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Islam/Occident: ''Charlie Hebdo'' et les caricatures controversées du prophète Mohamed

(French version only)
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Contributor, Member of Tolerance.ca®

L’affaire des "caricatures du prophète Mohamed" est un bon filon. Juteux de surcroît pour tout titre de presse qui choisit la provocation, entre autres, comme procédé marketing de vente. Mais, ce genre de publication pose au moins la question des limites de la liberté d’expression dans une démocratie.

De nombreux musulmans dans le monde sont exaspérés à cause de la diffusion sur YouTube d’extraits d’un "film" amateur anti-islam, "Innocence des musulmans". Leurs réactions violentes dans plusieurs pays ont valu à ce futile navet une audience internationale inespérée et une célébrité imméritée. C’est dans ce contexte international aux passions exacerbées que l’hebdomadaire satirique français "Charlie Hebdo" a choisi de manière délibérée de publier des caricatures dégradantes du prophète Mohamed. Tout en sachant leur potentiel inflammable.

Quand "Charlie Hebdo" ajoute son grain de sel... marchand

La "Une" du numéro de l’hebdomadaire satirique paru en septembre montre un imam poussé dans sa chaise roulante par un rabbin avec en titre: «Intouchables 2. Faut pas se moquer!». À l’intérieur, on trouve plusieurs caricatures dégradantes du prophète Mohamed (et de l’islam). "Charlie Hebdo" a donc pris le parti de la "multi-récidive" dans le dossier de l’islam. Une première fois en 2006, quand il a reproduit les caricatures du prophète Mohamed parus dans un journal conservateur danois, le "Jyllands-Posten". La seconde fois en 2011, quand il a annoncé la publication de son numéro spécial intitulé: "Charia Hebdo". Si l’épisode de 2006 lui avait vainement valu une poursuite judiciaire en première instance puis en appel, l’annonce de la sortie du "Charia Hebdo" a suffi cette fois à faire allumer un incendie criminel qui a détruit ses locaux. La presse traditionnelle en France a montré cette fois sa pleine solidarité avec le canard satirique au nom du droit au blasphème.

La parution, le 19 septembre 2012, du nouveau numéro de l’hebdomadaire a suscité peur chez les expatriés français dans le monde musulman et inquiétude chez un gouvernement français craignant que des groupes islamistes extrémistes ne s’en servent pour attaquer les intérêts de la France dans cette partie du monde. D’où notamment la décision prise par le Quai d’Orsay de fermer pour plusieurs jours consécutifs représentations diplomatiques et établissements scolaires dans une vingtaine de pays musulmans. Le rectorat de la Grande Mosquée de Paris et le Conseil français du culte musulman ont de leur côté appelé leurs ouailles à la retenue. Tout en exprimant leur «consternation».

Peu importe la justification avancée de la parution du nouveau numéro de "Charlie Hebdo", une chose attire l’attention et lève peut-être le voile sur son motif réel: le choix du moment n’est pas anecdotique. Sa sortie est intervenue quelques jours seulement après l’éclatement dans plusieurs pays musulmans de manifestations violentes contre des intérêts américains pour cause d’un extrait vidéo de "film" ridiculisant le prophète Mohamed. Avec, entre autres retombées déplorables, l’assassinat à Benghazi de l’ambassadeur américain et la destruction du consulat où il se trouvait, le saccage de l’école américaine à Tunis et les attaques des ambassades américaines au Caire et à Tunis. Plusieurs autres pays musulmans ont été eux aussi touchés par des manifestations pacifiques (Maroc, Mauritanie...) ou violentes (Yémen, Soudan, Pakistan, Afghanistan, etc.).

Quand on sait ce que ça a coûté, entre autres, aux États-Unis la démarche solitaire d’un obscure cinéaste amateur et la publicité faite autour de son ''oeuvre'' par ceux-là même qui la honnissent, on est en droit de se demander: à quoi joue ''Charlie Hebdo'' cette fois encore? En guise de réponse, on peut avancer l'hypothèse qu'une fois encore la provocation a servi d'argument marketing de vente pour la publication satirique. Sinon, pourquoi "Charlie Hebdo" n’a-t-il pas retardé la parution de son dossier? D’ailleurs, ce numéro s’est rapidement épuisé dans les kiosques…

La démarche de "Charlie Hebdo" a montré que, dans un pays comme la France, le fait de surfer sur la tendance d’intolérance grandissante face à l’islam fait vendre la copie. Mais elle est à la fois dangereuse pour la diaspora française à l’étranger et va à l’encontre de la paix civile à long terme à domicile. D'une part, elle contribue à la stigmatisation des membres d’une minorité faible, mal intégrée et désorganisée et qui est déjà pointée du doigt. Renforçant des sentiments de ''démoralisation'' parmi au moins une partie de ses membres, avec le risque de voir une frange de ces derniers se poser la question de leur appartenance à une communauté nationale où leur religion est, de leur point de vue, malmenée au nom du sacro-saint principe de liberté et où ils ne trouvent pas encore leur pleine place. À l’étranger, ce genre de publication anti-islam contribue, d'un autre côté, à cultiver, dans l’esprit d’une frange plus ou moins importante de la population locale, l’amalgame entre la France (et donc le peuple français) et des produits culturels islamophobes de citoyens français. Avec le risque réel que ''d’innocents'' Français en payent le prix. C'est cette crainte qui explique l'anxiété de nombreux expatriés français au sud de la Méditerranée après la parution des caricatures de ''Charlie Hebdo''.

L'Occident ne peut sacrifier sa liberté sans se sacrifier

Aux aspects mercantile et intéressé de la démarche de "Charlie Hebdo" s'ajoute donc son irresponsabilité à plus d'un titre.

Cela dit, la multiplication depuis quelques années de produits culturels anti-islam en Occident et les réactions violentes qu’elles ont suscitées dans le monde islamique posent la question de l’exercice de la liberté d’expression dans un monde globalisé. Va-t-on trop loin dans ce domaine? Devrait-on y imposer des limites quand il s’agit de religion?

C’est de notoriété publique que la liberté fait partie des valeurs fondamentales de l’Occident et des fondations de la démocratie. La liberté est un tout, un et indivisible. On ne peut décider d’en choisir une partie et de répudier le reste sous un prétexte ou un autre en temps de paix. C’est cette même liberté qui a permis aux minorités musulmanes d’avoir des droits à titre de citoyens, d’exercer leurs libertés religieuses, de créer leurs institutions communautaires et même de contribuer à l’expansion de leur religion dans les pays occidentaux, grâce notamment au prosélytisme.

Si on peut comprendre que des musulmans pieux se sentent blessés chaque fois qu’ils voient moquées les valeurs centrales de leur religion, on ne peut en revanche demander à l’Occident de sacrifier une partie de sa liberté et donc de ce qu’il est pour ménager la sensibilité de cette partie de ses citoyens. D'ailleurs, si on le faisait pour un groupe, pourquoi ne le ferait-on pas pour tout autre groupe revendicateur? Dans ce cas de figure, où s'arrêterait-on? Plus important encore: que resterait-il de ce même Occident après cette ''saignée'' de la liberté? À cela s'ajoute le fait que la caricature est une des expressions de cette liberté qui est tant chérie non seulement en Occident mais également dans de nombreux autres pays dans le monde. Sans oublier un élément fondamentale supplémentaire à la compréhension de l’histoire intellectuelle de la formation occidentale. Quand vient le temps de caricaturer des symboles religieux forts, cela fonctionne, consciemment ou inconsciemment, comme si le dessinateur en question rejouait deux siècles plus tard un nouvel acte du combat multiséculaire qui a permis enfin le bannissement des lois anti-blasphème dont se servaient les autorités religieuses pour faire taire créateurs et intellectuels non-conformistes.

Dans ce contexte, le meilleur service que des musulmans sensibles à l'imagerie anti-islam puissent rendre à l'islam et à l'image de leur prophète, c'est d'accepter, même à contre-coeur, le droit d'autres personnes (d'autres civilisations ou de la leur) à l'expression libre de leur ''créativité'', même quand il s'agit de caricatures controversées. Quitte à engager le cas échéant des poursuites judiciaires contre tout ''défamateur'' trop zélé à leur goût. Au lieu de recourir à la violence pour faire prévaloir leur point de vue, ils seraient aussi mieux inspirés de se servir de la liberté pour exprimer leurs griefs, mais uniquement de manière pacifique et dans le respect des lois en vigueur. L'amélioration de leur image (et donc celle de l'islam) est à ce prix.

**

Quand les Frères musulmans égyptiens demandent à la France d’engager des poursuites judiciaires contre ''Charlie Hebdo'', ils montrent combien ils sont encore enfermés dans la logique culturelle du régime déchu et qui se servait de la censure pour faire taire toute voix non-conforme à ses tabous. C’est également faire mine d’ignorer que les canons de la création littéraire dans le pays de Voltaire ne répondent nullement à ceux encore en cours dans le pays du Nil. Demander également à l’ONU d’adopter une résolution instaurant des lois anti-blasphème, comme l’a fait le Grand mufti d’Égypte et comme s’apprête à le faire le nouveau président égyptien, devant l’Assemblée générale de l’ONU à New York, est à la fois inefficace et contreproductif. Si cette initiative peut calmer, à court terme, l’opinion publique dans de nombreux pays musulmans, elle va en revanche contribuer à l’imagerie d’un islam hostile à la liberté et à la tolérance. Ce qui est loin d'être, nous semble-t-il, l'objectif recherché par les initiateurs de cette démarche diplomatique.

23 septembre 2012



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Aziz Enhaili is an expert on the Middle East, of Islam and Foreign policy. He is a contributor on irregular basis to the ‘’Neighbouring countries’’ of the European Union, a unit of Europe2020, a groupe dedicated to prospective studies. He is... (Read next)

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