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Montréal : Une île et une histoire d'exclusion

(French version only)
By
researcher
Gilles Vigneault chante que notre pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver. L’hiver fait partie de nos vies, l’hiver fait partie de notre culture. Les hauts et les bas de Mère Nature ne sont pas un secret pour quiconque vivant sur cette île. Cependant, lorsqu’une tempête de 30 centimètres de neige empêche une partie de la population de se déplacer à bord des autobus de la Société de transport de Montréal (STM) six jours après qu’elle ait fait des siennes, j’estime que notre hiver devient politique.
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Le 15 décembre dernier, soit six jours après la première bordée de neige ayant ensevelie Montréal, je devais me rendre à une réunion d’un conseil d’administration sur lequel je siège en tant qu’administratrice. En tant que citoyenne je me suis rendue à l’arrêt d’autobus situé aux coins des rues Fabre et Beaubien avec l’intention de me rendre jusqu’à Pie-IX dans un premier temps pour ensuite prendre l’autobus Pie-IX en direction sud jusqu’à ma destination située au coin de la rue Ontario. Quelle ne fut pas mon soulagement d’arriver au coin de Fabre et Beaubien au même moment où l’autobus arrivait! Ouf! Juste à temps! Cependant, je ne suis jamais montée à bord de cet autobus.

Pourquoi?

Et bien, j’ai appris que le chauffeur d’autobus n’avait pas le droit de déployer la rampe d’accès me permettant de monter à bord. C’est avec stupéfaction que j’ai appris que la Société de transport de Montréal (STM) interdit à ses chauffeurs de déployer la rampe d’accès permettant aux personnes se déplaçant en fauteuil roulant d’utiliser les autobus de la STM au même titre que tous les citoyens. Le chauffeur m’expliqua que cette décision était basée sur l’état du déneigement des rues sur l’île de Montréal. Il m’apprit que l’île de Montréal au grand complet devait être déneigée avant d’autoriser de nouveau l’embarquant des personnes se déplaçant en fauteuil roulant…. Une île, une ville, c’est donc vrai!?!
 
Le chauffeur d’autobus m’expliqua poliment qu’il pouvait contacter le transport adapté et que l’on pouvait venir me chercher. Du point de vue d’une ‘survivante’ du transport adapté, cette ‘solution’ n’en est pas une. En fait cette solution c’est la solution d’une ville qui m’a historiquement exclue de son réseau de transport régulier et qui aujourd’hui m’inclue partiellement de façon souvent désintéressée et maladroite. Je sais très bien que le transport adapté ne comble pas les besoins des personnes ayant des limitations fonctionnelles. Le transport adapté ne peut d’aucune façon être considéré comme un équivalent au réseau régulier. Le transport adapté permet à certaines personnes de sortir de l’isolement. Le transport adapté isole toutefois d’autres personnes comme moi. Il est la représentation parfaite d’une ségrégation silencieuse et normalisée.

Atterrée par la situation, la première idée qui m’est venue à l’esprit fut : « mais qu’est-ce que je fais ici? ». J’ai étudié un an à Toronto, ville où j’ai connu une certaine forme de liberté de mouvement grâce au réseau régulier de transport en commun significativement plus accessible que le réseau montréalais. J’ai décidé de revenir vivre à Montréal parce que je crois encore qu’il est possible de changer ma ville. Je crois encore que je peux me sentir chez moi dans ma ville. Il faut être très idéaliste pour y croire encore. Je le suis.
 
Lorsque l’autobus m’a laissé seule sur le trottoir, j’ai appelé une amie pour lui raconter la situation. « C’est tellement horrible. Tous les gens dans l’autobus qui me regardaient me faire exclure comme ça. Tu sais,… sans rien dire. C’est humiliant. C’est dégueulasse. Les clients dans le restaurant Subway à côté de l’arrêt d’autobus en train de manger leur sous-marin qui me regardent à travers la fenêtre présentement en train de pleurer. Pourquoi je suis revenue à Montréal?.... »

Peu de temps après un superviseur de la STM est arrivé à ma rencontre. Juste au moment où je séchais mes dernières larmes. « Oui madame le transport adapté va être là dans dix minutes! » Youppi???

Mon exclusion du réseau régulier de la STM n’est pas seulement de type architecturale. Mon exclusion est aussi sociale, culturelle et politique. Très gentil, le superviseur m’a dit que c’était vraiment plate. Il blâmait la Ville. J’ai tenté de lui expliquer que la STM doit aussi porter une part du blâme. Chose qu’il a vivement rejeté tout en étant encore très gentil. Comble de sa gentillesse, il me dit ‘fièrement’ qu’il va attendre dehors avec moi au froid.

C’est super gentil ça! De mon côté, pas très impressionnée par sa solidarité déplacée, j’ai essayé de comprendre mon exclusion.
 
Gilles Vigneault chante que notre pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver. L’hiver fait partie de nos vies, l’hiver fait partie de notre culture. Les hauts et les bas de Mère Nature ne sont pas un secret pour quiconque vivant sur cette île. Cependant, lorsqu’une tempête de 30 centimètres de neige empêche une partie de la population de se déplacer à bord des autobus de la STM six jours après qu’elle ait fait des siennes, j’estime que notre hiver devient politique. La règle de la STM interdisant l’accès à ses autobus sur toute l’île de Montréal pour les personnes se déplaçant en fauteuil roulant est discriminatoire et viole le droit à la mobilité et à l’égalité des personnes se déplaçant en fauteuil roulant. Comment expliquer l’interdiction de faire monter à bord des personnes se déplaçant en fauteuil roulant sur une ligne d’autobus achalandée et circulant sur une rue déneigée? Une île, une ville? Une île, des histoires d’exclusion. Ça c’est ma vie et celle de milliers d’autres personnes vivant avec des limitations fonctionnelles à Montréal.
 
J’ai finalement attendu trente minutes dehors au coin de Beaubien et Papineau avec le gentil superviseur de la STM. Nul besoin de vous dire que je suis arrivée en retard et épuisée à ma réunion. Épuisée et profondément humiliée d’avoir été forcée d’utiliser le transport adapté; moyen de transport que j’évite autant que cela m’est possible.
 
Finalement, après réflexion j’ai également compris que les propos tenus par le gentil superviseur étaient offensants et discriminatoires, bien qu’il ne s’agissait aucunement de son intention. Ma mémoire en a sauvegardé quelques extraits. « Ah moi aussi ça me fait quelque chose là! Autant qu’à toi! Mais je ne peux pas embarquer ton fauteuil dans mon véhicule, c’est trop gros. Y’en a qui ont des petits fauteuils et qui sont habiles, j’en ai déjà embarqué un! » Ce genre de remarque fait porter le blâme sur ma condition physique. Je suis plus handicapée qu’une autre personne handicapée. Et cela expliquerait pourquoi j’attendais au froid.

Ce genre de remarque ne critique pas l’inaccessibilité du réseau. (D’ailleurs, il est important de noter que jamais le superviseur ne s’est sérieusement et sincèrement excusé au sujet de la ‘’suspension’’ du service.) « On doit suspendre le service aux personnes se déplaçant en fauteuil roulant sur toute l’île de Montréal. Parce que si par exemple tu veux aller au centre d’achats Fairview et que tu arrives là-bas et que ce n’est pas déneigé, tu seras mal prise! »

Et voilà une belle façon de discréditer complètement le droit au choix et la rationalité des personnes se déplaçant en fauteuil roulant. Premièrement, qui serait assez zélé pour se rendre au centre d’achats Fairview de Pointe-Claire à partir de Rosemont- La Petite Patrie en utilisant les autobus de la STM? De plus, en tant que citoyenne, je suis en droit et en capacité de prendre mes propres décisions. Je connais ma ville et je sais bien que Beaubien et Pie-IX sont des grandes artères qui, six jours après une tempête, sont déneigées. « Tout est indiqué sur notre site Internet. C’est écrit que le service est suspendu. »

C’est en fouillant méticuleusement que j’ai finalement trouvé où cela était indiqué lorsque je suis revenue chez moi. Il faut dire que j’utilise un ordinateur depuis l’âge de 4 ans et que je suis plutôt habile dans la recherche sur Internet! Est-ce normal que la suspension du service pour une partie spécifique de la population ne soit pas indiquée en grosse lettres un peu partout? Si le service était suspendu pour les usagers dits ‘’normaux’’ nous serions bombardés d’avertissements. Et d’excuses. Les personnes se déplaçant en fauteuil roulant, elles, doivent chercher. « Toi tu es une personne handicapée…en fait même pas, tu es une personne à mobilité réduite… ou non c’est plus que dans le fond tu vis un malheur. » Un malheur? Cette phrase est bel et bien sortie de la bouche du superviseur de la STM. Oui, la STM emploie des personnes qui perçoivent encore le handicap comme quelque chose de malheureux! Mon plus grand malheur ce n’est pas mon handicap. Mon plus grand malheur c’est ma ville et sa culture qui ne s’indigne pas devant la discrimination faite aux personnes handicapées. Une telle remarque de la part d’un représentant de la STM a des conséquences graves. Elle porte directement atteinte à ma dignité. La pitié c’est lourd à porter. Je suis une personne handicapée et j’en suis fière. Je sais que cela sonne bizarre. Parfois, je perds la force qui soutient cette affirmation. Et le 15 décembre dernier, alors que j’ai attendu plus de trente minutes au coin de Beaubien et de Papineau mon cœur a eu plus froid que mes mains et mes pieds…
 

 


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