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Lutte antiterroriste: Pourquoi aider maintenant le Pakistan

par
Rédacteur, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Les inondations de cet été au Pakistan sont de loin les plus graves de son histoire. Au lieu de prendre réellement la mesure de la gravité et de l’impact de cette catastrophe naturelle sur la vie d’au moins le tiers d’un pays déjà aux prises avec des mouvements islamistes radicaux n’hésitant pas à recourir au terrorisme, la «communauté internationale» semble regarder ailleurs. Une grave erreur stratégique de la part de tous ceux intéressés à la lutte contre des terroristes islamistes très actifs à l’intérieur des frontières de cette puissance nucléaire.

En six décennies d’existence, jamais le Pakistan n’avait connu pareille catastrophe naturelle provoquée par des inondations d'une ampleur exceptionnelle. Pourtant, la «communauté internationale» ne semble pas prendre la mesure de l’ampleur de ce désastre pour à la fois les populations pakistanaises touchées et la sécurité régionale et internationale.

Catastrophe sans précédent

Cet été, le «pays des Purs» a été frappé en quelques jours de plein fouet par un désastre. Cette sinistre catastrophe a dépassé de loin, par son ampleur, deux autres catastrophes climatiques précédentes réunies: le Tsunami du sud-est asiatique de 2004 et le tremblement de terre en Haïti en l’an 2010.

Quelques chiffres suffisent à illustrer l’ampleur de la catastrophe. Un cinquième du territoire est dévasté par les inondations. Des centaines de villages rasés de la carte. Provoquant des déplacements massifs à la fois des populations touchées et d’autres craignant de connaître le même sort. Des flux dont le gouvernement est en l’état actuel incapable de gérer tout seul. Près de 1 600 morts. 20 millions de sinistrés. Six millions de personnes sans abri. Ils sont dans une situation d'extrême urgence. Ils sont isolés du reste du monde et n’ont pu par conséquent recevoir rapidement une aide humanitaire arrivant en compte-goutte. 3,5 millions enfants sont exposés à des maladies graves comme le choléra et la dysenterie et des risques tels l'hépatite A et E et la typhoïde. Ces sinistrés ont tout de suite un besoin urgent de nourriture, d'eau potable et de soins médicaux…

Les inondations ont également emporté des documents officiels de cadastre délimitant les lots de terre. Une situation qui pourrait susciter les convoitises de malhonnêtes prédateurs et par conséquent la colère noire de potentielles victimes villageoises. Jetant ainsi un peu plus de l’huile sur un feu qui couve déjà depuis de nombreuses années, sinon des décennies. Les pertes sont globalement évaluées par Islamabad à plus de 43 milliards de dollars. C’est dire l’état gravissime de la situation dans le «pays des Purs»!

Aide insuffisante à l’ombre de la lutte antiterroriste

Une fois l’ampleur de la catastrophe connue, M. Ban Ki-moon, le Secrétaire général de l'ONU, a demandé à la «communauté internationale» de fournir de manière urgente une aide de 460 millions de dollars.

En date du 18 août dernier, les États-Unis arrivaient loin devant tous les autres pays donateurs. Ils ont fourni 97 millions de dollars (près du tiers des fonds versés alors). Ils sont suivis par la Grande-Bretagne (41 millions de dollars), l’Australie (près de 32 millions de dollars), le Japon (plus de 14 millions de dollars), la Norvège (près de 15 millions de dollars), le Danemark (plus de dix millions de dollars), l’Inde (5 millions de dollars), la Suède (près de 5 millions de dollars), l’Allemagne (4 millions de dollars), la Chine (près de 2 millions de dollars)… Si le gouvernement conservateur canadien n’a fourni que deux millions de dollars, il a d’abord promis une enveloppe supplémentaire de 30 millions et ensuite promis une enveloppe à la hauteur des contributions privées. Des engagements à saluer fortement et qui pourraient s’enrichir encore davantage grâce à la mobilisation des humanitaires et des médias. Ce qui tranche avec l’attitude pingre d’une France dont l’aide n’a même pas atteint le million de dollars (voir http://fts.unocha.org/pageloader.aspx).

Les pays arabes ont eux aussi contribué aux fonds d’aide au Pakistan. Si le Koweït a donné 5 millions de dollars et les Émirats arabes unis 1,5 million de dollars, la campagne populaire en Arabie saoudite a permis en une journée (selon l’agence officielle saoudienne SPA) de collecter plus de 20 millions de dollars. Pour ne pas demeurer en reste, le souverain Abdallah a donné plus de 5 millions de dollars, son prince héritier et ministre de la Défense Sultan ben Abdel Aziz 2,7 millions et son ministre de l'Intérieur, le prince Nayef ben Abdel Aziz, plus d’un million. Riyad a également envoyé sur place seize avions chargés d'aide humanitaire. La Banque islamique de développement (BID), bras financier de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI), a déjà offert plus de onze millions de dollars.

À ces fonds déjà versés s’ajoutent d’importantes promesses de contribution supplémentaire. En plus du Canada, l’Arabie saoudite s'est engagée à fournir 100 millions de dollars et l’Allemagne 20 millions de dollars. Les États-Unis ont quant à eux promis, en plus d’une aide financière supplémentaire de plusieurs millions, un engagement à long terme. Ils ont également mis plusieurs hélicoptères à la disposition des opérations de sauvetage. Tout comme l’Arabie saoudite. L’OTAN et le Japon ont eux aussi proposé leur aide logistique.

Si ces contributions internationales sont à saluer, elles ne sont pas hélas à la hauteur de la catastrophe qui a frappé le «pays des Purs». Pour s’en rendre compte, il suffit de comparer les sommes effectivement versées à ce jour au gouvernement pakistanais et les fonds demandés par le secrétaire général des Nations unies. Sans parler des besoins à moyen et long terme de ce pays en terme notamment de reconstruction des infrastructures, de l’économie et des villages détruits. D’ailleurs, le ministre pakistanais des Affaires étrangères, M. Shah Mehmood Qureshi, avait estimé les pertes encourues à 43 milliards de dollars.

Aussi, le fait de faire transférer une part conséquente de ces fonds par le canal d’organisations non gouvernementales internationales, tels la Croix-Rouge Internationale ou Oxfam, s’il est en soi une bonne initiative, contribue malheureusement à affaiblir la mainmise des institutions publiques sur la société. Dans des pays où l’État a beaucoup de difficulté à s’imposer à tous comme institution légitime, tout ce qui pourrait contribuer à la conquête et/ou au renforcement de cette légitimité devrait être au contraire encouragé par la «communauté internationale». En ces temps de lutte contre des terroristes jihadistes qui ne reconnaissent nullement la notion d’État-nation au Pakistan comme dans tout autre pays musulman, cet élément de légitimité est trop crucial pour être ignoré. Au Pakistan de nos jours plus que partout ailleurs.

Ne prenant pas vraiment la mesure de la gravité de la situation sur le terrain, plusieurs en Occident par exemple avaient tardé à réagir. Les uns étaient plongés dans la torpeur de l’été, les autres se servaient de leurs tribunes pour décourager tout élan de générosité privé ou public. Pendant ce temps précieux, des associations islamistes bien implantées dans les communautés locales, dont la fondation des Services (soupçonnée de servir de couverture pour des milieux extrémistes), la fondation Er-Rashid (interdite par les États-Unis et le Pakistan. Mais celui-ci l’a légalisé sous un nouveau nom) et Jamaat-ud-Dawa (qui a pignon sur rue, malgré la position hostile des Nations unies), ont rapidement apporté leur aide à la population sinistrée. Ils ont distribué des tentes, des repas chauds, des vêtements, des médicaments et même de l’argent. Renforçant au passage leur audience et rendant ainsi la population encore plus vulnérable à l’extrémisme. Dans une nation victime depuis plusieurs années du terrorisme islamiste, voir une organisation liée à Lashkar e-Toiba (à savoir Jamaat-ud-Dawa), qui figure sur la liste de l’ONU des organisations terroristes, venir en aide aux sinistrés est une mauvaise nouvelle pour la stabilité d’un pays déjà déstabilisé.

Ce volontarisme a bénéficié du retard de réaction des autorités civiles. Elles qui là encore ont fait montre d’inefficacité. Pour ne rien arranger à l’image du pouvoir civil, pendant que le tiers du pays était sous l’eau, le président de la République, Asif Ali Zardari, avait préféré continuer sa tournée internationale, loin de son peuple tourmenté. Dans un pays qui avait longtemps souffert aux mains de l’armée et où le pouvoir civil avait de la difficulté à s’imposer face au pouvoir militaire, rester à l’extérieur du pays pendant plus d’une semaine et laisser les forces armées monter toutes seules au front, c’était affaiblir l’autorité civile de l’État au profit de son aile militaire. Une mauvaise décision pour l’avenir du contrôle du pouvoir civil sur le pouvoir militaire et donc pour l’avenir de la démocratie pakistanaise. D’ailleurs, plusieurs sondages d’opinion ont montré que le taux de satisfaction populaire vis-à-vis de l’armée est plus élevé que vis-à-vis du gouvernement civil.

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Dans un monde globalisé où les interdépendances se renforcent un peu plus chaque jour entre pays, grâce notamment à la génération 2.0 de la Révolution informationnelle, au commerce et à l’intégration des outils de contrôle, dans un tel contexte, on se serait attendu à ce que la «communauté internationale» se mobilise rapidement et efficacement pour venir en aide de manière urgente et conséquente au peuple pakistanais. Mais vu la taille de l’aide offerte effectivement à ce jour par le reste de l’humanité à Islamabad, on est hélas obligé de constater que l’appel le 19 août de M. Ban Ki-moon à la fourniture d’urgence de l’aide promise à ce pays, n’a pas été assez entendu par la «communauté internationale». Elle qui laisse encore plus de 800 mille pakistanais isolés du reste du pays et du monde.

 25 août 2010



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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