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Comment redonner du lustre au Soft Power canadien

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

L’échec du Canada d’obtenir un siège de membre non permanent au Conseil de sécurité des Nations unies est le signe notamment de l’inadéquation de l’actuelle politique étrangère d’Ottawa à un monde multipolaire en émergence. D’où la nécessaire révision en profondeur de cette politique et l’impératif de mobiliser les atouts du pays pour redorer le blason du Canada sur la scène internationale.

Le Canada a échoué dans sa tentative d’avoir un siège de membre non permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Cette défaite a été interprété par plusieurs au pays et à l’étranger comme un désaveu international de la politique étrangère du Premier ministre Stephen Harper des quatre dernières années. Elle a conforté la position initiale de tous ces Canadiens opposés à la gouvernance conservatrice. Mais pour préserver l’intérêt national réel, la sagesse, et non les réactions émotives des uns et des autres, devrait primer. D’où l’impératif d’une réflexion réaliste analysant la signification de ce qui s’est passé le 12 octobre dernier.

Michael Ignatieff, le Sauron de l’ONU ?

Aussitôt la défaite constatée, les couteaux étaient aiguisés! Les opposants au gouvernement en place s’en sont réjouit. Plusieurs libéraux ont espéré, à voix haute, qu’elle soit l’hirondelle annonciatrice d’un prochain «printemps» libéral. Les Néo-démocrates s’en sont de leur part donnés à cœur joie. Tout comme plusieurs électeurs indépendants et sympathisants du Bloc québécois. Les milieux conservateurs ont quant à eux adopté deux angles d’attaque. Le premier touchait à l’ONU et à son rôle dans le monde. Le second concernait le chef du Parti libéral du Canada en personne.

Plusieurs commentateurs d’importants journaux du ROC (Rest of Canada), dont le «Toronto Star» et le «National Post», n’ont pas hésité à dépeindre l’ONU dans des termes qui rappellent le «machin» de l’ancien président français De Gaulle. A l’antenne de plusieurs talkshows du pays, on entendait des propos allant dans ce même sens dédaigneux. Pour ces milieux, l’échec canadien ne devrait pas «gripper» un pays qui n’aurait pas vraiment besoin d’un siège dans une institution «inefficace», «corrompue» et «coûteuse». Des commentaires allant dans le même sens que les propos du Premier ministre lui-même il y a quelques années.

Plusieurs dirigeants conservateurs ont de leur part accusé sur de nombreuses tribunes le chef du Parti libéral du Canada (PLC) d’être le responsable de la débâcle du pays! C’est dans ce sens que s’est exprimé le ministre des Affaires étrangères, M. Lawrence Cannon, quelques minutes à peine après le retrait canadien de la course. Lors de sa conférence de presse au siège de l’ONU, il en a blâmé M. Michael Ignatieff. À en croire ce ministre, la déclaration du chef libéral, faite il y a près d’un mois, selon laquelle le Canada ne «méritait pas» un tel siège en raison de «sa politique étrangère», a «donné l'impression (à la «communauté internationale», ndlr) que le pays ne voulait pas ce siège». Minant les chances du Canada le 12 octobre dernier. Les mêmes propos ont été repris par plusieurs personnalités conservatrices, dont MM. Dimitri Soudas, le directeur des communications de Stephen Harper, et Steven Blaney, député de Lévis-Bellechasse. Ils ont eux également soutenu que «la difficulté de ne pas parler d'une voix unifiée a eu un impact négatif» sur les chances de la candidature canadienne !

À les entendre parler, l’auteur de ces lignes n’a pas pu s’empêcher de penser au film «Les Seigneurs des Anneaux» et au personnage de Sauron. Ce sorcier de la Terre du Milieu, qui œuvrait clandestinement au service du grand sorcier Saroumane. Il s’était emparé notamment de l’esprit du roi Theoden. Il lui faisait faire tout ce qu’il voulait, allant même contre son propre intérêt. On connaît la suite de l’histoire... Toujours est-il, la version conservatrice de la défaite canadienne au Conseil de sécurité donne du chef libéral l’image d’un personnage dont l’influence va au-delà des frontières du pays. Mais, cette version pose problème. Pour cause !

 D’abord, rien n’atteste que les dirigeants étrangers suivent de près les péripéties de la politique domestique du pays. Ensuite, ils font la distinction entre les positions d’un leader de parti d’opposition et les politiques de son pays. Ce sont ces politiques que les diplomates accrédités à Ottawa surveillent en priorité et c’est en fonction d’elles que leurs pays se positionnent. Encore, le talent de M. Ignatieff était, le 12 octobre dernier à New York, loin de suffire à lui seul à dissuader les deux-tiers des États membres de l’ONU de prendre le parti d’Ottawa. Enfin, en surestimant son influence sur la plupart des dirigeants étrangers, les conservateurs ne courent-ils pas, à leur corps défendant, le risque non calculé d’en donner une stature de leader mondial.

«Que faire» pour redonner du lustre au Soft Power canadien ?

Au lieu de dénigrer l’ONU ou de blâmer le chef libéral, le mieux pour l’intérêt national canadien serait de se pencher sur trois questions d’importance. D’abord, l’examen des raisons de l’échec canadien. Ensuite, l’analyse du sens de ce qui s’est passé à l’ONU ce 12 octobre. Enfin, l’inventaire de ce qui devrait être fait dès maintenant pour regagner les cœurs et les esprits du reste de la «communauté internationale» pour avoir plus de chances la prochaine fois.

D’ailleurs, d’ici là, le pays aura largement le temps nécessaire pour y parvenir. Notre contribution ici va dans ce sens.

Sans reprendre les éléments de notre analyse dans une chronique précédente («Pourquoi le Canada n’a pas eu un siège de membre non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU»), disons tout simplement que l’accession des conservateurs de M. Stephen Harper au pouvoir en 2006 a été l’occasion d’un changement majeur au niveau du contenu et de la manière de mener la politique étrangère du pays. Ce réalignement est assumé sans complexe par ce gouvernement à fort penchant idéologique. Chose certaine, ce nouveau positionnement conservateur n’a pas été à la faveur de la candidature canadienne le 12 octobre dernier.

Plus grave encore, l’échec canadien à l’ONU est une mauvaise nouvelle pour l’ensemble du pays. Il montre que la diplomatie canadienne n’a pas été en mesure d’anticiper, de lire et de réagir correctement aux nouvelles lignes de fracture traversant la «communauté internationale». Dans le passé, ces lignes étaient claires. Il y avait le bloc de l’Est, celui de l’Ouest et les pays dits non-alignés. Aussi, la participation à de puissantes organisations multilatérales (G7/G8, OEA, OTAN, etc.), conjuguée à une politique se voulant jusqu’à un certain point autonome vis-à-vis de Washington, permettait au Canada de jouir d’une stature internationale, et donc d’une influence, dépassant son poids économique réel. D’où sa popularité à l’époque dans de nombreuses capitales, qui y voyaient un acteur modérateur de «l’enthousiasme» du voisin américain. Une situation qui facilitait la tâche du Canada sur la scène mondiale.

Mais avec la chute du mur de Berlin, le monde est entré dans une zone grise. Les «plaques tectoniques» sont encore en ébullition et les lignes de fracture sur l’échiquier international sont encore en mouvement. Avec l’essor de la mondialisation, de nouveaux acteurs ont émergé sur la scène internationale. En faisant preuve de plus de vitalité, d’imagination et d’esprit d’entreprise, ces pays émergents (dont le BRIC) ont su imposer leur marque sur la géopolitique de l’économie mondiale. D’où l’apparition du G20 qui «enterrera» le G8. Cette nouvelle situation appelle une nouvelle distribution des rôles.
N’ayant pas su mesurer l’étendue de ce bouleversement mondial, le Canada a vu son influence décliner. Aussi, le rapatriement par l’équipe de M. Harper de l’élaboration de la politique étrangère au sein de son cabinet et la forte coloration idéologique qu’on lui a donnée ont démoralisé plus d’un au sein du ministère des Affaires étrangères.

Aussi, l’opposition d’Ottawa à un projet de réforme visant l’élargissement des membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU à de nouvelles puissances a heurté la sensibilité de plusieurs dirigeants étrangers, y compris l’Inde, le Brésil, l’Allemagne, l’Égypte, le Nigéria, l’Afrique du Sud et le Japon, tous voulant un siège au Conseil. Alors que le Canada préfère l’augmentation du nombre des membres non permanents de ce Conseil. C’est pourquoi l’Inde et le Brésil avaient en coulisses pris le bâton du pèlerin pour accumuler des promesses de votes en faveur du candidat portugais.

La diplomatie canadienne des dernières années irrite donc plus d’un dans le monde. D’où l’urgence d’un sursaut salutaire pour l’intérêt national. Dans ce sens, Ottawa devrait d’abord éviter tout raidissement idéologique isolationniste. Aussi, au lieu d’une posture hautaine à l’égard des Nations unies ou un virage renforçant des liens bilatéraux, le pays serait mieux inspiré de renforcer ses relations multilatérales, dont celle onusienne. Cela dit, peu importe le choix de M. Harper, il aura une certaine incidence sur la diplomatie canadienne et sur le rapport de forces au sein même du PCC. Peu importe l’option privilégiée, il ne faudrait aucunement oublier d’examiner l’architecture internationale d’aujourd’hui dans le but d’améliorer la position canadienne en son sein. Cela est crucial pour l’image du pays et pour ses intérêts économiques.

Le gouvernement devrait ensuite réviser sa copie des relations avec le Moyen-Orient. Si le Canada a toujours cultivé des «relations spéciales» avec l’État hébreu, il était prévisible que les 52 États membres de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI) rejettent le virage «activiste» du cabinet Harper et son alignement derrière la politique étrangère israélienne. Puisque ces «relations spéciales» avec Israël n’avaient jamais empêché dans le passé ces pays de cultiver de bonnes relations avec Ottawa, celle-ci serait mieux avisée d’élaborer, d’abord, une politique moyen-orientale réaliste. L’appareil hautement professionnel et patriote de son ministère des Affaires étrangères devrait être en mesure de relever ce défi. Pour lui faciliter la tâche, le bureau du Premier ministre devrait rapatrier l’élaboration de la politique étrangère du pays au sein du département des Affaires étrangères. Une telle décision serait perçue par les diplomates canadiens comme une marque de confiance de la part de leur gouvernement.

Toujours dans l’intention de rassurer le monde islamique, Ottawa pourrait également solliciter un siège d’observateur (à l’instar de la Russie) au sein de l’OCI, en raison de la présence parmi ses citoyens d’une importante minorité musulmane appelée à croître avec l’arrivée chaque année de nouveaux immigrants musulmans. La célébration par le Premier ministre de la rupture du jeûne de Ramadan, au 24 rue Sussex, en compagnie de leaders Canado-musulmans ne pourrait pas nuire à cette campagne de charme («Une suggestion à Stephen Harper, premier ministre du Canada : célébrer la rupture du jeûne de Ramadan, au 24 rue Sussex»). Ottawa pourrait également mobiliser ses ressortissants musulmans et faire de certains d’entre eux des envoyés spéciaux aux quatre coins du monde islamique avec comme mission de plaider la cause canadienne et d’améliorer son image.

**

Il est vrai que le goût de la défaite n’est jamais bon. Mais à la colère succédera nécessairement le moment d’introspection. Ce jour-là, le pays dans sa diversité politique devra comprendre que ce qui s’est passé le 12 octobre était la défaite du Canada, et non du PCC. Au lieu de tomber dans des «guerres» de tranchée partisane et de mettre tout le blâme sur le dos du seul Stephen Harper, l’establishment politique et diplomatique du pays, toutes tendances politiques confondues, ferait mieux de se préoccuper du déficit de crédibilité du pays et du danger menaçant plus que jamais le Soft power du septième pays donateur au monde. Ce jour-là, la seule question qui vaille sera la suivante: quoi (et comment) faire pour redonner à ce pouvoir d’attraction et d’influence tout son lustre d’antan.

20 octobre 2010
 



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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