Tolerance.ca
Directeur / Éditeur: Victor Teboul, Ph.D.
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Enjeux des élections américaines de mi-mandat du 2 novembre 2010

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le mardi 2 novembre 2010, les électeurs américains ont rendez-vous avec les urnes pour renouveler tous les membres de la Chambre des Représentants et un peu plus du tiers des sénateurs. Avec le vent des «Tea Party» qui gronde dans plusieurs États de l’Union, plusieurs sondeurs ont déjà donné les Républicains comme grands favoris et les démocrates comme perdants à cette élection. Mais la moisson conservatrice sera cette année moins fructueuse que prévue et dommageable pour le GOP.

Il y a deux ans, le monde entier retenait son souffle. Tous (ou presque) craignait que les républicains gardent la Maison-Blanche. Au soir du 4 novembre 2008, c’était la liesse non seulement au sein des rangs démocrates aux États-Unis, mais également dans le monde entier. Facteur George W. Bush aggravant! Ce jour-là, un jeune sénateur Africain-Américain, Barack Hussein Obama, incarnait le changement à Washington. Deux ans plus tard, le vent du changement semble l’avoir jusqu’à un certain point boudé. Pour une multitude de raisons.

Enjeux d’une élection à mi-parcours

En se rendant aux urnes ce mardi 2 novembre, les électeurs se prononceront sur le sort des occupants des 435 sièges de députés (Chambre des Représentants), élus pour un mandat de deux ans, et des 37 sièges de sénateurs (soit plus du tiers des 100 maroquins du Sénat). Ils sont 19 démocrates et18 républicains à voir leurs sièges mis en jeu cette année. Si les membres de cette chambre sont élus pour un mandat de six ans, ils sont renouvelés par tiers tous les deux ans. À cela s’ajoute le choix le 2 novembre de 37 des 50 gouverneurs (26 démocrates, 23 républicains et un indépendant). Les femmes représentent 23% de ces candidats.

Pour les républicains, l’enjeu du jeu est double. Il consiste, d’une part, à venger la cuisante défaite de 2008, et, d’autre part, à se positionner pour la prochaine élection présidentielle du 4 novembre 2012. Ils détenaient jusqu’à ce soir 178 sièges à la Chambre des Représentants (sur un total de 435 maroquins) et 41 des 100 postes de sénateurs. Pour pouvoir contrôler le Congrès, ils auront besoin de 39 sièges supplémentaires à la Chambre basse et de 10 à la Chambre haute.

Pour les démocrates, la tâche semble ardue. Jusqu’à ce matin mardi, ils étaient représentés par 255 députés et 57 sénateurs (ils ont perdu lors d’une élection partielle le 58e siège que détenait l’emblématique Ted Kennedy au Massachussetts aux mains d’un ultraconservateur). Deux sénateurs indépendants soutenaient les démocrates. Ces derniers aimeraient garder leur majorité dans les deux Chambres, pour que leur chef puisse continuer son train de réformes. Mais à défaut d’une majorité à la Chambre basse, ils espèrent en revanche pouvoir garder leur majorité au Sénat. Essentiel pour la continuation d’une politique étrangère assez volontariste.

Si on peut prédire d’ores et déjà que le taux de participation sera élevé ce soir, l’inconnue sera le taux de mobilisation des troupes démocrates, facteur essentiel pour la victoire (ou la défaite) de leurs représentants.

Les élections clés se jouent aujourd’hui dans sept États: la Californie, le Colorado, l’Illinois, le Nevada, la Pennsylvanie, la Virginie-Occidentale et Washington. Sharon Angle a mobilisé les Tea Party au Nevada pour battre Harry Reid, le chef de file du groupe démocrate au Sénat et héraut d’un système d’assurance-santé public. S’il se trouve en sérieuse difficulté, plusieurs de ses camarades sénateurs sortants (Barbara Boxer de Californie, Parry Murray de Washington, Joe Manchin de Virginie-Occidentale…) sont en meilleure posture. Mais cela dit, il faudrait au GOP remporter six de ces sept États pour pouvoir crier victoire à l’élection au Sénat.

Trois scenarios possibles

Habituellement, les élections de mi-mandat s’apparentent à un vote-sanction de l’administration en place. Elle perd habituellement sa majorité au Congrès. Deux seules exceptions à cette règle était FDR en 1934 et G. W. Bush en 2002. Le premier a sauvé l’économie du pays, le second a agi au moment fort de la politique 11 septembre 2001.

Les électeurs ont le choix entre deux possibilités: soit donner les moyens aux démocrates de continuer leurs politiques, soit les pénaliser. Dans le premier cas, ils gardent le contrôle des branches exécutive et législative de l’État fédéral. Dans le second, s’ils gardent l’exécutif, l’opposition s’empare du législatif.

Ce mardi, trois scénarios sont possibles. D’abord, les démocrates gardent leurs majorités aux deux chambres du Congrès (hypothèse moins probable). Ensuite, ils perdent leurs deux majorités (hypothèse moins probable). Enfin, ils gardent leur majorité dans une chambre seulement (ex. Sénat, hypothèse probable). Dans le premier cas, l’administration sort renforcée de l’exercice électoral et peut ainsi mener de nouvelles réformes d’envergure (environnement, immigration…). Dans le deuxième cas de figure, les républicains réduisent la marge de manœuvre de l’administration, empêchant l’adoption de plusieurs de ses projets de loi. Dans le troisième cas, c’est le blocage assuré durant les deux prochaines années.

Puisque le jeu politique est, entre autres, question de cynisme et de calculs politiciens, si la mise en place dans les «meilleurs» délais de l’agenda du président Obama aura besoin d’un Congrès contrôlé par ses partisans, la perte de leurs majorités dans les deux chambres servirait quand même leurs intérêts puisque les républicains seraient tenus coresponsables du bilan législatif au moment de l’élection présidentielle de 2012. Entre-temps, le contrôle républicain du Congrès pourrait de plus les griser, provoquant une paralysie législative et une «guerre» ouverte avec la Maison-Blanche. Avec le risque pour eux de voir Barack H. Obama renforcer sa stature de «père» soucieux des intérêts de la nation face à une «clique» washingtonienne républicaine cynique.

Les Tea Party, une bonne nouvelle pour Barack H. Obama

La campagne s’est déroulée dans un climat social morose. Le taux de chômage frôle les 10% de la population active. Cette force active n’était plus habituée (depuis la crise de 1929) à un chômage de masse et de longue durée. De nombreux Américains jadis de classe moyenne ont sombré dans la pauvreté. Plusieurs croyaient que les 750 milliards de dollars injectés par l’administration dans le programme de relance de l’économie et de sauvetage des banques et des firmes des grands constructeurs automobiles allaient quasi instantanément faire repartir la machine économique et leur permette ainsi de retrouver rapidement emplois et maisons perdus. Mais à leur décharge, rappelons-nous qu’à son corps défendant l’équipe économique d’Obama a contribué à doper cet optimiste insensé.

Ce vaste programme de relance, qui a augmenté la dette publique nationale, s’est ajouté à trois motifs supplémentaires de grogne des milieux conservateurs: d’abord, la décision du président de fermer la prison de Guantanamo; ensuite, la loi sur la réforme du système de santé; enfin, la loi sur la régulation des institutions financières.

Même si le président républicain sortant, G. W. Bush, n’avait pas, au cours de son second mandat, caché son souhait de fermer Gitmo, la signature par le président démocrate dès le lendemain de son investiture des décrets exécutifs autorisant une telle chose était assimilée par les tenants de la ligne dure en politique étrangère parmi les républicains, Dick Cheney en tête, à un «cadeau» fait aux terroristes d’Al-Qaïda. Les réformes du système de la santé et du secteur financier ont été assimilées à des mesures «socialistes» (sic) par de nombreux conservateurs.

Dans un pays qui n’a pas encore su retrouver complètement le chemin de la reprise économique et qui de surcroît demeure menacé par le réseau terroriste d’Oussama Ben Laden, un sentiment, au début flou, a fini par se cristalliser autour du mot d’ordre de rejet du moins de la politique d’Obama, sinon de sa personne. À la base de ce mouvement s’est trouvé une chaîne de télévision ultraconservatrice, Fox News, un réseau national de radios privées ultraconservatrices, et des animateurs bien huilés et assez talentueux. La rencontre objective entre ces acteurs œuvrant dans ce climat a fini par donner de l’ampleur à ce qu’on appelle aujourd’hui les «Tea Party».

Les Tea Party regroupent des conservateurs et des libertaires. Ce sont surtout des femmes comme Keli Cavender (29 ans), de Seattle (État de Washington), qui étaient à l’origine du lancement de ce mouvement. Elles ont retenu de la campagne du candidat Barack H. Obama le rôle crucial des nouveaux médias dans une campagne de communication politique. Elles s’en sont servies à satiété. Avec le succès que l’on sait aujourd’hui. L’électorat type des Tea Party est surtout celui des hommes, blancs, conservateurs, plutôt éduqués. Ces hommes sont rassurés par le discours de ces «mamans grizzly», qui abhorrent à la fois le discours féministe de gauche et ce qu’elles qualifient d’«hommes efféminés». Réaction de rejet des retombées déstabilisatrices pour le système social occidental des révolutions féministe et sexuelle.

Ces populistes de droite assimilent les réformes du président démocrate à l’intrusion du gouvernement fédéral dans la vie privée des citoyens américains. Les «modérés» parmi eux prônent moins d’État et peu d’impôts, alors que leurs radicaux militent en faveur de l’abolition de plusieurs ministères fédéraux. Ils veulent mettre de la hache dans ce qui reste de l’État-providence américain.

Les Tea Party ont réussi à placer 130 des leurs parmi les candidats républicains. La moitié d’entre eux sont des femmes. On compte parmi elles Christine O'Donnell (Delaware), Sharon Angle (Nevada), Dana Loesch (Missouri), Michelle Bachmann (Minnesota)… Plusieurs représentants et sénateurs conservateurs sortants n’étaient pas, à leurs yeux, assez conservateurs pour mériter leur appui lors des campagnes d’investiture. C’est pourquoi d’illustres figures républicaines du Congrès se sont fait battre par d’illustres inconnus et sans aucune expérience politique.

À plus d’un titre, les Tea Party représentent une bonne nouvelle pour le Parti démocrate et son chef et une très mauvaise nouvelle pour le GOP (Great Old Party).

D’abord, à court terme. Les élections américaines se gagnent souvent au centre. C’est pourquoi les élections précédentes avaient vu de nombreux candidats, démocrates comme républicains, quitter leurs «nids» idéologiques douillés pour se rapprocher du centre dans l’espoir de se faire élire. Cette donne structurelle agira encore une fois ce soir, dans plusieurs circonscriptions, lors de scrutins serrés, et privera de nombreux candidats perçus comme trop extrémistes de votes républicains et indépendants cruciaux pour faire d’eux de nouveaux membres du Congrès. Privant aussi le GOP de pans entiers de sa victoire éclatante déjà annoncée pour ce 2 novembre par de nombreux sondeurs.

Ensuite, les succès éclatants, inattendus et jusqu’à un certain point faciles de nombreux candidats Tea Party face à de sénateurs et représentants républicains sortants et membres de l’establishment montrent que le GOP connaît une crise identitaire sans précédent. Deux ans se sont écoulés depuis la défaite face à Barack H. Obama. Une période qui aurait due être exploitée pour renouveler sa direction et se donner un nouveau chef. Mais force est de constater que ce parti demeure encore sans véritable chef.

Cette situation est une mauvaise nouvelle pour ce parti et pour la démocratie américaine, qui a besoin de l’alternance des élites pour se renouveler.

**

Maintenant, Barack Obama s’apprête à entamer la seconde partie de son mandat. Il serait mieux inspiré de tirer les leçons de l’échec de sa démarche bipartisane face à des adversaires accrochés à une politique partisane. Comme Washington ne vit pas encore à l’heure de la post-politique, il devrait en prendre compte et faire preuve de plus de combattivité qu’il ne l’avait fait durant les deux dernières années.

2 novembre 2010
 



Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Cet article fait partie de

La Chronique du rédacteur en chef
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Aziz Enhaili
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter