient de ce qui se dit et se pense autour de nous. Vivre en société nous pousse à répéter des clichés et des opinions toutes faites, nous transformant en relais des préjugés de notre camp idéologique ou du « politiquement correct ». L'opinion n'est alors qu'un écho de notre milieu, un acte de fidélité à nos amis ou une soumission aux discours de démagogues.

Cette dimension idéologique est cruciale : « mon opinion » me donne l’illusion d’appartenir au cercle des « élus » qui pensent correctement. L’idéologie valide ma pensée, et ma pensée renforce l’idéologie. Dès lors, je suis convaincu que mon opinion doit s'imposer et clore toute discussion, réduisant au silence quiconque oserait la critiquer. Elle devient une zone de confort qui refuse tout risque de confrontation avec le réel.

Enfin, « mon opinion » marque l’arrêt net de la pensée. Pour quoi se documenter, pourquoi s’informer ou évaluer les arguments de l’autre si l’on possède déjà la réponse ? L’opinion devient un obstacle majeur à l’interrogation rationnelle. Elle nous empêche de nous poser les questions essentielles : Comment cette opinion s'est-elle formée ? Pourquoi n'est-elle que l'écho de mon milieu ? Pourquoi se réduit-elle à une émotion ou à une fidélité tribale ?

En somme, l'opinion ne sert plus à éclairer le monde, mais seulement à se rassurer et à s'intégrer à sa « tribu ».

« Mon opinion » ou lorsque l’opinionisme refuse le dialogue

Plus qu’un simple avis, « mon opinion » s’apparente souvent à une « tyrannie du moi » ou à un narcissisme radical. Dès qu’elle quitte la sphère intime, elle se transforme en un acte de fermeture : un refus de l’autre, un rejet du dialogue et une démission face à la responsabilité d'une société partageable.

Pourquoi accepter d’argumenter si « mon opinion » est le dernier mot ? Pourquoi écouter quand elle ordonne le silence et exige la soumission ? L'opinion impose alors un monologisme qui célèbre quatre injonctions dangereuses :

1. L’injonction d’équivalence : « Mon opinion vaut ton savoir »

Sous l’influence de certains courants (de la French Theory au « politiquement correct »), on décrète qu’il est impoli de contester une opinion. Si tout n’est qu’une question de point de vue, alors interroger l'autre devient une agression. On s'enferme dans un périmètre intellectuel privé avec ce mot d’ordre : « Tu n'as pas le droit d'entrer sur mon territoire. »    

            2. L’injonction du relativisme : « Tout se vaut »

Dans le monde de l’opinion, la vérité n’existe plus. On exige que le simple ressenti soit traité avec le même respect qu'un fait scientifique ou un raisonnement structuré. Prétendre le contraire est perçu comme un abus de pouvoir. C’est le règne du : « Mon émotion a autant de poids que tes preuves. »

3. L’injonction de certitude : « Il est interdit de douter »

Celui qui se contente de son opinion ordonne à son cerveau de cesser de chercher. Pourquoi s’informer ou se laisser influencer par l’autre si l’on possède déjà « sa » vérité ? Le doute, moteur de l'intelligence, est perçu comme une faiblesse. On s’auto-enjoint de ne plus s’interroger, savourant le confort intellectuel de « avoir raison du premier coup ».

4. L’injonction identitaire : « Mon opinion, c’est moi »

Contrairement à la connaissance, l’opinion est vécue comme une partie intégrante de l’identité. Critiquer une idée devient alors une attaque personnelle, un « péché cardinal » contre l'individu. Qu’elle soit masculiniste, féministe, etc., ou liée à une origine, « une identité », l’opinion fusionne avec le sujet. On bascule dans le cri de ralliement : « Qui m’aime m’appuie ! » et l’on finit par rejoindre Sartre : « L’enfer, c’est les autres. »

Ce refus de la parole de l’autre se manifeste aujourd’hui sur les campus universitaires du monde entier. Alors que le savoir accepte l’épreuve des faits, l’opinion s’y érige en bastion imprenable. En se drapant dans une vision dévoyée de la « liberté d’expression », elle s’octroie le droit de ne jamais répondre aux objections. Le dialogue est rompu : celui qui argumente n'est plus un interlocuteur, mais un agresseur. C’est ici que le « moi » devient tyrannique, transformant une préférence subjective en une loi indiscutable que l’autre doit subir en silence.

Le refus de l'autre : entre sanctuarisation et inquisition

Ce refus du dialogue se manifeste concrètement par les politiques de « safe spaces » (ces bunkers de protection émotionnelle) et la pratique de l'annulation systématique du discours d'autrui. Ici, l’opinion ne sert plus de point de départ à une discussion, mais de frontière identitaire.

Le concept de « Safe Space », détourné de sa fonction initiale, est désormais imposé comme un sanctuaire où l'opinion doit être protégée contre toute contradiction. Le discours de l'autre est alors stigmatisé d'office : il est perçu comme une « micro-agression » ou un ensemble de mots que l’on ne saurait tolérer sur un campus. On sacrifie ainsi la nécessité du débat intellectuel sur l’autel de la protection émotionnelle. Molière avait déjà résumé cette volonté de masquer ce qui nous dérange : « Couvrez ce sein, que je ne saurais voir ».

Parallèlement, la « cancel culture » — que l’on pourrait qualifier de « non-culture de l’annulation » — radicalise ce refus d'écouter. Le désaccord ne s'exprime plus par un « je ne suis pas d’accord », mais par un verdict définitif : « ton opinion n’a pas le droit d’exister ». Cette logique de l'effacement n'est rien d'autre qu'une forme moderne d'Inquisition. Au fond, cette censure révèle une faiblesse intellectuelle : il est toujours plus facile de réduire quelqu'un au silence que de construire une contre-argumentation solide.

L’opinionisme : une tactique d’intimidation

L’opinionisme se révèle ainsi être une véritable arme de guerre, une stratégie de conquête visant à imposer sa propre clôture intellectuelle. En d'autres termes, l’opinionisme permet d’occuper le « high ground » — ce terrain élevé de la supériorité morale — pour dominer le débat sans avoir à y participer.

Celui qui s'installe sur ce promontoire ne cherche pas la vérité, mais la position. En érigeant son opinion en dogme moral indiscutable, il surplombe ses contradicteurs. Depuis cette hauteur autoproclamée, toute critique n'est plus reçue comme une erreur de raisonnement, mais comme une faute éthique. Le « high ground » transforme ainsi l'espace de la parole en un champ de bataille où l'on ne cherche plus à convaincre, mais à disqualifier l'autre en le regardant de haut.

C’est le triomphe de la posture sur la pensée : on occupe le terrain de la vertu pour ne pas avoir à s'aventurer sur celui des faits. Cette position dominante offre un confort absolu, car elle permet de rejeter toute argumentation adverse comme étant « moralement suspecte » avant même qu'elle ne soit formulée. L'opinionisme devient alors une tactique d'intimidation : on n'échange plus des idées, on distribue des jugements depuis une forteresse de certitudes.

Comment sortir d’un tel marasme?

Face à cet enfermement dans le « moi » tyrannique, face à ces bunkers de certitudes et à ces guerres de positions morales, une question s'impose : comment briser le cercle de l'opinionisme pour retrouver le chemin de l'intelligence commune ?

Sortir de ce marasme exige une véritable transmutation. Il ne s'agit plus simplement de « parolifier » nos émotions ou nos appartenances, mais de soumettre notre parole à une discipline rigoureuse. C'est ici que l'opinion doit s'effacer devant l'exigence de l'argumentation. Pour quitter le confort du « high ground » narcissique, il faut accepter de redescendre sur le terrain humble et exigeant de la preuve, de la logique et, surtout, de l'écoute de l'autre.

Le passage de l’opinion à l’argumentation n'est pas une simple nuance : c'est un changement de régime de vérité. C'est passer de la clôture à l'ouverture, du cri au dialogue, de l'identité subie à la pensée construite.

Du monologue de l’opinion au dialogue de l’argumentation

Comment s’extraire des étaux de l’opinionisme et de son autoritarisme ? La réponse tient en un mot, une petite étincelle de subversion : le « pourquoi ».

Car poser le « pourquoi », c’est déjà cesser de subir. En réhabilitant l’exigence de preuves, de faits et d’une logique partageable, nous introduisons une tierce personne dans l'échange : celle qui n’accepte plus le dogme, mais demande des comptes. Ce n'est plus un duel de forces, mais un examen de validité. Ce simple basculement brise le monologisme de l’opinion pour ouvrir le dialogisme des individus engagés. La pensée ne s'enferme plus dans le silence du moi ; elle s'expose au grand jour dans la logosphère, cet espace de frottement intellectuel devenu nécessaire, que sont les débats et la discussion. C'est ici que l'esprit quitte sa zone de confort pour entrer dans l'arène de l’argumentation.

Dans cette logosphère, le centre de gravité se déplace radicalement : le sujet s'efface derrière l'argument. Là où l’opinion est une possession jalouse — un « avoir » qui exige soumission — l’argument se présente comme une offre, une main tendue vers l'intelligence d'autrui. S’il émane toujours du « moi », il accepte désormais de se soumettre au jugement de l’autre, de passer au crible de la réfutation. L’autorité ne réside plus dans le prestige de celui qui parle, ni dans le volume de son cri, mais dans la solidité de sa démonstration. L'argument ne s'impose pas par la force, il s'impose par son évidence lumineuse.

Dans l’espace de l’argumentation, l’autre n’est pas un ennemi

L’espace de l’argumentation - la logosphère - devient ainsi un écosystème de confrontation noble, régie par le principe de l’agôn : un combat verbal où l’on ne cherche pas à terrasser l’adversaire, mais à élever ensemble le niveau de l’exigence intellectuelle. C’est une lutte où le perdant gagne autant que le vainqueur, car il repart avec une vérité plus solide. Dans cet espace, l’autre n’est plus un ennemi à faire taire, mais le partenaire indispensable d’une quête qui nous dépasse tous.

Cette joute oratoire transforme la discussion en un véritable laboratoire, où la solidité des idées est mise à l'épreuve par ceux-là mêmes qui les partagent. C’est une arène de haute exigence où l'on accepte que les idées soient bousculées pour en tester la validité. Le passage du verbe « avoir » au verbe « proposer » constitue ici une véritable révolution mentale : proposer un argument, c’est consentir par avance à ce qu’il soit disséqué, mis à mal, voire rejeté. Dans cette dynamique, l'échec d'une thèse est en soi une victoire collective : si l'argument périt, la sphère progresse en éliminant une erreur. Ici, la vulnérabilité — l'aveu d'avoir eu tort — s'érige en force suprême.

L’espace de l’argumentation marque alors l'avènement de la république de la raison sur la dictature du ressenti. La connaissance n'est plus ce qui reste quand on a réussi à faire taire les autres, mais ce qui survit après que tout le monde a tenté de vous contredire. En ce sens, argumenter est un acte de reconnaissance profonde : c’est considérer l’autre comme un égal rationnel.

La logosphère instaure ainsi une égalité radicale. Du prix Nobel à l'étudiant, nul ne bénéficie d'un privilège d'immunité pour esquiver la critique ; l'autorité ne protège plus de la logique. On y honore l'autre en le jugeant assez robuste pour supporter la contradiction et assez digne pour y répondre. C’est le lieu par excellence d'une humilité féconde, où l'on préfère être « contredit et instruit » plutôt que de demeurer « flatté et ignorant ».

Dans une société qui valorise le débat, l’appartenance repose sur la discussion pacifique

Et si nous pensions la société elle-même comme une vaste logosphère ? Défendons cette vision avec Hannah Arendt, pour qui la vie politique n'est possible que lorsqu'une « paroi protectrice » sépare rigoureusement l'espace privé de l'espace public. Dans une telle société, l’appartenance ne repose ni sur les liens du sang, ni sur l’émotion partagée, mais sur l’acceptation d’une règle commune : celle de la disputation pacifique. C'est le cœur de la démocratie délibérative, où l’aboutissement d'une décision naît de l'espace offert aux meilleurs arguments pour être entendu.

Il nous faut accepter que la société ne soit pas irénique : les conflits d’intérêts, d’opinions, d’idéologies ou de spiritualités sont normaux et inévitables. La société-logosphère a pour mission de transmuter ces tensions en ciment social. Contrairement aux idées reçues, ce n'est pas le consensus passif qui assure la cohésion d'un peuple, mais la qualité de ses désaccords. Notre force réside dans notre capacité à transformer ces divergences en arguments soumis à l'attention de tous, afin de bâtir une réponse commune avec laquelle vivre. Le conflit ne représente plus une rupture du lien social ; il est le lien social en action, la cité mise en mots.

Dès lors, aucune opinion, aucune tradition, aucun dogme ne peut réclamer d’immunité. Si une idée prétend régir la vie commune, elle doit accepter d'entrer dans le laboratoire social pour y être éprouvée par tous, sans privilège ni discrimination. En plaçant l'argument au centre, on forge un langage universel qui traverse les classes, les religions et les origines. Parier sur la société comme logosphère, c'est parier sur l'intelligence collective contre les pulsions autoritaires de l'opinionisme.

Une société capable d’une telle réflexion accepte de renoncer à ses certitudes pour mieux servir la justice. À l'image du laboratoire, elle devient un système auto-correcteur. Elle n'est plus figée dans des idéologies statiques, mais évolue au rythme des démonstrations. C'est le passage définitif d'une société du « C'est ainsi » à une société du « Prouvez-le ».

L’horizon nécessaire : la logosphère comme boussole

Certes, le modèle d’une société-logosphère ne peut prétendre qu'à un statut de contrefactualité. Admettre qu'elle est contrefactuelle, c'est reconnaître qu'elle n'existe pas dans les faits et qu'elle ne constitue pas un futur imaginaire garanti. Pourtant, elle est loin d'être inutile : elle agit comme un horizon indispensable, un « mètre étalon » pour la pensée critique. Comme l'horizon, on ne l'atteint jamais, mais c'est elle qui permet de marcher dans la bonne direction. Sans cette boussole, nous serions désarmés face à la censure, à l’annulation ou à l'autoritarisme de l'opinionisme qui sature l'espace public.

Le constat est sans appel : l’humain est un animal émotionnel avant d'être rationnel. Nos choix sont guidés par nos biais, nos peurs et nos appartenances tribales bien plus que par la dissection logique des preuves. Nous habitons le domaine du pathos plus souvent que celui du raisonnable. Dans le monde réel, ce n'est pas l'argument le plus solide qui l'emporte, mais celui qui dispose du plus grand capital médiatique, financier ou politique. L'opinion y demeure un autoritarisme, car elle s'appuie sur la puissance brutale plutôt que sur la force du vrai.

Pourtant, si la société-logosphère est un idéal, l'idée du meilleur argument s'incarne déjà, in spe, dans des institutions réelles. Le tribunal (où l'on doit prouver), le laboratoire (où l'on doit reproduire) ou le système des conseils délibératifs, sont autant de fragments d'une logosphère argumentative. Ces institutions prouvent que la contrefactualité n’est pas une absence, mais une aspiration qui structure notre civilisation. Elle peut être élargie et approfondie au profit d’une culture logosphérique qui intentionnalise la délibération — nous oserions dire : la libération — par l’usage de la raison.

Dès lors, la logosphère cesse d’être une utopie lointaine pour devenir une pratique de résistance. En transformant le conflit en dialogue et le ressenti en raison, elle ne se contente pas de réguler la parole : elle émancipe l'individu de la tyrannie des évidences. Cette culture n'est plus seulement une méthode ; elle est l'acte de naissance d'un sujet véritablement libre, capable de substituer à l'autoritarisme du « moi » la souveraineté d'un « nous » pensant.

Penser contre soi-même : le remède à l'opinionisme

L’opinionisme s’est révélé pour ce qu’il est : un autoritarisme déguisé. Sous le masque de la liberté d’expression, il actionne un « bouton d’arrêt » de la pensée qui impose une injonction au silence. Cette citadelle du « moi » ne protège en réalité qu’une pensée paresseuse, transformant l’espace social en une juxtaposition de monologues immunisés contre la critique. Pour briser ce siège, il ne suffit pas de parler ; il faut accepter l'effort radical de penser contre soi-même.

Contre cette fermeture, l’argument doit devenir une véritable res publica — une chose publique. En quittant la sphère de la propriété privée pour entrer dans le laboratoire ouvert de la logosphère, l’idée change de nature : elle n'est plus un « avoir » à protéger, mais une proposition à éprouver. Ce changement de régime exige que nous renoncions à « posséder » une vérité pour accepter de « proposer » des preuves. Dans cet espace, la valeur d’un propos se mesure à sa capacité à survivre à la contestation, et non à la ferveur de celui qui l'énonce.

Si la société-logosphère relève de la contrefactualité, elle n'en demeure pas moins notre boussole la plus sûre. Ses traces existent déjà dans nos institutions les plus nobles — le tribunal, le laboratoire, le système des conseils — qui tentent, par fragments, d'incarner la souveraineté de l'argument. L’enjeu prospectif est d’approfondir cette culture pour en faire une pratique de libération systématique. En internationalisant la délibération, nous sortons de la dictature du ressenti pour bâtir un espace où le conflit n'est plus une agression identitaire, mais le moteur même de la connaissance commune.

L’avenir de notre vie civile dépend de cette capacité à sacrifier une intuition personnelle devant la supériorité d'un argument adverse. C’est dans ce renoncement souverain que l’individu s’émancipe et que la société se solidifie.

En fin de compte, la logosphère est le seul chemin pour que la démocratie cesse d'être le simple décompte des colères et devienne, enfin, l'exercice partagé de l'intelligence.

26 juin 2026



* Image : Wikipedia


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By Bjarne Melkevik

Bjarne Melkevik, L.L.D. Paris II, professor at the Faculty of Law, University Laval (Quebec), is a well-known author in legal philosophy, legal epistemology and legal methodology. His latest published books include “Horizons of legal philosophy” (1998 and 2004), “Reflections on legal... (Read next)

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