Tolerance.ca
Director / Editor: Victor Teboul, Ph.D.
Looking inside ourselves and out at the world
Independent and neutral with regard to all political and religious orientations, Tolerance.ca® aims to promote awareness of the major democratic principles on which tolerance is based.

L’immigration des femmes, revue et corrigée par Chadia Arab, Géographe, chargée de recherche au CNRS, UMR ESO, Université d'Angers

(French version only)
Share this article

Chadia  Arab  avec Dames de fraises  contribue à dissiper le sens négatif de l'étrangeté et facilite en quelque sorte  l'appropriation de nouveaux codes  du vivre-ensemble. Porter un jean  est une fugue identitaire dénonciatrice des préjugés  et une rébellion contre  toute projection non distanciée assimilant  le statut de la femme aux tâches ménagères  et à la fabrication de la progéniture. On n'est plus dans ce schéma. Ces dames de fraises ont décidé de prendre leur destin en main  et  s'ouvrir sur  ce que cette migration  non choisie leur a  offerte, peu importe le prix de l’errance.

Chadia Arab  invite notre singularité  à accompagner une pluralité dont le social est trié sur mesure. Il s'agit d'un récit  qui tisse sa trame à l'aide d'un entêtement de souffrance tout au long du périple. Ai-je vraiment découvert le beau visage  du nouveau monde ? Me suis-je arrachée à la misère ? Pourquoi m'a-t-on choisie, moi en particulier et pas d’autres ?  Est-ce que j’ai changé  après avoir esquivé mon destin ? L’horizon, n’a-t-il pas une autre définition que celle que j'ai apprise de la doxa ?

Il y au moins une question que Samira, Hayet, Zahra et d’autres dames de fraises se sont posées durant  ce voyage privé  de géographie.  Toutes en veulent à la pauvreté qui  les a  induites  dans le simulacre et les a poussées à quitter  une partie de leur identité sans que ces doigts  soient préparés   à une nouvelle aventure leur permettant  d'évaluer le côté  négatif et  le côté positif  du projet.

Dès les premières pages de Dames de fraises, doigts de fée, on se sent impliqués  dans ce récit que nous espérons sans fin car le charme de raconter  attire notre curiosité. Et puis, on se rend compte qu'une partie  de ce Nous décliné en singularité  n'a en fait rien de singulier hormis le prénom. D'où sortent ces doigts de fée ? Saida, tout comme d'autres répétitrices ainsi que  d'autres prénoms  en attente d'un  retour à cheval entre la déception et l'espoir, surgit du dos de la carte postale  que l'on  omet de  montrer à un détraqué sexuel exhibant un faux émerveillement par La Koutoubia. Ces dames sont divorcées ou mariées. Elles ont laissé  des bouches à nourrir et des insultes derrière elles. Elles sont lapidées vivantes, et c’est ce qui leur donne  paradoxalement  la force d'exister  et de devenir  afin d'imposer leur signature d’écrivaines d'une histoire collective  en réponse  à l'imaginaire  du sens commun. Maudite soit la pauvreté  qui conduit  ces jeunes femmes aux vastes champs de Huelva qui endiguent l'écho de cris de leurs enfants  provenant  du fin fond de la misère. Kenza et ses concitoyennes sont triées à l'image des fraises qu'elles cueillent le dos courbé durant des heures et des heures  pour un morceau de pain amer que toute la famille attend depuis des mois. Ce sens commun, n’a-t-il pas raison d’assimiler la pauvreté à l’apostasie ?  Les pleurs de la séparation cèdent la place  au scénario qui finit sur une  fausse note de déception. C'est ça l'Europe ? On les a obligées de transgresser  la maxime d’Héraclite selon laquelle on ne se baigne jamais deux fois dans la même eau d'un fleuve. Nos dames de fraises ont traversé la méditerranée au moins une fois, voire plus.

Chadia Arab  appelle l'histoire pour faire le parallèle  du caractère  docile  des travailleuses  comme critère de recrutement  des doigts de fée avec les cachets  verts  que Mora affichait sur  les  poitrines des  hommes qui voulaient aller  extraire du charbon  au fond de la mine en France. S'agit-il  d'une ruse de l'histoire ou d’une sorte d'esclavagisme qui fait partie du fonctionnement du capitalisme ? Entre migration et immigration rien n'a changé  puisque dans tous les cas  on  est choisi. Pour ce qui est du muscle qui est un critère de l'immigration, le corps machine pour reprendre  David Le breton, de par le fait qu'il  soit docile, va  se reconvertir en corps ghettoïsé puis sinistrosé pour reprendre le psychanalyste Jalil  Bennani . C'est l'exploitation qui  l'aliène et lui fait perdre son cratère humain et créatif pour paraphraser Karl Marx. En réalité le système capitaliste est fidèle à  sa stratégie, il évite les revendications et table sur  l’uniformité. Au final, trier la migrante  et l’immigré sur  la base du comportement et du corps, en plus de l'illettrisme, fortifie  la domination sous toutes ses formes.

Nos dames de fraises, victimes de représentations patriarcales, allant à l'encontre de  la femme, qui se sont enracinées depuis des siècles à cause  du décalage inhumain hérité d'une tradition misogyne, veulent respirer, ne serait-ce que  temporairement. Une simple évaluation de l'impact de la migration saisonnière sur les dames de fraises, compte tenu  du milieu social dont elles sont issues, nous conduit à déduire que  leur principal objectif de cet aller-retour périlleux  est de financer leurs familles.  A première vue, il s'avère que le changement auquel elles aspirent  est d'ordre  matériel. Mais  les entretiens menés par la chercheure avec un échantillon de ces femmes  sur  l'impact de cette migration saisonnière montrent que  le changement n'est pas seulement d'ordre financier mais  aussi existentiel. Autrement dit, cette nouvelle  configuration leur a permis de  s’émanciper. Il s'agit là de l'autonomie et de la liberté.

Personnellement, je regarde  cette autonomie avec philosophie. Au demeurant, j'étais toujours fasciné par  l’apport d’Emmanuel Kant à la notion  de l'autonomie et son articulation avec  la liberté. Du coup, l'autonomie  est contraire à la subordination ou hétéronomie. Etre autonome, c’est se débarrasser des inclinations naturelles au sein desquelles l'Homme  se trouve démuni d’Éthique. Toutefois, la liberté,  comme garant de la dignité  que la nature voudrait coûte que coûte  arracher à l'Humain en le réduisant  à une chose  et non pas une fin en soi, alimente le sens de responsabilité.  Faire le lien avec les aspirations de ces dames de fraises en s'inspirant  de  la conception Kantienne me semble intéressant. Dans la mesure où  ces travailleuses, comme tout autre être humain, désirent tout simplement goûter  à la liberté.  Elles rêvent de se débarrasser du carcan d'une nature  qui n'engendre que  des qualificatifs de la doxa qu'elles ont emportés avec elles. En un mot : elles ont  envie d'être autonomes, quitte à briser  les clichés réducteurs du statut de la femme. Ce nouvel espace stimule leur envie de s'émanciper et leur offre l'opportunité de négocier leur avenir. Quelle est donc la contribution du paraître  dans cette négociation ? Il me semble, selon les entretiens chapeautés par Chadia  Arab  avec ces dames de fraises,  que le vêtement est déterminant dans ce nouveau contexte, car il contribue à dissiper le sens négatif de l'étrangeté et facilite en quelque sorte  l'appropriation de nouveaux codes  du vivre-ensemble. Porter un jean  est une fugue identitaire dénonciatrice des préjugés  et une rébellion contre  toute projection non distanciée assimilant  le statut de la femme aux tâches ménagères  et la fabrication de la progéniture. On n'est plus dans ce schéma. Ces dames de fraises ont décidé de prendre leur destin en main  et  s'ouvrir sur  ce que cette migration  non choisie leur a  offerte, peu importe le prix de l’errance.

Dans son ouvrage Chadia Arab pose  les questions pertinentes, relatives  à la stratégie  conçue  par l’Union européenne en vue d'endiguer  l'immigration clandestine  et contribuer au développement des pays sud-méditerranéens. Parmi ces questions, celles liées  aux droits susceptibles d'améliorer les conditions  du travail  de ces femmes à l'image d'autres travailleuses venant  d'autres pays  européens. Chadia Arab soulève également la question  du suivi  de la politique du co-développement et  de la responsabilité des politiques de l'échec de ce programme. Le manque d'accompagnement  de ces  dames dans leurs projets  illustre à mon avis  la faillite du discours autour de cette stratégie. Tout compte fait, le co-développement  n'est à mes yeux  qu'une  fable que l'on récite lors des séminaires entre partenaires.

Dames  de fraises, doigts de fée dégage la responsabilité  de la recherche scientifique, c’est aux  politiques d'agir.  Je vous recommande ce riche travail bien documenté et accessible.

Note

(1)    Chadia Arab, Dames de fraises, doigts de fée.  Les invisibles de la migration saisonnière marocaine en Espagne. Éditions : En toutes lettres, 2018.

9 septembre 2020



Comment on this article!

Postings are subject to the terms and conditions of Tolerance.ca®.
Your name:
Email:
Heading:
Message:
Follow us on ...
Facebook Twitter