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Israël/Palestiniens : L’assaut meurtrier contre la «Flottille de la liberté» pour Gaza

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le 31 mai 2010, des commandos de la marine israélienne ont lancé, dans les eaux internationales, un assaut meurtrier contre une flottille humanitaire internationale se rendant à Gaza pour apporter de l’aide humanitaire à une population excédée et du coup briser le blocus imposé depuis 2007 par Israël à une bande dirigée par le Hamas islamique.

Tout en apportant du moulin à la propagande islamiste, ce raid a à la fois plongé les relations diplomatiques de l’État hébreu dans une grave crise sans précédent, et posé la question du blocus imposé à la bande palestinienne.

Suite au coup de force de juin 2007, la bande de Gaza est tombée sous le contrôle du Hamas («Dominique Vidal: Le mouvement Hamas. Une perspective non israélienne»). Depuis, Israël a imposé à ce territoire un blocus draconien. L’opération israélienne «Plomb durci», lancée contre la bande de Gaza, a renforcé la mainmise islamiste sur la population de la bande («Israël/Palestiniens: le mouvement Hamas»). Ce blocus a aggravé la situation humanitaire de la population et entravé, selon un rapport onusien daté du mois de mai 2010, la reconstruction des bâtiments et infrastructures détruits lors du récent conflit.

Devant l’«inefficacité» de la «communauté internationale» à mettre un terme à cette situation dramatique, un groupe de 682 pacifistes internationaux (dont 380 Turcs, 38 Grecs, 31 Britanniques, 30 Jordaniens, 28 Algériens, 9 Français, 9 Suédois, 7 Irlandais et 6 Italiens), regroupés au sein du mouvement «Free Gaza», ont affrété une flottille de six bateaux pour transporter jusqu’à la bande de Gaza 10.000 tonnes d’aide humanitaire.

Si tout le monde était au courant depuis plusieurs jours des menaces israéliennes à l’encontre des promoteurs de cette initiative pacifiste, force est de constater que non seulement l’État hébreu a perdu le contrôle de la gestion technique de cette opération, mais qu’en plus son image au niveau international s’est affaiblie et ses relations avec plusieurs pays et organisations internationales entrés dans une crise sans précédent.

La «Flottille de la liberté» pour la population de la bande de Gaza
Pour briser le blocus imposé à une population d’un million et demi d'habitants gazaouis, de nombreux pacifistes s’étaient donnés rendez-vous à Chypre avant de prendre le large en direction de la bande de Gaza. Au lieu d’être arraisonnée dans les eaux proches de Gaza (comme l’avait promis la marine hébreu) si d’aventure elle refusait de se rendre au port israélien d'Ashdod pour y décharger son aide humanitaire (vivres, médicaments, matériaux de construction…), leur «Flottille de la liberté» a subi, le 31 mai 2010, un raid meurtrier de commandos, en pleines eaux internationales !

En plus du nombre élevé des victimes parmi les passagers de la flottille humanitaire internationale (neuf tués et vingt-six autres blessés, contre dix morts, selon Tsahal), le fait que cette action militaire contre des civils se soit déroulée en pleines eaux internationales est une violation du droit international des mers.

Tout comme il fallait s’y attendre, le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, s’est porté à la défense de ses militaires et accusé les passagers de la «Flottille de la liberté» d’être responsables de la tournure dramatique de l’assaut. Tout en disant «regretter tous les morts». Une version qui ne semble pas convaincre grand-monde. D’ailleurs, selon une ONG grecque partie prenante de l’initiative «Free Gaza», un bateau grec, le Sfendoni, a essuyé des tirs à «balles réelles» dans la nuit du 30-31 mai à partir d'hélicoptères et de canots gonflables israéliens (voir dépêche AFP/Reuters, 31 mai 2010). Au lieu de laisser tout le champ au déploiement de la communication militaire israélienne, l’isolement imposé aux pacifistes a en revanche alimenté la suspicion de plusieurs à travers le monde.

Israël entre désastre et isolement diplomatique croissant
Dès que les détails du raid meurtrier ont commencé à filtrer dans la presse internationale, les condamnations du geste israélien ont fusé de toutes parts. S’y sont associés des organisations régionales et internationales multilatérales, des États et des sociétés civiles. Le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-Moon, a ouvert le bal, en se disant «choqué» par le raid meurtrier. Le Conseil de sécurité s'est de son côté réuni en urgence, quelques heures seulement après l’opération. Les pays arabes ont dit alors vouloir une «ferme condamnation» (de l’opération). Le représentant palestinien à cette enceinte a de plus demandé une enquête internationale «sur ses circonstances».

Le Conseil des droits de l'Homme de l’ONU a été lui aussi saisi par la partie palestinienne pour en débattre dès le lendemain en «session extraordinaire». D’ailleurs, son haut commissaire, Navi Pillay, a condamné cet assaut. Tout comme l’ont fait le Conseil de coopération des pays du Golfe et l’Union africaine. Le Vatican a exprimé sa «douleur» et sa «préoccupation» pour ce qui s’est passé dans les eaux internationales.

L’Union européenne a quant à elle «condamné l'usage de la violence» lors du raid israélien. Si elle a demandé «une enquête immédiate, complète et impartiale sur ces évènements et leurs circonstances», cette condamnation tend la main à l’État hébreu puisqu’elle laisse implicitement entendre que la violence n’était pas l’œuvre des seuls marins israéliens.

Nicolas Sarkozy, président français et fidèle allié de l’État hébreu, a, de son côté, condamné «à titre personnel (...) l'usage disproportionné de la force par les Israéliens».

La Russie a «condamné» un usage «disproportionné» de la force et une «violation grossière» du droit international. Tout comme de nombreux pays latino-américains (dont Cuba, le Chili, le Venezuela, la Bolivie, l'Équateur, le Salvador, l'Uruguay et le Pérou) ont «condamné» l’assaut. L'Argentine a dit «regretter profondément la perte de vies humaines».

Même si le président américain, Barack Hussein Obama, et le Premier ministre canadien, Stephen Harper, ont dit «regretter les pertes en vies humaines» et vouloir connaître «le plus vite possible» les circonstances exactes de l'abordage sanglant avant de se prononcer, leurs communiqués de presse laissaient transparaître leur embarras.

Le même embarras se lisait dans l’expression de la «profonde inquiétude» de la chancelière allemande, Angela Merkel. D’ailleurs, Netanyahou n’a pu faire autrement que de rentrer en «catastrophe» dans son pays pour gérer les retombées de cette crise, alors qu’il devait initialement se rendre à Washington pour tenter de réchauffer ses relations avec le locataire de la Maison-Blanche.

Tout en réclamant une «action» (?) de la part de l'ONU, le Brésil a convoqué l'ambassadeur d'Israël. Tout comme la Suède, les Pays-Bas, Chypre, la Belgique, l’Espagne (actuelle présidente de l'UE), la Grèce (qui a également annulé une visite du chef d'état-major de l'armée de l'air israélienne prévue pour le 1er juin, ainsi que «Minoas 2010», un exercice militaire gréco-israélien, qui était en cours).

De son côté, la Turquie a jugé que le raid était à la fois «grave» et «inacceptable». Elle a rappelé son ambassadeur en Israël et demandé (et obtenu) une réunion d'urgence de l'ONU et de l'OTAN. Son Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, a accusé Israël d'avoir commis un acte de «terrorisme d'État inhumain». Le durcissement du ton turc s’explique en partie par le fait que la plupart des victimes de ce raid sont de nationalité turque. Compliquant encore un peu plus des relations bilatérales déjà mises à mal.

Le concert de condamnations du raid israélien ne s’est pas limité aux seuls dirigeants politiques. Il s’est invité également dans «la rue internationale». Ainsi, plusieurs manifestations ont eu lieu dans de nombreux pays, dont la Turquie, la France, le Maroc, la Jordanie, l’Égypte, l’Iran, le Liban, la Mauritanie, l’Indonésie, la Malaisie, Israël (de la part de pacifistes et Arabes israéliens), etc.

La question du blocus de la bande de Gaza devient plus ouverte que jamais.

Si l’intention israélienne (en autorisant le raid de ses marins contre la «Flottille de la liberté») était de décourager toute future tentative humanitaire internationale visant à briser le blocus draconien qu’elle impose (avec l’Égypte) depuis 2007, force est de constater qu’elle a non seulement raté son objectif initial, mais qu’en plus son image dans le monde et ses relations diplomatiques se trouvent dans une crise jamais égalée.

Désormais, Israël ne pourra plus faire évacuer sous le tapis la question centrale du blocus de Gaza. Jusqu’à sa levée, cette question demeurera une épine dans le pied de tout dialogue ou négociation israélo-palestiniennes. Dorénavant, plus personne ne pourra faire semblant que Gaza était engloutie dans les eaux de la Méditerranée.

D’ailleurs, l’argument sécuritaire israélien (compréhensible jusqu’à un certain point et servi à toutes les occasions et) qui voudrait convaincre la «communauté internationale» qu’un tel blocus est lié à la prise de contrôle de la bande par un «régime terroriste, fanatique et dédié à la destruction de l’État juif», a du plomb dans l’aile. Non seulement cette punition collective a renforcé la mainmise sur Gaza du Hamas, mais en plus elle a ajouté de l’eau au moulin des islamistes radicaux, Al-Qaïda en tête, qui s’en servent pour fustiger le «silence» des pays arabes modérés et le «deux poids, deux mesures» occidental, afin d’attirer dans leurs filets de nouvelles recrues, y compris en Occident. Sans oublier le régime iranien d’Ali Khameneï qui se frotte les mains, encore une fois, grâce à cette nouvelle «offrande» de Netanyahou.

Le maintien de ce blocus draconien contribue également à l’affaiblissement politique de l’Autorité palestinienne, qui elle a reconnu depuis les années 1990 le fait national israélien. Pis, ce blocus n’a apporté nulle garantie de sécurité pour l’État hébreu. La preuve? Il n’a pas empêché les tirs de roquettes islamistes à partir de la bande de Gaza (prélude à l’opération «Plomb durci»).

En raison à la fois de la crise humanitaire avérée dans laquelle sont plongés depuis juin 2007 un million et demi de Palestiniens pour cause du blocus israélo-égyptien, et de la mauvaise image de l’État hébreu dans le monde, le gouvernement Netanyahou devrait bouger vite et lever son blocus et non continuer à s’entêter. Le moment est aux décisions courageuses.

En revanche, la question que devrait se poser dorénavant l’État d’Israël est comment faire pour qu’une telle décision cruciale et inéluctable ne se transforme pas en un nouvel gain politique pour le Hamas. Une des pistes dans ce sens est d’en faire officiellement une concession à l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas dans le cadre des négociations indirectes actuelles. En agissant ainsi, la «communauté internationale» apprécierait et Barack H. Obama se montrerait assez chaleureux à l égard de Netanyahou.

**

Si Israël a tenté depuis le début de cette crise de maintenir un contrôle total des informations, notamment en coupant les communications de la flottille avec le monde extérieur, force est de reconnaître qu’elle a perdu la bataille de la communication globale. En raison de la façon peu professionnelle de sa gestion de cette opération des points de vue technique, médiatique et politique, au lieu de gagner l’appui international, elle n’a fait qu’alimenter la suspicion de la «rue» internationale. Quoi qu'elle fasse et tant que le blocus de la bande de Gaza sera maintenu, l’État hébreu ne pourra compter sur la «compréhension» de la «communauté internationale».

1 juin 2010
 



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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