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Iran: L’An I de la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le 12 juin 2009, le président iranien sortant, Mahmoud Ahmadinejad, succédait à lui-même. De nombreux Iraniens sont descendus dans la rue pour contester ce résultat officiel. Ils se sont reconnus dans le Mouvement vert. Une coalition qui a souffert à la fois de la terrible répression du pouvoir, de l’hétérogénéité de son corps et d’un sentiment d’inquiétude répandu dans le corps social relativement à l’après-régime islamique.

Un an s’est écoulé depuis l’annonce officielle, le 12 juin 2009, de la réélection contestée du président sortant Mahmoud Ahmadinejad («Iran. Les raisons de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad»). Au cours de cette période, si le président iranien a vu ses soutiens s’éroder, le régime islamique a quant à lui maintenu un degré important de cohésion interne. De son côté, le Mouvement vert, né de la contestation des résultats officiels de cette élection («Nazila Fathi: Le Mouvement vert en Iran»), n’a pas pu inverser la décision du Guide suprême de la République, Ali Khamenei, validant le résultat officiel. Une situation qui traduit à la fois, la brutalité de la répression politique, les divisions de ce mouvement contestataire, l’étroitesse de la base de ses alliances sociales et les appréhensions de plusieurs en Iran quant aux retombées d’un changement radical.

Les exécutions comme politique officielle d’intimidation de l’opposition

L’annonce officielle de la réélection du président sortant a poussé de nombreux contestataires à descendre dans la rue. À leurs yeux, Mahmoud Ahmadinejad a purement et simplement «volé» l’élection. Mir-Hossein Moussavi («Iran: Mir-Hossein Moussavi, un dirigeant réformateur?»), candidat malheureux et ancien Premier ministre, est considéré par eux comme leur «véritable» Président.

Au début, le régime pensait que cette contestation allait être de courte durée. Plusieurs dirigeants estimaient que l’autorité morale du Guide suprême pouvait amener plusieurs à retourner chez eux. Comme les menaces répétées de Khamenei n’y avaient pas mis un terme, c’était au tour des bassidjis (des miliciens) et autres nervis du régime d’entrer en scène pour «casser» du contestataire.

Désormais, la répression politique à grande échelle était de retour, comme au début de la Révolution de 1979, quand les mollahs pourchassaient tous ceux dont ils doutaient de la «foi» révolutionnaire islamique. Plusieurs de leurs «cibles» avaient alors été liquidées purement et simplement. Pour intimider l’opposition verte, le régime n’a pas hésité cette fois à exécuter de nombreux détenus, y compris des personnes arrêtées bien avant la tenue de l’élection présidentielle de juin.

Pour ne s’aliéner ni l’appui des couches populaires ni celui de la partie du clergé restée encore loyaliste, le pouvoir s’est cru obligé de scénariser une série de procès politiques qui n’avaient rien à envier aux célèbres procès de Moscou. Cette procédure expéditive voulait à la fois convaincre les loyalistes et autres «attentistes» de l’authenticité de la version officielle de l’histoire qui était en train de s’écrire devant les yeux de tous, humilier les interpellés et intimider les autres contestataires restés encore en «liberté». C’est lors de ces procès que le monde entier a découvert l’universitaire française Clotilde Reiss, accusée d’espionnage, et plusieurs opposants et assisté, médusé, à des «aveux» grotesques, visiblement arrachés sous les pressions et la torture physique et psychologique. Selon plusieurs sources qui se recoupent, les sbires du régime ont eu recours au viol de plusieurs détenus pour les briser psychologiquement.

De nombreux journalistes et blogueurs, artistes, universitaires et intellectuels ont connu le chemin de la sinistre prison d’Evin. RSF a recensé 37 journalistes et blogueurs condamnés à des peines représentant un total de 135 ans de prison ferme, alors que 85 autres attendaient leur jugement ou condamnation. Plus d’une centaine de professionnels des médias (dont Nazila Fathi et Maziar Bahari, la première travaille pour le New York Times, et le second pour Newsweek) ont été obligés de quitter le pays.

Toujours dans l’intention d’intimider l’opposition verte, des dizaines de contestataires ont été assassinés sur la voie publique. Neda Agha Soltan, tuée huit jours après le dévoilement des résultats officiels de l’élection est devenue l’icône de la contestation. Sans oublier les milliers d'arrestations parmi les manifestants. Des contestataires qui devaient en outre faire face à la mobilisation massive des partisans du régime islamique.

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Même d’importantes personnalités (dont Ebrahim Yazdi, ancien ministre des Affaires étrangères, l’Ayatollah Taheri d’Ispahan), qui comptaient dans le passé parmi les figures dominantes de l’ordre islamique et qui se sont ralliées au Mouvement vert, n’ont pas été épargnées. Pour faire taire plusieurs d’entre eux, on s’est pris également à leur proche parenté. À titre d’exemple, le leader du Mouvement vert a perdu plusieurs proches, dont un neveu (Seyyed Ali Moussavi), et sa femme (Zahra Rahnevard) a été l’objet d’une campagne de salissage. L’autre candidat malheureux, Mehdi Karoubi, n’a pas été plus «chanceux». Plusieurs voix au sein de l’aile ultraconservatrice du haut clergé chiite (dont l'imam de la prière du vendredi, l'ayatollah Jannati) se sont élevées pour exiger le jugement et l’exécution des «traîtres», autrement dit les dirigeants du Mouvement vert. Même deux anciens présidents de la République islamique, Mohamed Khatami et Ali Akbar Hachemi Rafsandjani (actuel président à la fois du Conseil de discernement de l'intérêt supérieur du régime, et de l’Assemblée des experts), n’ont pas échappé à l’ire de cette aile dure du régime. Le premier ainsi que plusieurs enfants du second ont été à titre d’exemple interdits de quitter le pays. Même Hassan Khomeiny, petit-fils du père de la République islamique, n’en a pas été épargné. En raison de sa sympathie «passive» pour Moussavi, il a été empêché de prononcer son discours à l’occasion de la commémoration du 21e anniversaire de la disparition de l’Ayatollah Rohullah Khomeiny.

De plus, les forces de l’ordre ont œuvré pour empêcher la tenue de plusieurs manifestations populaires. D’où la migration de plusieurs contestataires dans le web et l’«explosion» du phénomène des réseaux sociaux, tels Facebook et twitter. Sans oublier leur «détournement» de plusieurs symboles du régime islamique, dont une fête comme Achoura (un événement fondateur pour le chiisme). En tuant, le 27 décembre 2009, plusieurs manifestants au cours de cette journée mémorable de commémoration du martyr de l’imam Husseïn (le troisième imam pour les chiites du monde entier), les forces de l’ordre ont violé un tabou préservé jusqu’à cette journée fatidique. Depuis, le Guide suprême a perdu de sa superbe. Il a du coup rejoint le président de la République dans la galerie des personnalités honnies du pays.

Les faiblesses structurelles du Mouvement vert

Le Mouvement vert n’a pas souffert de la seule répression gouvernementale. L’efficacité de son action politique a été depuis le début entamée par l’effet conjugué de ses propres contradictions internes.

Si au départ, le Mouvement vert a su nouer des alliances sociales avec la classe moyenne urbaine (base de la contestation) et gagner l’appui d’une partie de la grande bourgeoisie, il a en revanche échoué à ce jour à capter l’appui des classes populaires. Une clientèle au sein de laquelle le président Mahmoud Ahmadinejad demeure populaire, grâce à la fois aux différentes mesures sociales de son gouvernement (même au prix d’une inflation galopante) et à sa rhétorique populiste.

Les rangs du Mouvement vert sont également hétéroclites. Une de ses tendances est ouvertement favorable au post-islamisme, au nom de l’exigence d’instaurer une démocratie de style occidental. Cette sensibilité est composée essentiellement d’une partie importante des étudiants et des professionnels de haut niveau issus pour la plupart de la classe moyenne urbaine. Une autre tendance, plus modérée, est quant à elle opposée au changement de régime politique. Elle se réclame de la Constitution et en lieu et place d’un post-islamisme, elle prône une renégociation des équilibres politiques en cours et des réaménagements institutionnels. Moussavi et Karoubi sont les figures de proue de cette sensibilité largement dominante au sein du Mouvement vert (voir notamment l’entrevue accordée par M. Karoubi au service persanophone de la chaîne satellitaire saoudienne Al-Arabiya : www.alarabiya.net).

C’est en raison de leur conscience du déséquilibre des rapports de force en faveur de leurs adversaires que ces deux dirigeants réformistes ont annulé la manifestation qu’ils avaient prévue pour commémorer le premier anniversaire de la réélection contestée d’Ahmadinejad. Une décision qui a mécontentée plusieurs de leurs partisans et déçue l’administration Obama (voir la déclaration faite le 9 juin par la Secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton).

La domination de cette sensibilité de rénovation au sein du Mouvement vert n’est pas due au seul fait que de nombreuses de ses figures sont des «enfants» de la République islamique (selon l’expression utilisée par Karoubi lors de son entrevue avec Al-Arabiya). Elle traduit surtout une peur diffuse au sein du corps social iranien dans son ensemble. Le chaos que connaît son voisin occidental depuis 2003 dissuade plus d’un dans le pays des mollahs de sauter le pas. La crainte est qu’une période plus ou moins longue succède à la chute du régime islamique, sans que l’on sache ce qui arriverait au bout du compte ou si une stabilité politique y prévale assez rapidement. On craint également que des puissances étrangères hostiles au pays exploitent la situation chaotique qui suivrait la chute du régime en place et se servent de la «politique des minorités» pour affaiblir durablement le pays, allant jusqu’à tenter de provoquer son délitement.

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Comme on vient de l’analyser, malgré la faiblesse de sa légitimité électorale, le président iranien est toujours en scelle. En plus du double appui du Guide suprême et de l’armée idéologique du régime, il bénéficie encore d’un large soutien populaire. Face à lui, l’opposition regroupée au sein du Mouvement vert donne l’impression de tergiverser. Elle est en fait victime à la fois, en plus de la répression gouvernementale, de ses contradictions internes, de l’absence d’une stratégie politique claire et de la peur de l’inconnue post-islamiste. Une peur qui explique également la désaffection d’une partie au moins des classes populaires. Tant et aussi longtemps que le duo Moussavi-Karoubi continue de tergiverser et que les classes populaires demeurent captives de la rhétorique populiste du président iranien, l’impact de l’action du Mouvement vert demeurera limité.

10 juin 2010



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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