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Iran: Le discours d’Ahmadinejad devant l’Assemblée générale de l’ONU

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le 23 septembre 2010, le président iranien s’est adressé à la 65e Assemblée générale des Nations unies. Comme à son habitude, Mahmoud Ahmadinejad n’a alors pas résisté à la tentation de provoquer le «Grand Satan» américain.

Le 23 septembre dernier, le président iranien s’est servi de la 65e Assemblée générale de l’ONU pour porter le coup encore une fois aux États-Unis. Mais cette sortie, un mélange de sermon religieux et de diatribe politique, est liée à des enjeux de politiques domestique.

Les attentats du 11 septembre 2001, Ahmadinejad et la théorie du complot

Neuf ans se sont écoulés depuis la perpétration des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis («À l’ombre du 11 septembre 2001: Succès mitigés de la lutte contre Al-Qaïda»). Des actions qui avaient alors provoqué stupeur et effroi à travers le monde. En raison de leur caractère spectaculaire, elles ont permis l’éclosion de nombreuses théories de complot aux États-Unis et ailleurs dans le monde. À en croire la version dominante de ces théories, ces attentats seraient en fait l’œuvre non d’Al-Qaïda, mais du gouvernement américain lui-même! Pour contrôler le pétrole du Moyen-Orient…

La bonne fortune de ces théories a notamment des ressorts psychologiques. C’est, entre autres, un mécanisme psychologique de défense «élaboré» par l’esprit humain pour, d’abord, donner du sens à une agression violente difficilement «digérable» alors par le traumatisé (et puissant) américain (en raison de la disproportionnalité du rapport de forces en sa faveur face à l’agresseur). C’est ensuite une manière certes tortueuse de se donner (au moins) l’impression de garder le contrôle sur la suite d’un événement qui avait échappé au contrôle (et à la vigilance) de filtres élaborés justement pour éviter qu’il survienne. Le succès de ces théories de complot aux États-Unis même s’explique également par le fait que cela fait partie de leurs traits culturels.

En raison notamment de l’antiaméricanisme répandu dans plusieurs parties du monde, ces théories y ont également prospéré comme un feu de paille une journée d’été sec. Le succès de librairie d’un livre comme «L’effroyable imposture: 11 septembre 2001» (de Thierry Meyssan), traduit rapidement dans une quarantaine de langues, en est une bonne illustration. Même le président iranien y a pris goût.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le 23 septembre dernier, à la 65e Assemblée générale, Mahmoud Ahmadinejad a émis des doutes sur la version américaine (dominante dans le monde) des attentats du 11 septembre 2001. Il a à ce propos égrené trois théories. La première veut que ce soit l’œuvre d’un «groupe terroriste puissant et en mesure de déjouer tous les filtres de la communauté du renseignement et de sécurité». À l’en croire, c’est cette thèse qui est «défendue par des dirigeants américains». La deuxième théorie veut que ce soit «le fait de certains segments du gouvernement américain dans l’intention de renforcer une économie américaine déclinante, de consolider l’emprise (des États-Unis) sur le Moyen-Orient et de sauver le régime sioniste (c’est-à-dire Israël, ndlr)». La dernière théorie stipule que ces attaques «étaient menées par un groupe terroriste».

Si le président iranien a estimé que cette «(dernière) théorie avait les faveurs d’un gouvernement américain qui en avait tiré des avantages», lui, comme «une majorité d’Américains et d'autres pays et politiciens», penche pour la deuxième théorie. Sans apporter la moindre preuve étayant son choix. Il a plaidé en faveur de «la mise sur pied par l'ONU d’une commission d'enquête indépendante chargée de la récolte de l’information». Cela empêcherait, selon lui, que ces «attentats deviennent une question sacrée, à l’instar de la Shoah, un sujet qu’on ne pourrait questionner dans le futur». Comme il a de la suite dans les idées, il a alors cru bon de faire un coup publicitaire pour un événement que son pays a l’intention d’organiser l’année prochaine. Il s’agit d’un «colloque international sur le terrorisme et les moyens de le confronter», une rencontre qu’il voudrait ouverte à tous.

«Le régime sioniste» et l’occupation des territoires palestiniens

Le régime islamique est déterminé à faire de son pays un acteur dominant au Moyen-Orient. Objectif qu’Israël n’accepterait aucunement de bon cœur car cela sonnerait le glas de sa position militaire dominante dans cette région et du coup son système d’alliances internationales. Pour y arriver, les Iraniens savent tout le bénéfice en termes géostratégiques et symboliques qu’ils pourraient tirer de l’usage de la question palestinienne comme levier d’influence d’une «rue» musulmane très sensible à la lutte du peuple palestinien pour sa souveraineté nationale.

C’est dans ce contexte qu’il faudrait situer la deuxième partie du discours d’Ahmadinejad devant l’Assemblée générale. Pour empêcher le concurrent turc (de surcroît sunnite comme la majorité des Palestiniens) de «voler» à son pays le feu palestinien, il a pris un soin particulier à fustiger le «régime sioniste».

Ahmadinejad a brossé un tableau binaire de la situation israélo-palestinienne. D’un côté, un «peuple opprimé (c’est-à-dire les Palestiniens), vivant durant les soixante dernières années sous un régime d’occupation, sans liberté, sans sécurité et sans droit à l’autodétermination». Ses «demeures sont détruites quotidiennement». Il est «privé d’eau, de nourriture et de médicaments dans son propre territoire». De l’autre, «l’occupant bénéficie (non seulement) de la reconnaissance» (internationale, ndlr), mais également d’un «soutien total de plusieurs pays occidentaux». Et ce en dépit du fait que ce «régime menace les pays de la région et continue d’annoncer publiquement l’assassinat de dirigeants palestiniens». En plus d’avoir «imposé cinq guerres à leurs voisins et au peuple palestinien, les sionistes ont (continue-t-il) commis les crimes les plus horribles contre des peuples sans défense au Liban et dans (la bande de) Gaza et attaqué la flottille humanitaire (qui se dirigeait vers Gaza), défiant ainsi toutes les normes juridiques internationales, et tué des civils». Selon Ahmadinejad, «toute résistance palestinienne et toute voix opposée à ce régime sont opprimées, qualifiées de terroristes et d’antisémites». Une dérive qui sacrifie «toutes les valeurs (humanistes), dont la liberté d’expression en Europe et aux États-Unis sur l’autel du sionisme».

Au moment où les délégations israélienne et palestinienne se sont «engagées» dans des négociations directes, sous l’égide d’un président américain partisan de la solution des deux États (israélien et palestinien), le dirigeant iranien a cru bon jeter une pierre dans la marre de négociations difficiles et fragiles pour montrer que son pays se préoccupe du sort des Palestiniens.

À l’instar du Guide suprême iranien, Ahmadinejad a laissé entendre que les «solutions envisagées ne prennent pas en compte les droits du peuple palestinien (et seraient donc) vouées à l’échec». À la place, il a formulé deux propositions. D’abord, «le retour de (tous les) réfugiés palestiniens dans leur patrie» (c’est-à-dire dans l’actuel Israël, ndlr). Ensuite, la reconnaissance par la communauté internationale «du droit du peuple palestinien à exercer sa souveraineté et à décider du type de son gouvernement».

Ni Khameneï ni Ahmadinejad n’ignorent le sort réservé d’avance à cette proposition. Ne l’oublions pas: sa mise en place signifierait la fin de l’État d’Israël. Une issue que ni les dirigeants de ce pays, ni l’influent lobby pro-israélien, ni l’Occident, ni encore de larges secteurs de l’opinion publique internationale n’accepteront. Et pour cause. L’État d’Israël est sorti des cendres de la Shoah («Islam/Occident: Les Musulmans face à la Shoah»)!

«L’énergie nucléaire» et le contentieux iranien avec les États-Unis

En raison de plusieurs éléments circonstanciels indirects, Israël, les pays arabes et l’Occident soupçonnent l’Iran de développer sous couvert de son programme nucléaire civil un volet militaire. Pour le dissuader de continuer sa marche vers la dotation éventuellement de l’arme atomique, l’ONU lui a imposé à ce jour quatre séries de sanctions économiques. Compromettant son développement économique et sa défense nationale. L’Iran continue de répéter à qui voudrait l’entendre que son programme est en fait destiné à des fins strictement civiles.

Ahmadinejad s’est servi de l’Assemblée générale pour marteler ce message. À l’en croire, le choix de son pays de l’énergie nucléaire s’explique par le fait qu’elle «est propre et bon marché» et représente «une alternative intéressante et à même de réduire la pollution produite par les énergies fossiles». La raison de ce choix obéirait donc à des impératifs économiques et environnementaux.

Comme légaliste, il a affirmé que le «Traité de non prolifération (nucléaire) permet à tous les États membres (de l’Agence internationale de l’énergie atomique, et donc à l’Iran, ndlr) d’utiliser l’énergie nucléaire (à des fins civiles), et ce sans limitation et tout en bénéficiant de l’aide technique et légale de l’AIEA». S’il a plaidé en faveur de «l’élimination totale de la bombe atomique» qualifiée par lui «de pire arme inhumaine», le dirigeant iranien a fustigé un état international de deux poids deux mesures. Une situation qui «permet à certains pays, les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU, ainsi qu’à quelques-uns d’autres de s’en doter» alors qu’ils en privent d’autres. Aboutissant paradoxalement à «une situation où non seulement l’objectif de désarmement n’a pas été atteint, mais aussi la prolifération de cette bombe a touché quelques régions, dont le Moyen-Orient du fait du régime d’occupation sioniste». Dans un tel contexte, Ahmadinejad a appelé à «proclamer 2011 année du désarmement nucléaire, (avec comme slogan:) ‘‘l’énergie nucléaire pour tous, les armes nucléaires pour personne’’».

Tout en condamnant les pressions américaines contre son pays, le président iranien a répété qu’il «était prêt à entamer un dialogue constructif, sérieux, franc et transparent» avec Washington relativement à toutes les questions d’intérêt commun, mais «dans le respect et la justice».

Fustiger les États-Unis est devenu un rituel iranien passé de mode. Le ton vindicatif d’Ahmadinejad n’est pas à dissocier des fissures de plus en plus nombreuses au sein de la classe dirigeante de son pays depuis sa réélection controversé («Iran. Les raisons de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad»).

**

Une fois élu, Barack H. Obama avait tendu la main à l’Iran pour entamer un «Grand deal». Au lieu de s’en saisir et entamer la normalisation de son régime, Ali Khameneï a préféré snober le «Grand Satan». Pour singer son maître, Ahmadinejad a choisi quant à lui de provoquer un Washington encore blessée, et ce en débitant une fois encore des affirmations farfelues. Tout en déclarant sa prédisposition au dialogue avec les États-Unis.

29 septembre 2010
 



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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