Tolerance.ca
Directeur / Éditeur: Victor Teboul, Ph.D.
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Sahara occidental: Journalistes ou militants d’une cause politique ?

par
Rédacteur, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le traitement très partisan des récents troubles dans la région de Laâyoune au Maroc a montré que, quand il s’agit de la question du Sahara occidental, une partie de la presse espagnole est portée à déraper. Ce qui n’enlève rien à une certaine responsabilité marocaine.

Une presse libre fait partie des fondements essentiels d’un régime démocratique. Si la démocratie espagnole permet aux journalistes de faire leur travail dans de bonnes conditions, et en toute liberté, cela ne signifie nullement qu’ils ont le droit d’agir n’importe comment ou de dire n’importe quoi. Mais, vue le type de traitement accordé ces derniers jours par une partie de cette presse aux événements sociaux très graves dans la région de Laâyoune, force est de reconnaître qu’elle ne s’est pas conformée à ce code.

L’heure du choix entre le statut de journaliste ou la vocation de militant politique

Le Sahara occidental est une ancienne colonie espagnole. Madrid s’en est retirée, suite à un accord secret avec le Maroc et la Mauritanie. Après le retrait de Nouakchott de la partie qui lui était initialement allouée, Rabat a pris possession de l’ensemble du territoire et a du coup fait face à la guérilla d’un mouvement indépendantiste fortement appuyée et généreusement soutenu par l’Algérie. Un mélange de rhétorique tiers-mondiste et de diplomatie pétrolière algérienne, entre autres, a valu à la République arabe sahraouie démocratique (dans le pur style des démocraties populaires d’antan) la reconnaissance diplomatique de nombreux États en Afrique et en Amérique latine.

Depuis la chute de la dictature franquiste (allié traditionnel du régime autoritaire d’Hassan II) et l’instauration à sa place de la démocratie, Madrid a changé son fusil d’épaule dans l’affaire du Sahara occidental. Désormais, la ligne suivie ici par plusieurs acteurs est souvent celle de l’alignement sur les thèses du Front Polisario et le rejet à priori (du moins la suspicion à l’égard) de celles marocaines. Cette ligne politique est tellement ancrée dans le paysage madrilène que de nombreuses composantes de la société civile espagnole l’épousent, les yeux fermés. Sans oublier le Parti populaire, dont l’ancien chef et Premier ministre conservateur sortant, M. José-Maria Aznar, s’en servait dans son bras de fer avec Rabat. Cette coalition bigarrée de circonstance comprend des nostalgiques de l’empire colonial, des milieux de droite et xénophobes hostiles par principe au voisin méridional, et des droits de l’hommistes sincères et avocats de toutes les causes. Ces milieux exercent une forte pression sur le gouvernement du socialiste Zapatero, qu’ils accusent de «mollesse» vis-à-vis de Rabat.

Face à des situations «intoxiquées» par cette affaire, le lecteur espagnol est en droit de s’attendre de la part de sa presse nationale libre à ce qu’elle lui fournisse des informations fiables et des analyses rigoureuses basées sur des enquêtes de terrain bien fouillées. Il n’a en outre nullement besoin de connaître l’allégeance partisane des canards de son pays. Mais, comme il fallait s’y attendre, une partie de cette presse, écrite et électronique, a passé outre ce devoir déontologique. Comment?

Pour protester contre des conditions de vie jugées très difficiles, douze mille personnes se sont regroupés dès le 12 octobre dernier dans un camp de tentes du nom d’Agdaym Izik, à proximité de Laâyoune, dans le sud du pays. Alors qu’elles étaient en pleine négociation avec un comité du camp, les autorités marocaines ont entrepris le 8 novembre le démantèlement forcé de ce camp de fortune. Provoquant des affrontements d’une rare violence entre des retranchés et les forces de l’ordre dépêchées sur place. À en croire la version officielle marocaine, ces affrontements auraient fait douze morts (tous membres des forces de l’ordre) et des dizaines de blessés. Mais le doute est permis.

Comme il fallait s’y attendre, le Polisario et ses partisans en Espagne (et en Algérie) ont exploité le déroulement de ce mouvement social et ont donné une coloration indépendantiste à ce qui était en fait des revendications pacifiques et légitimes de justice sociale. Mais c’est de bonne guerre indépendantiste…

Si le ralliement quasi-aveugle à la propagande frontiste de plusieurs canards espagnols était prévisible, la nouveauté cette fois c’est le degré de manipulation intentionnelle auquel ils ont eu recours pour conforter la position de leurs protégés. À titre d’illustration, le bulletin de nouvelles le vendredi dernier de la troisième chaîne de télévision espagnole a montré une photo de quatre personnes dans une marre de sang, tout en prétendant qu’elle dément la version marocaine voulant que le calme était rétabli à Laâyoune. Mais il se trouve que cette photo appartient en fait à l’archive d’un journal marocain (le populaire «Al-Ahdath Al-Maghribia»), dont le photographe l’a croqué dans un quartier populaire situé à Casablanca. D’ailleurs, la famille d’une des victimes de ce quadruple meurtre a décidé d’entamer des poursuites devant les tribunaux ibériques contre la chaîne en question.

Plusieurs titres de presse ont eux aussi mangé de ce pain rassis. À titre d’illustration, le prestigieux titre El Pais a le 11 novembre publié, sous le titre «Ninos victimas de la repression Marroqui», la photo de deux très jeunes enfants prétendument Sahraouis qui auraient été atteints de balles tirées par les forces de l’ordre à Laâyoune. Mais il se trouve qu’en réalité ladite photo date non de novembre 2010, mais de juin 2006. Elle a alors été envoyée par le correspondant de Reuters à Gaza et publiée à l’origine sur le site Internet de World Prout Assembly www.worldproutassembly.org/archives

À l’époque, la bande palestinienne venait d’être bombardée par des chasseurs israéliens.

Mais si El Pais a finalement reconnu sur son édition Internet (voir www.elpais.com) la supercherie, force est de constater qu’il ne l’a fait qu’en date du 13 novembre.

Si l’objectif initial de plusieurs médias madrilènes était de porter atteinte à l’image du Maroc, alors on pourrait dire d’ores et déjà qu’ils ont largement réussi. À la grande satisfaction des milieux espagnols hostiles au royaume méridional ainsi que de celle du Polisario et de son bienfaiteur algérien.

Cet aveuglement de la presse espagnole s’est, hélas, également exporté à l’internationale francophone. Lors de l’édition du 14 novembre de «Kiosque», l’émission dominicale de TV5, le correspondant du quotidien espagnol ABC, M. Juan Pedro Quinonero, n’a pas pu s’empêcher d’empêcher sa collègue Hanane Harrath de «Le Courrier de l’Atlas» de présenter une analyse différente de la sienne de la situation dans le territoire saharien. En dehors de son agressivité mal venue, ce qui a frappé l’auteur de ces lignes chez l’Espagnol, c’est à la fois sa partisannerie excessive et son utilisation d’un lexique frontiste simpliste pour présenter une situation complexe. Venant d’un journaliste travaillant pour un prestigieux titre, on se serait attendu à un autre comportement…

Cette même presse qui s’était empressée de publier des photos qui n’avaient rien à voir avec le théâtre sahraoui, a refusé de publier des photos authentiques cette fois, où on voit des agents de la force publique égorgés. Deux poids, deux mesures!

En agissant de la sorte, de nombreux journalistes espagnols ont troqué en fait l’habit «commode» du militant d’une cause politique, en l’occurrence celle des indépendantistes du Polisario, contre le sari du journaliste. Au lieu de se limiter à leur devoir professionnel d’informer de manière rigoureuse leurs lecteurs de ce qui s’est passé dans le campement d’Agdaym Izik, ils n’ont pu résister à la tentation de fabriquer des nouvelles et de travestir des photos. Ce faisant, ils se sont déconsidérés et déshonoré toute une profession ô combien essentielle pour la démocratie informationnelle.

Et le Maroc dans cela?

Comme c’est souvent le cas, les torts ici ne sont pas qu’espagnols. Le Maroc a lui aussi une part de responsabilité dans ce qui s’est passé ces derniers jours ainsi qu’au niveau de la gestion du dossier du Sahara occidental dans son ensemble.

Aucun observateur rigoureux ne peut nier le fait que la gestion marocaine de l’affaire du mouvement social légitime au campement d’Agdaym Izik était d’un amateurisme suicidaire sidérant. D’abord, comment ce fait-il que les autorités sécuritaires avaient joué le pourrissement de la situation, et ce en laissant s’édifier librement un campement de fortune situé non loin de la principale ville du sud marocain? Comment se fait-il que douze mille personnes s’y étaient retrouvées? Avec l’aval tacite de qui? Dans quelle intention? Cette politique de pourrissement serait-elle le chapitre sahraoui d’un film qui se joue également dans d’autres parties du royaume?

Ensuite, comment se fait-il (et surtout qui a donné l’ordre au sein de la chaîne de commandement militaro-sécuritaire) de démanteler ce camp alors que des négociations étaient toujours en cours entre les autorités et la population qui s’y étaient regroupée? N’oublions pas que l’explosion populaire est la résultante de l’intervention des forces de l’ordre. En raison de la gravité de ce qui s’y est passé pour l’intérêt du Maroc, il faudrait au plus vite créer une commission indépendante chargée d’enquêter, en toute transparente, sur ce qui s’est passé le 8 novembre, avec des poursuites à la clé.

Aussi, si Rabat n’a rien à se reprocher dans la gestion de cette grave affaire, pourquoi alors avoir imposé un block out médiatique, au moment où différents titres de la presse internationale et nationale voulaient accéder à la zone des affrontements? À l’ère de la mondialisation de l’information et des images, un tel comportement s’avère suicidaire. Et montre la pauvreté et l’inadéquation de la doctrine médiatique marocaine avec notre temps Internet.

Enfin, la sagesse politique veut que, en cas de conflit, on évite de fournir à «l’ennemi» la corde avec laquelle il voudrait nous pendre. Autrement dit, le Maroc devrait au plus vite cesser de se tirer dans les pieds. Comment? D’une part, en évitant tout discours musclé à la direction de tous ceux qui ne partagent pas les thèses officielles relativement à la question saharienne. Si les traiter de «traîtres» peut faire péter les bretelles d’ultra-monarchistes ou de courtisans serviles, il donnera à l’international du régime une image peu flatteuse qu’il se refuse pourtant, à tout prix, et (pire) il n’avancera même pas d’un seul iota l’intérêt national. D’autre part, Rabat devrait moderniser sa diplomatie et cesser au tant que possible d’aligner les bourdes. Des erreurs suicidaires dont les communicants algériens ne manqueront point d’exploiter dans l’intention d’affaiblir leur voisin pour, pensent-ils, dominer le Maghreb.

**

Ce qui fait la différence entre un grand homme d’État et un ordinaire chef d’État, c’est notamment la façon dont il réagit aux événements d’importance. Pensant être dans son bon droit, Mohamed VI peut choisir la manière forte dans la gestion de tensions sociales locales avec des ramifications régionales. Ou bien épouser une perspective stratégique. Tout en gardant à l’esprit le fait que si l’image du Maroc est à ce point dégradée chez le voisin septentrional, c’est, entre autres, que la diplomatie marocaine a négligé l’opinion de cet important voisin du nord. Il est donc urgent d’agir!

17 novembre 2010


 



Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Cet article fait partie de

La Chronique du rédacteur en chef
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Aziz Enhaili
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter