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Al-Qaïda au Maghreb islamique, la France et le ventre mou de l’Afrique

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

L’enlèvement le 16 septembre 2010 de sept employés du groupe nucléaire français AREVA est le dernier épisode à ce jour du bras de fer entre Al-Qaïda au Maghreb islamique et la France. Une branche d’Al-Qaïda-central qui a revisité sa stratégie initiale pour pouvoir continuer d’agir sur le terrain ouest-africain.

Le 16 septembre dernier, sept employés du groupe nucléaire français AREVA sont enlevés à Arlit, au Niger. Un site minier stratégique d’extraction de l'uranium pour AREVA. Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) a pris son temps avant de revendiquer (dans un message audio diffusé le 21 septembre sur Al-Jazeera) cet enlèvement. Soit près d’une semaine plus tard. Ce qui pose la question de l’identité des véritables kidnappeurs.

AQMI, une branche «régionale» d’Al-Qaïda-central

AQMI est la dernière venue des branches «régionales» («Mathieu Guidère: Al-Qaïda au Maghreb islamique») de la maison-mère, Al-Qaïda-central (AQ-c). C’est le dernier venu d’une longue lignée inaugurée à la fin des années 1960 en Algérie. Elle est principalement issue du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), créé en 1998 par des dissidents d’un autre groupe, le(s) Groupe(s) islamique(s) armé(s). Deux groupes armés particulièrement sanguinaires. La plupart de leurs victimes étaient d’innocentes populations civiles.

À l’ombre de la bannière du «Front islamique mondial pour la guerre sainte contre les Juifs et les Croisés», des combattants du GSPC ont guerroyé contre l’occupant américain qui s’est emparé de l’Irak. Sur le terrain, leur sang s’est mêlé à celui d’autres combattants du jihad armé mondial venant surtout du Maghreb, d’Arabie et d’Europe.

C’est surtout en Irak que les fondateurs de la future AQMI ont contacté l’émir alors d’«Al-Qaïda du jihad au pays des deux fleuves» (ou Al-Qaïda en Irak islamique), Abou Moussab al-Zarkaoui. Du coup, AQII avait enfin convaincu Oussama Ben Laden d’adouber l’Algérien Abdelmalek Droukdel (alias Abou Moussab Abdelwadoud). Sa formation de chimiste l’a propulsé responsable de la fabrication des explosifs. Charge exercée jusqu’à sa cooptation en 2004 comme «émir» de son groupe, le GSPC.

L’annonce officielle de l’allégeance d’AQMI à Ben Laden a coïncidé avec le cinquième anniversaire des attentats de 2001. Une façon d’affirmer l’inscription des nouveaux venus dans la stratégie jihadiste internationale. Mais «arracher» l’adoubement à AQ-c n’a pas été aisé. Son «état-major» n’avait pas été impressionné par les faits d’armes des nouveaux maquisards algériens. Leur goût excessif du sang desdits «apostats» (c’est-à-dire tous ceux dans la population civile qui ne leur sont pas soumis) et des «hypocrites» (les dirigeants du pays) a aliéné plus d’un à la cause du jihad.

En échange de son imprimatur, AQ-c voulait des hommes d’Abdelwadoud des gages solides de leur intégration harmonieuse au sein de la stratégie globale du réseau jihadiste. Pour qu’AQMI ne soit pas une simple nouvelle appellation du défunt GSPC, les proches de Ben Laden voulaient d’abord qu’elle devienne une véritable branche régionale de leur réseau. Comment? En implantant leurs cellules d’action et de soutien logistique et humain dans les autres pays du Maghreb (Maroc, Tunisie, Mauritanie et Libye). Si l’Algérie continue d’être un terrain assez «praticable» pour les maquisards qaïdistes, le Maroc, la Tunisie et la Libye se sont révélé des destinations périlleuses pour eux. Seule la Mauritanie leur a été «accueillante». Une situation due notamment au fait qu’ici si l’État n’est pas fort, les traditions tribales sont encore très vivaces et imprègnent davantage le comportement des citoyens. Chose qui s’est beaucoup estompée en Tunisie et au Maroc en raison notamment de changements sociologiques majeurs les touchant profondément.

AQ-c voulait ensuite du sous-réseau d’Abdelwadoud d’étendre son rayon d’action à l’Europe et à la France en particulier. Et ce en recrutant des jihadistes internationalistes, une infime minorité extrémiste «planquée» au sein des communautés musulmanes européennes paisibles et assoiffée d’intégration, pour semer terreur et effroi sur le Vieux Continent et retourner, dans un premier temps, ses majorités sociologiques contre leurs minorités islamiques, pour que celles-ci basculent enfin dans le camp du jihad international, dans un second temps. Brisant au passage le contrat social à la base du vivre ensemble des différentes communautés en Europe.

La priorité accordée par Ben Laden à la France s’explique par des raisons symboliques et politiques. La Patrie des droits de l’Homme, de Marianne et de la laïcité a interdit le port du voile à l'école et du niqab dans les lieux publics. Des éléments culturels abhorrés par les salafistes. Aussi, le soutien de Paris aux différents régimes politiques du Maghreb. Sans oublier son engagement aux côtés des États-Unis et des autres membres de la coalition internationale en Afghanistan. En répandant la terreur sur les bords de la magnifique Seine, les stratèges d’AQ-c espèrent faire plier Paris aujourd’hui, comme ils l’avaient fait hier avec l’Espagne, et la pousser à rapatrier ses unités combattantes. Isolant un peu plus par conséquent le contingent américain et démoralisant ses troupes.

Mais cette stratégie a échoué. Au Maghreb, les États forts marocain et tunisien ont contré AQMI. Le déploiement de leurs approches sécuritaires s’est fait au détriment des droits de plusieurs personnes prises dans de grossiers filets de lutte antiterroriste. Le rejet des populations du terrorisme a aussi contribué à faire échouer la stratégie jihadiste. De l’autre côté de la Méditerranée, la vigilance des services de sécurité français (et européens), leur coopération avec des homologues internationaux et l’absence de relais logistiques sur place chargés de préparer des attaques ont permis d’éviter la perpétration sur leur sol d’attentats de l’envergure de ceux de Londres ou de Madrid.

AQMI entre jihad, business et trafic en tous genres

Devant ses échecs répétés à faire implanter des cellules combattantes fonctionnelles et bien huilées en Afrique du Nord et en Europe, AQMI a révisé sa stratégie initiale. Il lui fallait trouver un ventre mou dans lequel se mouvoir entre deux opérations menées en Algérie. D’où le choix d’une bande saharo-sahélienne comprenant la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Tchad et le Soudan qui est aux prises avec une crise politique gravissime qui lui coûtera bientôt son intégrité territoriale. Cette zone offre plusieurs avantages opérationnels à AQMI. D’abord, les États n’exercent même pas un semblant de contrôle sur leurs bandes dunaires. Ensuite, ils font presque tous face, au moins périodiquement, à des mouvements contestataires de la distribution de la rente économique ou politique. Certains d’entre eux ont connu plusieurs coups d’État. Enfin, les sécheresses des deux dernières décennies, l’actuelle crise économique mondiale et le renforcement d’une Europe forteresse qui se veut inatteignable pour la «misère africaine», se renforcent mutuellement pour faire monter un peu plus la pression sur des gouvernes inadaptées, dans leur culture politique, aux défis d’intégration des demandes de participation et de redistribution des cartes et des richesses.

AQMI a exploité cette situation pour s’infiltrer, au nez des États-Unis et à la barbe de la France, dans cette région. Elle n’y a pas ménagé ses efforts pour exercer de fortes pressions sur les intérêts français et sur ses alliés sahélo-sahariens. La Mauritanie a eu à souffrir à plusieurs reprises des opérations du sous-réseau terroriste. AQMI a en juin 2005 attaqué une patrouille mobile de l’armée à Lemgheity, faisant 15 victimes. Le 24 décembre 2007, quatre touristes français sont tués à Aleg au sud-ouest du pays. Le 14 septembre 2008, onze soldats sont décapités à Tourine (centre-ouest). Le 23 juin 2009, un humanitaire américain est a assassiné à Nouakchott (la capitale). Le 8 août 2009, deux gendarmes français sont blessés lors d’une attaque-suicide contre leur ambassade. Le 29 novembre 2009, trois humanitaires espagnols sont kidnappés à Nouakchott. Un premier otage sera libéré le 10 mars 2010 au Mali. Les deux autres le 23 août.

Si le Mali est devenu une plateforme de libération d’otages d’AQMI, cela ne l’a pas en revanche épargné d’opérations terroristes. C’est ici qu’à titre d’exemple l’humanitaire français Pierre Camatte est enlevé le 26 novembre 2009 à Ménaka. Il devra attendre jusqu’au 23 février 2009 pour recouvrir la liberté.

Le Niger a souffert lui aussi des exactions d’AQMI. C’est là que deux diplomates canadiens œuvrant à l’ONU, ainsi que leur chauffeur, sont enlevés le 14 décembre 2008. Ils seront libérés le 22 avril 2009. Le 22 janvier, quatre touristes européens y sont à leur tour enlevés. Alors que trois d’entre eux sont libérés le 22 avril, au Mali, leur quatrième compagnon de galère, un britannique, sera exécuté le 31 mai 2009. Faute de rançon! L’humanitaire français Michel Germaneau est enlevé le 20 avril 2010 à Inabangaret (près du Nigéria). La nouvelle de son exécution est annoncée le 25 juillet, mais sans restituer son corps. Le 16 septembre dernier, sept employés d’AREVA sont enlevés à Arlit.

Si c’est AQMI qui a revendiqué ce dernier enlèvement, il a fallu attendre presque une semaine pour qu’elle le fasse. Cette pause nous pousse à nous demander si elle ne serait pas due au fait que les véritables kidnappeurs ne seraient pas ceux que l’on pense. Autrement dit, les hommes d’Abdelwadoud auraient peut-être «acheté» les otages d’un autre groupe, des rebelles ou malfaiteurs touaregs ou autres.

À cette longue liste macabre, s’ajoute plusieurs attentats ratés.

Pour financer ses opérations terroristes, AQMI n’hésite nullement à manger à tous les râteliers: contrebande de cigarettes et d’armes légères, braquages de magasins et de banques, réseaux clandestins de migrants subsahariens voulant se rendre en Europe au péril de leur vie, prises d’otages (Occidentaux de préférence).

La prise d’otages occidentaux présente plusieurs avantages du point de vue d’AQMI. En plus de l’aspect de rentabilité financière des kidnappings, elle agit comme levier de propagande et de médiatisation auprès des opinions publiques occidentales et de la région. Lui procurant une stature au-delà de son poids réel sur le terrain.

**

AQMI a fait preuve d’un savoir-faire tactique indéniable. Le succès de ses différentes actions montre qu’elle a su cultiver des complicités locales et nouer des alliances tribales. Toute stratégie de lutte contre elle devrait garder cela à l’esprit.

5 octobre 2010
 



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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