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À l’ombre du 11 septembre 2001: Succès mitigés de la lutte contre Al-Qaïda

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Malgré les nombreux succès enregistrés depuis neuf ans par les États-Unis, la lutte antiterroriste a connu plusieurs ratés. Ce qui montre que la lutte contre Al-Qaïda restera encore pour plusieurs années d’actualité.

Neuf années se sont écoulées depuis les attentats du 11 septembre 2001. Une période riche en développements relativement à la lutte antiterroriste. Même si on peut estimer que cette période est relativement courte, elle est en revanche suffisante pour faire un premier bilan de la lutte contre le réseau terroriste sans frontières d’Oussama Ben Laden. Si l’engagement pris par Washington au soir des attaques terroristes de 2001 était de détruire Al-Qaïda, force est de constater, neuf ans plus tard, que les nombreux succès enregistrés dans le domaine de la lutte antiterroriste n’ont pas encore permis d’atteindre cet objectif stratégique.

Succès de la lutte contre Al-Qaïda

Quelques semaines seulement après les attaques terroristes contre leurs symboles de pouvoir économique (World Trade Center) et de puissance militaire (Pentagone), les États-Unis ont détruit le régime taliban qui offrait aux combattants du réseau Al-Qaïda refuge et facilités pour agir à leur guise dans leurs nombreux camps d’entraînement et dans le reste du monde.

Fort de la collaboration policière internationale, Washington a enregistré un succès supplémentaire. Elle a vu plusieurs affiliés ou présumés membres d’Al-Qaïda se faire arrêter dans plusieurs pays et finir dans des centres de détention, dont les tristement célèbres Guantanamo et Bagram. À cet égard, la collaboration des services de sécurité de l’incontournable allié pakistanais a permis l’arrestation ou la liquidation de la plupart des dirigeants du second rang d’Al-Qaïda. Cette strate inclut des idéologues de premier ordre et des chefs d’opérations militaires (dont Khalid Cheikh Mohammed arrêté en 2003, Abou Faradj al-Libbi arrêté en 2005).

Grâce à la contribution des argentiers de plusieurs États, Washington a aussi réussi à asphyxier financièrement de nombreux talibans afghans et terroristes jihadistes ou présumés tels, notamment en faisant bloquer des comptes bancaires dans des banques situées aux quatre coins du monde. Sans oublier les comptes de plusieurs organisations islamistes pakistanaises qualifiées de terroristes. Privant ainsi Al-Qaïda d’une bonne partie des ressources financières nécessaires à l’organisation d’autres attentats de l’envergure de ceux de septembre 2001. D’ailleurs, depuis cette journée tragique, les hommes d’Oussama Ben Laden n’ont plus pu refaire leur coup sur le sol américain. Un échec terroriste qui s’est ajouté aux autres succès de la stratégie de lutte antiterroriste américaine.

Ce succès est à mettre notamment au compte de la réorganisation des organes de sécurité nationale américaine et de la révision de leurs méthodes de travail. Le renforcement depuis les attentats de 2001 de la coopération de la communauté américaine du renseignement avec ses homologues dans le monde, notamment ceux arabes et européens, s’est révélé fort utile. Pendant cette période critique, Washington a pu compter sur le désaveu de la quasi-totalité des Américains musulmans des activités du réseau terroriste. Les leaders de cette minorité religieuse étaient d’ailleurs conscients que leurs coreligionnaires seraient les premières victimes des retombées de tout autre attentat sur le sol américain.

L’élection de Barack Hussein Obama comme nouveau président, son message historique du Caire et ses différents engagements en faveur de la réconciliation avec le monde islamique ont également rendu la situation moins aisée pour le réseau terroriste. En déclarant, à plusieurs reprises, que la création d’un État palestinien (à côté de celui d’Israël) est devenue pour son pays un intérêt national stratégique, le président américain a redonné espoir à la «rue» islamique, limitant la marge de manœuvre de la rhétorique antiaméricaine d’Al-Qaïda.

Limites des succès de la stratégie antiterroriste de Washington

Si la stratégie antiterroriste américaine a enregistré comme nous venons de le voir de nombreux succès, elle est en revanche confrontée à plusieurs échecs. Nous nous contentons ici d’en mentionner quelques-uns.

L’échec le plus frappant de la lutte antiterroriste est à coup sûr l’incapacité des différentes agences de renseignement américaines à localiser et à mettre la main sur le premier niveau du réseau terroriste sans frontières. Depuis neuf ans, on n’a retrouvé ni la trace d’Oussama Ben Laden ni celle de son bras droit, Ayman Zawahiri. Et ce malgré les importantes ressources financières, techniques et humaines mobilisées pour cet objectif.

En renversant le régime taliban à Kaboul, les forces militaires américaines en ont chassé les ultraconservateurs du mollah Omar et les combattants jihadistes sans frontières. Mais il a suffi à l’essentiel de ces combattants soudés de traverser la frontière méridionale du pays pour retrouver chez le voisin refuge et appui. Y aggravant une situation sécuritaire qui était déjà précaire. Sans oublier la menace qu’ils allaient faire peser sur la stabilité en Afghanistan et sur la sécurité dans ce pays des soldats de la force internationale et leurs approvisionnements.

En occupant l’Irak, au mépris de la légalité internationale et sous de fallacieux prétextes, les États-Unis ont permis aux hommes d’un Al-Qaïda assez démoralisés de se donner une nouvelle cause légitimant leur jihadisme sans frontières. Attirant au passage de nombreuses et nouvelles recrues, y compris occidentales, déterminées à bouter les forces d’occupation occidentales à l’extérieur de l’Irak.

Les violations gravissimes des droits humains dans la tristement célèbre prison d’Abou Ghraib en Irak aux mains de militaires américains ont démoralisé plus d’un dans le monde. Attisant la haine contre les États-Unis. Facteur facilitant, s’il en ait un, le recrutement de nouveaux combattants d’Al-Qaïda. Ce centre de torture s’est ajouté à Guantanamo, une autre pièce du goulag américain (expression due à Amnesty International). Il s’agit d’un archipel fait de centres de détention et de torture de présumés terroristes jihadistes. Ils sont disséminés dans plusieurs pays, loin du regard des curieux.

L’édification et le maintien de ces centres liberticides, au mépris de la règle du droit et loin du contrôle de la justice civile américaine et internationale et de la vérification régulière des organisations internationales de défense des droits humains, sont en soi à la fois un appel formidable au recrutement de nouveaux terroristes au service des desseins terrifiants d’Al-Qaïda et (par conséquent) un échec patent de la stratégie de lutte antiterroriste de Washington.

Si les États-Unis ont effectivement empêché, à ce jour, la perpétration d’un nouvel attentat d’envergure sur leur sol et ont «tué» dans l’œuf de nombreux projets de tentative terroriste, ils font aujourd’hui face à une menace très sérieuse, le terrorisme domestique. Il s’agit de terroristes nés ou ayant grandi sur le sol américain. La lame de fond islamophobe (objet d’un prochain article), traversant aujourd’hui le pays et exploité comme levier électoral par une droite populiste aveuglée par l’appât du pouvoir en prévision des élections de mi-mandat de novembre prochain, est mauvaise conseillère en termes de lutte contre la consolidation au pays de cette troisième génération d’Al-Qaïda (objet d’un prochain article). La crainte est que plus le vent islamophobe souffle sur le pays d’Obama, davantage le message d’Al-Qaïda y trouve des auditeurs attentifs. Ce qui serait à coup sûr le plus grave des revers de la stratégie américaine de lutte antiterroriste. À ce propos, l’affaire de l’autodafé du Coran du pasteur extrémiste Terry Jones («L’autodafé du Coran le 11 septembre prochain, une aubaine pour Al-Qaïda») est une mauvaise nouvelle à méditer comme elle le mérite.

Une des retombées négatives supplémentaires des succès enregistrés dans le domaine de lutte antiterroriste ces dernières années, c’est la régionalisation du commandement d’Al-Qaïda. En empêchant Al-Qaïda-central d’agir à sa guise comme lors du 11 septembre 2001, plusieurs de ses cadres de deuxième ou troisième niveaux ou partisans se sont installés dans plusieurs parties du monde musulman. Ils y ont créé de nombreuses branches régionales (Irak, Maghreb-Sahel, Péninsule arabique) ou semblent s’apprêter à le faire (Corne d’Afrique et Est africain). Attirant les forces américaines et étirant leur zone d’action. Avec l’intention évidente de démoraliser et de démotiver leurs recrues et aussi de faire saigner le trésor de leur nation. Contribuant ainsi au creusement des déficits financiers d’un pays qui n’a pas encore réussi à se relever de sa plus grave crise économique depuis les années trente du siècle dernier.

**

Au cours des neuf années postérieures aux attentats terroristes du 11 septembre 2001, les États-Unis ont enregistré de nombreux succès notables. Mais plusieurs de leurs décisions de politique étrangère ou d’agissements liberticides ainsi que l’islamophobie ambiante menacent de vider ces succès de leur substance, Facilitant l’entreprise d’Al-Qaïda. D’où la nécessaire révision de la stratégie actuelle pour la rendre plus efficace.

14 septembre 2010
 



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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