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Johanne Durocher : Sauvez Nathalie Morin

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Johanne Durocher est la mère de Nathalie Morin, une citoyenne canadienne retenue, depuis cinq ans, avec ses enfants, contre son gré, en Arabie saoudite. Elle œuvre avec le «Comité de soutien à Nathalie Morin» pour que sa fille puisse finalement retourner avec ses enfants dans son pays. Le CSNM est une organisation citoyenne, sans but lucratif, regroupant des individus et ayant l'appui de nombreux organismes, députés, citoyens et citoyennes. Nous l’avons interviewée sur la situation difficile et délicate de sa fille. Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Tolerance.ca ®.

Aziz Enhaili: D'entrée de jeu, pouvez-vous nous présenter brièvement votre fille, Mme Nathalie Morin?

Johanne Durocher: L’histoire de ma fille débute en 2001, lorsque Nathalie rencontre Saeed Al Sharahni au Québec. Elle était âgée de 17 ans. Ce monsieur vivait à l’époque au Canada sous le nom de Saeed Al-Bishi. Très vite, Nathalie est tombée enceinte de lui et a donné naissance à son premier enfant, Samir Morin. Un mois plus tard, Saeed Al-Sharahni est déporté du Canada et retourné dans son pays natal, l’Arabie saoudite.

Le couple entretenait une relation amoureuse à distance de 2002 à 2005. Nathalie projetait de fonder une famille avec lui, comme en rêvent toutes les jeunes femmes de son âge. Durant cette période, Nathalie a voyagé avec son enfant Samir en Arabie Saoudite à deux occasions et sans rencontrer de problème majeur.

Aziz Enhaili: Comment s'est-elle retrouvée captive en Arabie Saoudite?

Johanne Durocher: C’est en 2005, lorsque Nathalie est retournée en Arabie Saoudite pour la troisième fois, qu’elle a commencé à subir la violence physique de la part de M. Al-Sharahni. Il a exigé d’elle de trouver le moyen pour qu’il puisse émigrer au Canada, sans quoi il a menacé de la retenir ad vitam aeternam, contre son gré, en Arabie Saoudite. Malheureusement, il a exécuté ses menaces.

Depuis les cinq dernières années, il n’a cessé de la dénigrer, de la battre et de l’agresser même sexuellement. Par conséquent, Nathalie est tombée à nouveau enceinte. Elle aura donc, sous contrainte, deux autres enfants. M. Al-Sharahni a également maltraité leurs trois enfants, de temps à autre, et n’a pas hésité à les priver de nourriture. La violence s’est donc accrue avec le temps et l’étau n’a cessé de se resserrer autour d’eux quatre. Nathalie est détenue contre son gré par un conjoint violent. Pour resserrer son contrôle, il a déménagé en mai 2010 sa petite famille d’un appartement à Dammam à Bisha dans sa famille. Ils y vivent depuis tous les cinq.

Dans cette petite ville du sud de l’Arabie Saoudite, Nathalie a été, à plusieurs reprises, privée de nourriture et d’eau, et enfermée dans un réduit. Si elle a pu obtenir à boire et à manger dernièrement, c’est uniquement grâce à mes interventions et aux pressions du Comité de soutien.

Depuis 2005, M. Al-Sharahni n’a cessé de multiplier les demandes d’argent et de biens (appartement, voiture, ameublement, etc.) auprès du gouvernement saoudien alerté par la situation dramatique de ma fille. Nathalie et les enfants lui servent donc d’instrument d’enrichissement, lui qui peut ainsi obtenir de son gouvernement des ressources financières et matérielles censées améliorer les conditions de vie de la famille, alors que celle-ci en fait en bénéficie peu ou pas.

Aziz Enhaili: À quoi rêve-t-elle?

Johanne Durocher: Nathalie vit de manière constante dans la détresse, le désespoir et la peur. Depuis décembre 2005, elle a demandé à être rapatriée au Canada avec ses enfants. Elle souhaite que ce cauchemar finisse et que ce rêve devienne réalité. Elle souhaite également reprendre une vie normale de jeune adulte et mère de trois enfants. Au fond, ses rêves aujourd’hui se résument à faire ce que toutes les jeunes femmes de son âge font, c’est-à-dire aller au restaurant avec des amies, rire, faire de la bicyclette avec ses enfants, toutes choses dont elle est privée depuis cinq ans!

Aziz Enhaili: Quelles ont été les initiatives prises pas le comité de soutien de Nathalie Morin pour la faire revenir dans son pays?

Johanne Durocher: Beaucoup d’efforts furent déployés pour faire pression auprès du gouvernement canadien afin d’exiger son rapatriement: campagne de lettres, communiqués, conférences de presse, manifestations. Nous avons pu, heureusement, bénéficier, depuis avril 2008, du soutien indéfectible de la députée Francine Lalonde, porte-parole du Bloc Québécois en matière d’affaires étrangères. Nous avons également obtenu le soutien de cinq regroupements de groupes de femmes actifs dans la lutte contre la violence faite aux femmes au Canada, ainsi que l’appui de l’Association canadienne des libertés civiles et de Muslims For Progressive Values d’Ottawa. C’est celui-ci qui avait mené et gagné une bataille pour exiger la libération de Nazia Quazi et son retour finalement au pays après plus de deux ans passée, piégée, en Arabie saoudite.

En 2009, l’Assemblée nationale du Québec a adopté à l’unanimité une résolution demandant le rapatriement de Nathalie et de ses enfants. En mai 2010, nous avons été invités à Ottawa, en compagnie du juriste Stéphane Beaulac, à présenter un état de la situation au sous-comité des droits internationaux de la personne de la Chambre des communes. Nous avons obtenu à cette occasion l’appui des trois partis d’opposition (PLC, NPD et BQ) de la Chambre des communes à notre cause.

Actuellement, nous sommes en train de mettre les dernières retouches, en compagnie du groupe Muslims For Progressive Values d’Ottawa, à une manifestation devant avoir lieu le 26 juin prochain, à 13h30, en face de l’ambassade saoudienne à Ottawa. Cette date correspond à la tenue du G-20, où des représentants du gouvernement saoudien seront en visite au Canada pour discuter d’économie. Cette manifestation vise à faire savoir au Royaume d’Arabie Saoudite et au gouvernement conservateur canadien que nous réclamons le retour immédiat de Nathalie Morin et de ses enfants au Canada. Nous exigeons que ces deux gouvernements respectent les droits humains des femmes et assurent la sécurité de Nathalie de même que celle de ses enfants.

Aziz Enhaili: Qu'attendez-vous du gouvernement canadien pour mettre un terme au calvaire de Nathalie Morin? Pensez-vous qu'Ottawa est déterminée à l'y aider ?

Johanne Durocher: En premier lieu, nous attendons des autorités consulaires canadiennes à Ryad, qu’elles reconnaissent explicitement que Nathalie Morin est retenue contre son gré en Arabie Saoudite et qu’elle y vit une situation de violence conjugale et de mauvais traitements qui mettent à risque sa sécurité de même que son intégrité psychologique et physique. Dans notre perspective, Nathalie se trouve dans une situation de «détention civile» comme Me Julius Grey l’avait déjà identifié. Il peut être difficile de croire que les autorités canadiennes opposent une si grande résistance à nommer la situation de violence, de mauvais traitements et de séquestration que vit Nathalie Morin depuis cinq ans et préfèrent plutôt parler d’une «affaire privée» ou encore d’une «affaire familiale». Mais nous sommes conscients du fait que ce faisant, le Canada se prémunit d’être accusé de violation de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes et d’autres traités de droits humains dont il est signataire. Ce qui est le plus outrageant est le fait que les autorités consulaires canadiennes à Riyad ne cessent de discréditer les propos de Nathalie lorsqu’elle fait état des sévices qu’elle subit. Ne pas croire une victime est une forme de violence psychologique qui aggrave sa situation et renforce sa détresse et son désespoir.

En second lieu, nous demandons depuis des années au ministre des Affaires étrangères, M. Lawrence Cannon, de négocier avec les autorités saoudiennes le rapatriement de Nathalie et de ses trois enfants. Nous sommes convaincus que les autorités canadiennes n’ont pas déployé tous les efforts nécessaires pour les rapatrier par crainte d’indisposer l’Arabie Saoudite, deuxième partenaire économique du Canada.

En Arabie Saoudite, sous le régime du mehrem, une femme doit avoir l’autorisation de son mari pour quitter le territoire, mais son conjoint refuse de la laisser partir. Ce système de tutelle masculine et d’apartheid sexuel qui sévit en Arabie Saoudite est autant une violation des droits humains des femmes et du droit international. Le Canada pourrait défendre ce point de vue s’il respectait ses engagements en matière de droits humains. Mais dans le cas de Nathalie Morin et sans doute dans d’autres, il ne le fait pas.

Nous croyons que le Canada a le devoir de rapatrier ses citoyens et citoyennes victimes de mauvais traitements et détenus contre leur gré à l’étranger. Mais le gouvernement conservateur ne semble point se soucier de ce devoir qui lui incombe en vertu de la Charte canadienne des droits et libertés. Pendant ce temps, nous assistons à une dégradation constante de l’état de santé psychologique de Nathalie Morin et craignons toujours que ne s’intensifient la violence et les mauvais traitements à son égard et à l’égard de ses enfants.

Maher Arar, Omar Khadr, Bill Sampson, Nathalie Morin, combien d’autres victimes faudra-t-il avant que le Canada ne respecte son devoir d’État à protéger ses ressortissants détenus ou retenus à l’étranger? Nathalie Morin, elle, rongée par le désespoir, attend toujours, enfermée dans une maison à Bisha.

Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Tolerance.ca ®.

16 juin 2010

Site : www.nathaliemorin.org



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