Tolerance.ca
Directeur / Éditeur: Victor Teboul, Ph.D.
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Leçons et perspectives des élections américaines de mi-mandat

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

La victoire le 2 novembre dernier des républicains aux élections américaines de mi-mandat à la Chambre des représentants influencera le jeu politique à Washington pour la moitié restante du mandat du président démocrate. Mais pour avoir plus de chance lors de l’élection présidentielle de novembre 2012, M. Barack H. Obama ferait mieux de réaliser que son pays n’est pas encore entré dans l’ère de la post-politique.

Le peuple américain s’est prononcé sur le bilan d’un gouvernement démocrate à mi-parcours. Il lui a administré «une raclée», aux dires même de l’actuel locataire de la Maison-Blanche, lors d’une conférence de presse tenue le lendemain du jour du vote. Pour se donner de meilleures chances la prochaine fois, il faudrait à M. Obama, d’une part, bien analyser le message envoyé par les électeurs; et, d’autre part, traiter avec la réalité telle qu’elle est. Loin de toute naïveté.

Raisons d’une «raclée» historique

Au soir de la victoire historique du candidat Barack H. Obama en novembre 2008, c’était l’euphorie! Plusieurs commentateurs familiers de plateaux de télévision et de talk-shows de soirée exultaient. Ils partaient du facteur de rajeunissement de l’électorat démocrate (par rapport au vieillissement de celui républicain) pour prédire le début aux États-Unis d’une nouvelle ère politique marquée par une domination des libéraux. Mais il a suffi de moins de deux ans de gouvernement démocrate pour «endiguer» la vague du «Yes, we can!» du victorieux Obama.

Contrairement à ce qu’ont laissé entendre plusieurs ténors de la droite conservatrice dès le soir du 2 novembre 2010, la sanction populaire est loin d’être une victoire républicaine. C’est plutôt une défaite démocrate. Elle est due à un ensemble de facteurs. Les uns sont indépendants des démocrates, les autres sont de leur propre fait.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lors de sa conférence de presse le 3 novembre dernier, le président a reconnu combien il a trouvé difficile la défaite de nombre de ses candidats, «des personnalités extraordinaires». Il a expliqué la défaite démocrate par «le profond mécontentement» de nombreux électeurs face au rythme de la reprise économique. «Ils veulent (a-t-il dit) que l'emploi revienne plus vite, ils veulent plus de pouvoir d'achat, et ils veulent que leurs enfants aient les mêmes possibilités que celles qu'ils ont eues».

Même s’il a reconnu sa «responsabilité directe» dans le fait de «ne pas avoir avancé autant que nécessaire» sur le front économique, force est de reconnaître tout de même que son administration a permis, entre autres, le sauvetage du système financier, la couverture à l’horizon 2014 de plus de 30 millions de citoyens, qui ne pouvaient se permettre la moindre assurance-santé privée, et la relance de l’économie. Évitant au pays de plonger tête baissée dans une dépression historique. En revanche, le gouvernement a sous-estimé la gravité de la crise économique héritée de l’ère de George W. Bush. À titre d’exemple, le chômage s’est révélé plus important que prévu. Si l’équipe démocrate a effectivement réussi à stabiliser une économie souffrant de la pire grave crise depuis la dépression de 1929, elle s’est montrée incapable, la veille du scrutin, de convaincre de la relance économique une population qui souffre d’une croissance anémique (2%) et d’un taux de chômage élevé (s’il est officiellement estimé à 9,6%, il frôle en réalité les 17%). Du jamais vu depuis les années 1930. Sans oublier la perte de nombreux propriétaires de leurs maisons et la fermeture de plusieurs petites et moyennes entreprises... C’est dire que l’administration actuelle aura intérêt à s’attaquer à cette crise qui persiste, une situation qui pourrait lui être dommageable dans deux ans.

Les politiques de Barack H. Obama ont fait peur à la droite conservatrice. Celle-ci reproche au président démocrate d’être allé trop loin. Elle s’inquiète de voir l’ingérence du gouvernement fédéral s’accentuer dans la vie des citoyens. C’est cette crainte qui explique, en partie, la popularité des thèmes d’un nouveau mouvement ultraconservateur, les Tea Party, et les succès rencontré par plusieurs des siens lors des élections de mi-mandat. Mais, les bénéficiaires de la généreuse manne des frères Koch (David et Charles) et de Rupert Murdoch ont passé sous silence deux faits. D’abord, cette ingérence datait déjà de l’ère d’un des leurs: l’ancien président conservateur George W. Bush. Ensuite, l’état grave de la crise économique dans laquelle le pays est encore plongé ne peut qu’accentuer l’intervention du gouvernement fédéral.

Une partie de la base démocrate est quant à elle déçue d’un président Obama, qui n’est pas allé, selon elle, assez loin dans ses réformes. À l’en croire, il aurait préféré sacrifier des pans entiers de ses projets de réforme dans la seule fin d’avoir le vote d’élus conservateurs au Congrès. Mais pouvait-il faire autrement et espérer en même temps convaincre un Congrès majoritairement conservateur d’appuyer ses projets. Rappelons-nous que même une partie de ses alliés démocrates dans les deux chambres sont en fait d’authentiques conservateurs.

Pour un grand communicateur comme Barack H. Obama, sa façon d’agir durant la campagne électorale (parmi autres choses) était surprenante. Il a d’abord laissé filer le temps avant de se réveiller et de monter au front. Ses adversaires conservateurs ont exploité ce laps de temps pour le diaboliser et délégitimer ses politiques. Au point que plusieurs candidats démocrates avaient cru devoir se démarquer de lui pour pouvoir espérer conquérir (ou garder) leurs sièges.

Il a, ensuite, mécontenté plusieurs électeurs de classe populaire lors de nombreuses rencontres (les fameux townhall meetings). Son ton professoral au moment de répondre à leurs questions a été perçu comme hautain. De plus, entendre le président dire avoir créé de nombreux «emplois dans le secteur privé» a été interprété par plusieurs Américains touchés par le chômage comme l’illustration de l’insensibilité du leader démocrate et de sa froideur.

Comme il arrive souvent à de nombreux intellectuels engagés, le président américain a enfin agi comme si les différentes politiques phares de ses deux premières années de mandat (la réforme du système d'assurance santé, plan de relance et règlementation de la finance), et bêtes noires des milieux conservateurs, allaient de soi et n’avaient donc nullement besoin d’être expliquées au public américain. Une grave erreur de communication de sa part quand on se rappelle du ton acrimonieux qu’ont épousé les propos de ses adversaires lors des rencontres de nombreux élus démocrates avec leurs commettants. Ils y étaient tellement hostiles qu’ils n’avaient pas hésité à les empêcher d’expliquer à l’auditoire en quoi cette réforme cruciale consistait. Sans oublier le recours à différentes tactiques dilatoires et aux armes du mensonge et de la confusion. Il fallait au contraire que M. Obama descende dans l’arène et explique ses politiques à une population très inquiète.

Le moment est encore à la politique de la politique, non à celle de la post-politique

Tout en reconnaissant sa défaite, M. Obama a dit clairement qu’il était «prêt à travailler» avec les deux leaders républicains au Congrès, John Boehner (futur président de la Chambre des représentants) et Mitch McConnell (leader de la minorité au Sénat). Tout comme avec leurs vis-à-vis démocrates: Harry Reid (président du Sénat sortant) et Nancy Pelosi (présidente sortante de la Chambre); tous deux bêtes noires des conservateurs.

Tout comme c’était le cas durant les deux premières années de son mandat, le président a semblé vouloir continuer, durant les deux prochaines années, de s’appuyer sur une approche bipartisane. Une erreur de perspective, de sa part!

Les deux dernières années étaient riches en occasions d’affrontement entre conservateurs et libéraux au sein du Congrès. L’approche bipartisane du président américain n’avait nullement dissuadé les républicains de tenter d’empêcher l’adoption de nombreux projets de lois phares de la présidence de M. Obama. Contrairement à une tradition américaine de vote libre des élus, les républicains ont alors fait bloc chaque fois que ces projets étaient présentés au vote dans l’intention d’empêcher leur adoption. De plus, chaque fois qu’ils pensaient qu’un des leurs pouvait appuyer le camp adverse, ils battaient le rappel des troupes.

Si le locataire de la Maison-Blanche refuse ouvertement de revenir sur la réforme de l’assurance-maladie, il s’est montré flexible quant aux modalités de son amélioration. Il a à ce propos invité ses adversaires à lui soumettre des propositions dans ce sens. Mais cette bonne volonté ne suffira visiblement pas à convaincre la droite de réviser sa copie. D’ailleurs, John Boehner s’était engagé au cours de la campagne électorale à démanteler cette législation. Au lendemain de la «raclée» du 2 novembre, il a annoncé ses couleurs. Il a averti qu’en cas du maintien de cette réforme, ses partisans feraient tout ce qu’ils pourraient pour la rendre inapplicable, notamment en «affamant» plusieurs de ses parties.

Quand on voit le président Obama continuer de chanter les louanges de l’approche bipartisane, on ne peut que se poser des questions. Si cette approche est d’un point de vue abstrait une bonne chose, force est de constater qu’à ce jour elle est loin d’avoir été traduite dans la réalité politique de Washington. À titre d’illustration, les deux années précédentes ont montré le degré élevé de la partisannerie des républicains. Et leur appui non enthousiaste à certains projets de lois s’est fait au prix d’importantes concessions.

Mais la partisannerie républicaine est dans l’ordre des choses. Comme le jeu politique est à ce jour largement un jeu à somme nulle, chaque gain remporté par le camp conservateur est dans une large mesure une perte pour le camp adverse et vice-versa. En marquant de plus en plus de points dans leur bras de fer avec les libéraux, les républicains cherchent en fait à affaiblir la présidence démocrate et à empêcher à terme Barack H. Obama de remporter un deuxième mandat présidentiel en 2012.

Pour sauver ses chances, le président démocrate devrait quant à lui tirer les leçons à la fois de la campagne républicaine, qui lui a été hostile au cours des deux dernières années, et de la fluctuation de l’opinion publique à son égard chaque fois qu’il quittait sa tour d’ivoire washingtonienne et se battait contre ses adversaires.

**

La campagne présidentielle de novembre 2012 a commencé au lendemain des élections de mi-mandat de cette année. Les républicains ont déjà commencé à mettre plusieurs fers au feu. Ils prévoient d’acculer le président au mur. S’ils privilégient une politique de blocage (syndrome de 1994 avec Newt Gingrich), ils risquent de paralyser le fonctionnement de la machine fédérale. Tout en courant le risque de porter l’odieux d’une situation désagréable pour plus d’un citoyen américain. À cela s’ajoute le fait qu’en contrôlant la chambre basse et en renforçant leur position en chambre haute du Congrès, ils se trouvent de facto dans la position de partager les retombées des politiques d’Obama. Si celles-ci donnent d’ici deux ans des fruits, ils tenteraient d’en faire le fruit de leur labeur, mais si elles échouent les démocrates n’hésiteraient pas à les en blâmer.

13 novembre 2010



Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Cet article fait partie de

La Chronique du rédacteur en chef
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Aziz Enhaili
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter