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Iran: La Pax persiana et la «Flottille de la liberté et de la paix» pour la bande de Gaza

par
Rédacteur, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le raid israélien, le 31 mai 2010, dans les eaux internationales, a causé la mort de plusieurs personnes, sans oublier de nombreux blessés. Ce raid contre une flottille humanitaire internationale se rendant à Gaza a provoqué une vague de condamnations partout dans le monde. Engagé dans une épreuve de force avec l’État hébreu, l’Iran s’est invité dans la mêlée en tentant de se donner l’air du champion de la cause palestinienne.

Les images du raid meurtrier de la marine israélienne contre la «Flottille de la liberté», qui se dirigeait le 31 mai 2010 vers la bande de Gaza, ont rapidement provoqué l’indignation partout dans le monde («Israël/Palestiniens: L’assaut meurtrier contre la «Flottille de la liberté» pour Gaza»). Comme il fallait s’y attendre, la République islamique d’Iran s’est engouffrée dans la brèche ouverte par l’assaut israélien. Elle ne s’est pas fait prier pour apporter son concours au concert des voix critiques du geste de l’État hébreu. Engagé dans un bras de fer avec son ennemi juré, Téhéran a trouvé là une occasion supplémentaire à saisir pour renforcer sa position régionale. L’annonce ce 7 juin de l’affrètement par ses soins, d’ici une semaine, d’une «Flottille de la liberté et de la paix», sous la protection des Gardiens de la Révolution, sert cette stratégie de puissance. Si en Israël, les faucons de la droite nationaliste et de l’extrême droite pourraient exploiter cette «provocation» pour renforcer leur position et embarrasser l’administration américaine, l’Autorité palestinienne ne pourrait pour sa part s’en féliciter.

«Flottille de la liberté et de la paix»?

Le Croissant-Rouge iranien (filiale du Croissant-Rouge, le pendant islamique de la Croix-Rouge) a annoncé le 7 juin son intention d’affréter trois bateaux chargés d'apporter une aide humanitaire au million et demi de Palestiniens résidant dans la bande de Gaza. Un territoire soumis depuis 2007 à un blocus israélien draconien. Une politique à la fois «intenable» (selon la secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton) et de facto inefficace et contreproductive pour la sécurité d’Israël. Il suffit de se rappeler des liens entre cette agence gouvernementale iranienne et son État (l’ennemi juré d’Israël) pour prendre conscience aisément de(s) but(s) politique(s) de cette manœuvre froide.

Selon Abdolrauf Adibzadeh, directeur des Affaires internationales du Croissant-Rouge, le premier des trois bateaux iraniens, baptisés du nom de «Flottille de la liberté et de la paix», est censé abriter une délégation d’humanitaires ainsi qu’un personnel de santé composé de médecins et d’infirmiers. La deuxième embarcation sera chargée de médicaments et de nourriture. Une troisième barge, censée les rejoindre un peu plus tard, devrait faire office d’hôpital-flottant en face des côtes de la bande de Gaza! Si les Iraniens ont prévu d’envoyer sur place (à bord du premier bateau) une délégation de soixante-dix personnes, ils se sont également montré ouverts à accueillir à bord de leur flottille davantage de «volontaires» qui, pour y être, devraient s’inscrire par Internet auprès du Croissant-Rouge. En coordination (semble-t-il) avec le Croissant-Rouge d’Égypte, un avion cargo iranien est également censé atterrir dans un de ses aéroports pour acheminer 30 tonnes de médicaments vers la bande de Gaza, à partir du point de passage de Rafah (voir la déclaration faite à l’agence officielle IRNA News).

Ce n’est pas la première fois que l’Iran va essayer d’envoyer une aide humanitaire à la population de la bande de Gaza. Il avait vainement tenté de le faire en janvier 2009. Un peu plus d’un an après l’imposition par Israël du blocus de cette bande. Les deux mille tonnes de nourriture et de médicaments devaient alors être déchargées dans le port égyptien d'El-Arich, en raison de la dissuasion israélienne.

Pour attester de leur non isolement à propos de cette nouvelle initiative, les Iraniens ont laissé entendre qu’elle sera coordonnée avec les autorités turques et égyptiennes. Deux alliés stratégiques de l’État hébreu et des États-Unis.

Convoi humanitaire, levier supplémentaire de la Pax persiana

Si on ne peut rester indifférent à la crise humanitaire provoquée par le blocus draconien imposé par Israël à un million et demi de Palestiniens vivant dans une bande étroite d’à peine 360 km2 où le Hamas islamique a imposé son régime depuis 2007, il faudrait en revanche questionner les motifs réels se cachant derrière la décision iranienne d’envoyer sa flottille aujourd’hui. Autrement dit, cette décision sert-elle vraiment l’intérêt national palestinien ou est-elle au contraire susceptible de le contrecarrer?

Depuis la naissance de la République islamique, le régime des mollahs s’est servi d’un ensemble de leviers pour s’imposer comme leader du monde musulman. Avec la neutralisation de l’Irak, son véritable contrepoids au Moyen-Orient (grâce au coup de pouce de son détracteur en chef, George W. Bush), la voie semble ouverte devant ses réseaux d’influence et hommes de main. Pour gagner la sympathie arabe, l’Iran a placé au cœur de sa Smart stratégie la rhétorique de défense des droits nationaux légitimes du peuple palestinien. En agissant ainsi, les dirigeants iraniens ont visiblement compris ce que d’autres (Israéliens et Américains en tête) n’ont pas encore assimilé à sa juste valeur stratégique, à savoir la centralité de la question palestinienne pour les peuples des mondes arabe et islamique. Plusieurs signes ont hélas montré qu’ils sont sur la voie de réussir.

Toujours dans cette perspective, Téhéran a compris que la pax persiana sur le Grand Moyen-Orient n’aurait aucune chance de voir le jour si le «feu» palestinien échappait à son Prométhée lancé à la séduction des peuples arabes. C’est pourquoi l’Iran était, entre autres, de la première cuvée des dénonciateurs virulents du raid meurtrier israélien contre la «flottille de la liberté». Sans oublier son appui multiforme apporté au principal mouvement islamo-nationaliste palestinien, le Hamas.

Pour être en phase avec les sentiments d’une «rue» arabe très remontée contre le durcissement de la «politique» palestinienne de l’État hébreu, les Iraniens ont présenté leur initiative comme un moyen visant à «aider le peuple opprimé de la Palestine occupée». De leur point de vue, si d’autres pays se mettaient de la partie et «inondaient» de leurs «flottilles humanitaires» les côtes palestiniennes, la marine israélienne serait débordée et l’«échec du régime sioniste (à maintenir le blocus maritime de la bande de Gaza) constatée», selon un commentaire fait à la télévision officielle iranienne par M. Ramin Mehmanparast, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères. Si la levée du blocus israélien de la bande de Gaza est en soi une nécessité au moins du point de vue humanitaire, le commentaire ci-dessous de cet officiel montre que ce qui intéresse vraiment Téhéran est loin d’être un but humanitaire. Il s’agit en fait pour lui de mettre dans l’embarras un «régime sioniste» que le Guide suprême iranien n’a pas hésité à qualifier, au lendemain du raid du 31 mai, de «régime sanguinaire, insolent et fou».

L’Iran voudrait également embarrasser les États arabes. En pointant leur silence face à l’imposition du blocus israélien (et égyptien) pour hostilité au Hamas, il voudrait enfoncer un coin entre eux et leur peuple. Fragilisant leur position et prétendant être seul défenseur des droits nationaux d’un peuple humilié par une «entité sioniste», qui bénéficie de surcroît d’appuis inconditionnels occidental et américain. D’ailleurs, le Guide suprême de la République (Ali Khamenei) n’a pas hésité à dire que des pays occidentaux et soutiens fermes d’Israël (qualifié de «régime sanguinaire et éhonté») comme les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France devraient «répondre» du raid meurtrier du 31 mai dernier!

Pour montrer cette fois le sérieux de leur démarche, les Iraniens ont dès le 6 juin annoncé que si Khamenei leur donnait l’ordre, ils seraient prêts à faire escorter leur flottille ainsi que d’autres à venir par les forces navales des Gardiens de la Révolution, l’armée idéologique du régime en place. Sans préciser ce qu’il entend par l’expression «prendre des mesures pratiques», Ali Shirazi (le représentant de Khamenei au sein des Pasdaran), a tenu à préciser que les Pasdarans feraient «usage de leurs capacités et équipements» (voir dépêche AFP, 7 Juin 2010)! Cette précision sonne comme un avertissement à peine voilé à la marine israélienne et pourrait, si cette opération devait être menée dans ces termes, déboucher sur un éventuel affrontement armé entre les deux pays.

Au lieu de minimiser (comme il l’a fait ce 8 juin) l’effectivité iranienne d’envoyer sa flottille, l’Assistant aux affaires publiques de Hillary Clinton, Philip J. Crowly, devrait y prendre garde et replacer l’annonce iranienne dans le cadre de sa Grand-Strategy de Pax persiana, tel qu’esquissée ci-dessus. Qu’elle va ou non jusqu’au bout de sa logique, l’annonce iranienne est en soi un signal très fort à l’adresse à la fois de la population captive de la bande de Gaza et de la «rue» arabe.

De son côté, le leadership palestinien ne devrait pas se tromper au moment de l’évaluation de la portée réelle des «gestes» de la République islamique sur son projet national. L’intérêt national suprême et véritable palestinien réside dans la création d’un État souverain, viable et indépendant économiquement d’Israël et en mesure à la fois de protéger son territoire contre toute agression extérieure et de garantir la sécurité intérieure de sa population contre toute menace domestique. L’atteinte d’un tel objectif politique ne pourra se faire en cas d’obstruction israélienne et en l’absence d’un parrainage exigeant américain. Pour un ensemble de raisons («Islam/Occident: Les Musulmans face à la Shoah»), gagner la confiance des héritiers (et produits) de la mémoire tragique de la Shoah est un préalable incontournable. Avoir l’air de s’associer même indirectement au dessein de Mahmoud Ahmadinejad, un président populiste au propos controversé («Iran: Mahmoud Ahmadinejad, Israël, la Shoah et la Palestine»), ne pourra rassurer les Israéliens qui recherchent la paix avec les Palestiniens, ni les aider à contenir la «fougue» de ceux qui n’y croient pas. Empêchant de facto le peuple palestinien de recouvrer sa souveraineté et de bâtir son État et l’avenir de ses enfants.

C’est pourquoi le leadership palestinien devrait aujourd’hui agir vis-à-vis de la nouvelle trouvaille de Téhéran comme il l’avait fait hier face aux émissaires du réseau terroriste global, Al-Qaïda, qui voulaient l’incorporer dans leur bataille désespérée. Comment? En évitant de tomber dans son piège mortel. En agissant de cette manière rationnelle, les Palestiniens serviraient leur intérêt national et ne faciliteraient guère la tâche des tenants de la ligne dure au sein du leadership israélien, qui consisterait à exploiter la nouvelle déclaration iranienne pour renvoyer aux calendes grecques toute négociation réelle avec les Palestiniens sur le statut final.

**

L’heure est grave au Moyen-Orient. Au lieu d’aider réellement le peuple palestinien à réaliser son rêve national, l’Iran se sert de sa cause légitime pour tenter d’asseoir sa Pax persiana sur le monde arabo-musulman. En conservant coûte que coûte à l’égard de la bande de Gaza une stratégie, qui s’est révélée inefficace et contreproductive pour la sécurité de son pays, le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, apporte de l’eau au moulin de son ennemi juré, M. Ahmadinejad, transforme Gaza en «port iranien» virtuel et affaiblit les leaders arabes modérés, Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, en tête. D’où le nécessaire sursaut en Israël et en Occident des tenants de la paix et une vigilance palestinienne plus nécessaire que jamais.

8 juin 2010



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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