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Israël/Palestiniens: Non, Fidel, Israël n’est pas l’Allemagne nazie !

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le 11 juin 2010, la presse cubaine a publié un billet violemment critique de Fidel Castro à l’égard d’Israël. Un État, dont la politique palestinienne est comparée ici avec celle hier de l’Allemagne nazie. Une incongruité pour tout observateur serein.

Fidel Castro (83 ans) a fait partie des figures dominantes de la politique internationale du siècle dernier. Sa capacité à résister durant un demi-siècle au puissant voisin Yankee, sa solidarité avec les différentes causes d’émancipation des peuples opprimés du Tiers-Monde et le filet social de son État lui ont gagné la sympathie de plusieurs à travers le monde, y compris en Occident. La chape de plomb dressée par son régime autour de Cuba depuis les années 1960 rebute en revanche plus d’un.

Le Líder Máximo s’est retiré officiellement en 2006 de la gestion quotidienne des affaires de l’État. Malgré ses problèmes de santé, il continue de contribuer au débat public. De nombreux lecteurs cubains (et étrangers) sont à l’affût de ses moindres commentaires sur l’actualité locale et internationale publiés dans la presse locale, notamment la Granma, organe officiel du parti communiste de Cuba. Certaines de ces chroniques ont fait les choux gras des médias internationaux.

À ce propos, le site Internet du prestigieux canard français «Le Monde» a rapporté dans son édition du 11 juin 2010, un commentaire violent du leader de la Révolution cubaine à l’égard de la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens. Comme le tombeur de la dictature de Batista n’est pas un antisémite, on a tout intérêt à examiner ces propos.

«La croix gammée du Führer semblerait être le drapeau aujourd'hui d'Israël»

Le dirigeant charismatique cubain est familier des déclarations à l’emporte-pièce. C’est un des secrets de sa popularité chez lui et dans le reste du monde. Ce dinosaure de la Guerre froide et des jeux d’influence des deux blocs d’antan, demeure encore hélas enfermé mentalement dans un schéma stratégique qui n’est plus opérant depuis une génération. Dans le cadre de ce schéma éculé, tous ceux (ou presque) qui bénéficient d’un quelconque appui de la part de «l’ennemi» implacable américain sont, pour le Líder Máximo, voués aux gémonies.

S’il est vrai qu’une telle attitude castriste peut paraître excessive, elle devient intelligible à la lumière des rapports tumultueux que le puissant voisin yankee avait entretenus tout au long des soixante dernières années avec l’île rebelle. Le père de la Révolution socialiste des Tropiques n’a jamais pardonné à son voisin ses différentes tentatives infructueuses de déstabiliser son régime, encore moins de l’assassiner. Encore moins l’embargo imposé à l’île. À ces motifs d’hostilité s’ajoute une dimension nationaliste. Avant le coup castriste, l’île épousait davantage les traits d’un grand bordel tropical ou d’un casino à ciel ouvert que ceux d’un État souverain. De plus, plusieurs multinationales américaines ainsi que la CIA agissaient sur place comme s’ils se trouvaient en terrain conquis.

C’est l’ensemble de ces éléments qui meublent le décor du regard porté par Fidel Castro sur la politique cubaine des États-Unis. C’est également cette mauvaise expérience qui colore sa perception de la politique étrangère de Washington à l’égard notamment du conflit israélo-palestinien et arabe en général.

En bon aristotélicien, Fidel Castro élabore un syllogisme fort simple et qui a l’avantage de son inconvénient. Il calque la politique moyen-orientale américaine sur celle entretenue vis-à-vis de Cuba et arrive par conséquent à des conclusions attendues d’avance. Le raisonnement à la base de cette construction apparemment logique est que puisque la politique yankee vis-à-vis de Cuba est «impérialiste» et donc mauvaise, celle entretenue à l’égard de conflit israélo-palestinien ne peut être que mauvaise elle aussi. Dans ce tableau, Israël joue le rôle des États-Unis et les Palestiniens celui des Cubains patriotes.

Au nom de la valeur progressiste et humaniste de solidarité internationale avec les peuples spoliés de leurs droits légitimes, le leader cubain ne peut se dérober (au risque de se trahir) à l’appui au peuple palestinien, qui aujourd’hui symbolise aux yeux de plusieurs humanistes dans le monde, y compris en Israël, le combat pour la dignité et la liberté.

Si une telle solidarité de la part de Fidel Castro avec les souffrances réelles d’un peuple occupé, humilié quotidiennement et dont la terre est confisquée ou colonisée, est en soi un engagement à saluer, l’assimilation de la politique israélienne à celle de l’Allemagne nazie est en revanche inacceptable et incompréhensible pour tout observateur serein.

Non, Fidel. Israël n’est pas l’Allemagne nazie. Ce pays ne l’a jamais été et parions qu’il ne le sera pas dans le futur. Plusieurs éléments fondamentaux et vérifiables par quiconque montrent combien le leader cubain est coupé de la réalité israélienne. Nous nous contentons ici d’analyser brièvement deux seulement. D’abord, l’impact de la Shoah sur la société juive. Ensuite, le fonctionnement de la démocratie dans ce pays.

Israël, fille des «cendres» de la Shoah

Différents moyens pédagogiques accessibles à tous ont permis à l’humanité de prendre connaissance de ce qu’était cette page tragique de l’histoire de l’humanité, à savoir la Shoah. Comme tout le monde le sait, un des États les plus développés au monde alors, l’Allemagne sous la botte nazie, a entrepris de manière industrielle et systématique l’extermination des membres de sa minorité nationale juive, avant d’élargir son entreprise destructrice à l’ensemble des territoires européens que ses soldats avaient foulés. Cette entreprise criminelle et concertée a coûté la vie à au moins six millions de juifs: hommes, femmes, enfants, adultes et vieillards. Leur crime abject qui méritait un tel châtiment exemplaire? C’était d’être né Juifs! C’est dire le degré de folie destructrice qui s’était emparée du pays de Hegel et Beethoven.

Israël est dans une certaine mesure fille légitime des «cendres» de la Shoah. Sans cette tragédie, l’histoire contemporaine du Moyen-Orient aurait été différente.

Opposé quant à lui au Plan de partage de l’ONU, qu’il considérait comme inique, le monde arabe a longtemps refusé de reconnaître la légitimité du fait national israélien. Il a fallu la médiation marocaine d’un roi disparu aujourd’hui, Hassan II, pour que finalement l’État hébreu entame enfin sa sortie de l’état d’isolement au sein du Moyen-Orient arabe. En signant un traité de paix avec l’Égypte sous Sadate, le mur du «refus» arabe s’est lézardé. Depuis, Israël a signé des traités avec d’autres États arabes et ouvert ambassades (Le Caire, Amman, Nouakchott) ou bureaux de liaison (Rabat, Tunis…). Des avancées diplomatiques contrariées de temps à autre par la politique israélienne brutale vis-à-vis des Palestiniens.

Depuis l’occupation israélienne des territoires arabes (notamment palestiniens) en juin 1967, plus de quarante ans se sont écoulés. Au cours de cette longue période, l’occupation, la colonisation et l’humiliation ont été le lot du peuple palestinien. Mais jamais les héritiers de la mémoire tragique de la Shoah n’ont entrepris délibérément d’exterminer le peuple palestinien. Ils n’ont jamais non plus construit ou aménagé de vastes camps de concentration pour fins d’extermination des Arabes. Ils ont encore moins bâti des fours crématoires pour les mêmes fins. Aucun fait à ce jour n’a démontré le contraire.

De plus, ce qui est au cœur des relations entre Israël et les Palestiniens n’est pas le moteur de «la haine», comme semble le penser Fidel Castro, un sentiment qui pourrait, dit-il, inciter le premier à envoyer «un million et demi» des seconds dans des «fours crématoires». Ce qui est l’enjeu de cette relation regrettable, c’est un mélange à la fois d’impuissance israélienne à faire plier un peuple palestinien fier qu’on pensait pourtant vaincu à jamais, et de peur quasi existentielle dans une région perçue à priori comme hostile par essence au fait national juif. Une combinaison alimentant un sentiment d’insécurité qui n’a fait que croître, en particulier au cours des dernières années. On est donc là face à une dynamique politique nourrit hélas d’apport psychologique. Rendant la résolution du conflit israélo-palestinien plus laborieuse, mais pas impossible.

Les Arabes et la démocratie israélienne

Une raison supplémentaire de l’erreur de Castro tient au fait de sa méconnaissance du fonctionnement de la démocratie en Israël par rapport à ce qui se passait en Allemagne nazie.

Il est vrai que l’on peut reprocher beaucoup de choses à la démocratie israélienne (comme d’ailleurs à toute démocratie digne de ce nom). Mais une chose est sûre: le régime israélien est d’abord représentatif alors que le régime nazi était totalitaire. Ensuite, l’État hébreu permet en principe à sa minorité nationale arabe d’avoir des représentants politiques à la fois au sein des grands partis politiques israéliens (dont le Parti travailliste) et des formations arabes (Balad, Liste Arabe Unifiée-Taal, Tajammu', etc.). Ce pays permet également à titre d’exemple à des membres de la minorité arabe druze à la fois de faire leur service militaire (un sésame israélien) et de travailler pour l’État. Cela n’empêche pas que les autres membres de la minorité arabe israélienne souffrent de multiples discriminations. Un état de fait contre lequel cette même minorité lutte, à l’aide des outils légaux que cet État a su élaborer.

Si les Arabes israéliens ont raison de vouloir mettre un terme aux discriminations auxquelles ils sont soumis quotidiennement, en revanche leur situation ne peut aucunement être comparée à la situation de la minorité juive en Allemagne nazie. D’abord, les Juifs étaient interdits d’exercer plusieurs métiers. Leur commerce était vandalisé. La base économique de la vie de leur communauté était continuellement et délibérément sapée. Toute vie digne leur était interdite. Avant de les envoyer vers les camps de la mort.

Si la société juive israélienne reconnaît à sa minorité nationale arabe le droit de siéger au sein de l’agora de sa démocratie, les fours crématoires étaient en revanche les seuls endroits que l’Allemagne nazie consentait à sa minorité nationale juive. Si la première acceptait de laisser à sa minorité le droit de s’exprimer, la seconde condamnait la sienne à une mort programmée, dans les douleurs les plus atroces.

**

Le monde entier est aujourd’hui conscient des souffrances du peuple palestinien. L’actuel consensus international s’est rallié à l’option de deux États, israélien et palestinien, vivant côte à côte, en paix et en sécurité. Mais pour arracher un État pour les Palestiniens, l’accord israélien est incontournable. Tout dirigeant politique voulant sincèrement aider à la création d’un tel État, devrait prendre en compte les inquiétudes et besoins légitimes et compréhensibles de sécurité des héritiers de la mémoire tragique de la Shoah. Mais force est de constater, hélas, que des propos comme ceux de Fidel Castro ne vont pas dans ce sens. En outre, il faudrait toujours garder à l’esprit que ce dont les Palestiniens ont véritablement besoin, c’est de la sérénité dans le regard porté sur le conflit territorial entre eux et les Israéliens.

14 juin 2010
 



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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