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Libye : L’«élection» de la Jamahiriya au Conseil des droits de l’Homme de l’ONU

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Sans surprise, la Libye a obtenu, le 13 mai 2010, un siège au sein du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU. Et ce malgré son bilan catastrophique en la matière et au mépris de l’opposition manifeste de la communauté internationale civile des droits humains. Le vote en faveur de la candidature libyenne par les 192 États membres réunis en Assemblée Générale à cette fin n’est pas de nature à rehausser l’image de l’organisation internationale.

Réunis en Assemblée Générale à New York ce jeudi13 mai, les 192 États membres des Nations Unies devaient renouveler quatorze des quarante-sept pays membres du Conseil des droits de l’Homme (CDH) de l’ONU. Si l’Iran avait retiré sa candidature («Iran: La candidature de la République islamique au Conseil des droits de l’Homme de l’ONU») le mois dernier (à cause de fortes pressions politiques et d’ONG internationales des droits humains), le dirigeant libyen, Mouammar Kadhafi, a quant à lui persisté et signé contre vent et marrée pour voir finalement (et sans surprise) son acharnement récompensé.

Des élections sans compétition

Pour se faire élire comme État membre au sein du Conseil des droits de l’Homme (CDH), le pays candidat a besoin de récolter une majorité absolue de 97 voix (sur 192 électeurs). La Libye ne s’en est pas contentée puisqu’elle a obtenu 58 suffrages de plus lors du vote le jeudi 13 mai à l’Assemblée Générale des Nations Unies. L’autocrate de Tripoli peut donc s’en réjouir, lui dont la candidature s’est révélée plus attrayante que la campagne internationale hostile menée notamment par un groupe de trente-sept ONG de défenses des droits humains et de la presse (dont Amnesty International, Human Rights Watch et Reporters Sans Frontières).

Ce puissant appui international à la candidature libyenne ne s’explique pas seulement par une tradition diplomatique de solidarité «tiers-mondiste» ou Sud-Sud. C’est un indice, entre autres, de la force de frappe des réseaux internationaux du Guide libyen. Il est dû également au mode onusien de sélection des États appelés à tour de rôle à combler les sièges vacants au CDH. Cette élection se fait en fonction des cinq blocs régionaux suivants: les pays africains, les pays d’Amérique Latine et des Caraïbes, les pays d’Asie, les pays occidentaux et les pays de l’Europe de l’Est. Les États sélectionnés peuvent en principe exercer deux mandats successifs d’une durée de trois ans chacun (www.un.org/ga/hrcelectfaq.shtml).

Même si le vote s’est déroulé à bulletins secrets (ce qui représente jusqu’à un certain point une garantie de liberté de choix), le fait qu’il n’y avait pas eu de campagne compétitive, puisque seuls quatorze candidats s’étaient présentés pour combler les quatorze sièges vacants (une première dans les annales onusiennes), le processus électoral était vicié dès le départ et ne pouvait donc que se trouver vidé de son sens politique et perdre par conséquent tout semblant de légitimité démocratique. Cela ressemblait étrangement à ces élections tenues ici et là dans les pays régis par des régimes autoritaires, des consultations dites pluralistes mais avec de facto une candidature unique. Cette absence de compétition est loin de renforcer l’autorité morale du CDH et de rehausser par conséquent l’image de l’ONU. Une situation accentuée encore davantage à cause de la fiche catastrophique de Tripoli en matière des droits de l’Homme.

La Libye, nouveau membre gênant du CDH

Le régime Kadhafi est autoritaire. Depuis 1970, le Guide de ladite «Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste» concentre tous les pouvoirs entre ses mains. À l’ombre de la fiction du pouvoir des comités populaires, sa famille et son clan tribal se sont partagé les avantages et privilèges du pouvoir. Les finances de l’État se confondent avec la cassette personnelle du Guide de la Jamahiriya. La gestion des deniers publics n’obéit à aucune règle de management moderne. La transparence et l’imputabilité des dirigeants sont des termes bannis du vocabulaire politique du régime Kadhafi. La corruption est par conséquent répandue. Elle est même encouragée pour «piéger» l’élite dirigeante du pays.

Le culte de la personnalité du chef suprême n’a rien à envier à celui des grands leaders Kim Il Song et Kim Il Jong, les bien-aimés et éclairés leaders de la magnifique Corée du Nord. Ses portraits géants rivalisent avec ceux d’un Hafez Assad au faîte de son pouvoir à Damas. Tout Libyen sait ce qu’il risque s’il lui prenait l’envie de critiquer le cher Guide ou son régime.

L’appareil sécuritaire (dirigé par Moatassim Kadhafi, le propre fils du Guide) à la haute main sur le pays. Il est fort de la complicité d’un appareil judiciaire aux ordres. Les déplacements à l’étranger des ressortissants libyens sont l’objet du bon vouloir des autorités. Aucune organisation civile réellement indépendante du régime n’est tolérée. Les partis politiques n’y ont pas non plus droit de cité. Toute velléité d’opposition est écrasée dans le sang. Les geôles sont peuplées de nombreux prisonniers politiques et d’opinion. Les prisons n’ont rien à voir avec ce que ce terme désigne en Occident et même dans de nombreux pays arabes. Plusieurs détenus disparaissent purement et simplement pour de nombreuses années (si ce n’est à jamais) dans les dédales «bureaucratiques» des tribunaux desdits comités populaires.

Le régime recourt souvent aux arrestations arbitraires et à la torture des détenus pour terroriser, briser et faire taire ses détracteurs réels ou supposés tels et pour museler la société en général. Sans oublier les disparitions forcées et d’autres traitements inhumains et dégradants (voir le «Rapport 2009» du Département d’État américain sur la situation des droits de la personne en Libye, http://www.state.gov/g/drl/rls/hrrpt/2009/nea/136068.htm). Sous couvert de la lutte contre la «subversion islamiste» et le terrorisme international, les sécuritaires ont disposé, comme ils le désiraient, de nombreux opposants et dissidents et leur ont infligé toute une gamme de traitements inhumains et dégradants dans des centres secrets de détention. Avec la bénédiction de l’administration du controversé George W. Bush.

Dans ce pays qualifié de «prédateur» par Reporters Sans Frontières (RSF), la liberté religieuse, la liberté académique, la liberté d'expression et les médias réellement indépendants sont des termes bannis de la culture politique du régime. Les journalistes redoutent les représailles des barbouzes de Kadhafi. Des journalistes tels Abdel Razak Al-Mansouri (un cyberdissident élargi en mars 2006 après plus d'un an de détention pour avoir publié un article sur Internet) et Daïf Al-Ghazal (assassiné en mai 2005) en connaissent quelque chose.

La reprise en main de ce secteur n’a pas concerné les seuls journaux privés (dont Oea et Quryana, propriétés de Seif el-Islam), mais également des chaînes de télévision satellitaires (dont Al-Libiya) et des sites Internet (dont Libya Al-Youm, Al-Manara et Jeel Libya). Même YouTube n’a pas échappé à cette main lourde. Il demeure bloqué depuis janvier dernier. Sur les 175 pays du dernier classement mondial de RSF, la Libye occupe la peu enviable 156e position derrière la Tunisie (154e), un pays considéré par RSF comme un des douze ennemis d’Internet (www.rsf.org).

La timide «ouverture» entamée ces deux années sous l’influence du fils du Guide de la Jamahiriya, Seif el-Islam, a donc vite trouvé ses limites. Au grand dam de tous ceux qui avaient hâte de voir leur pays se libéraliser. C’est dire le poids écrasant de l’aile conservatrice du régime Kadhafi et son opposition farouche à toute ouverture politique réelle à court ou moyen termes.

**

L’élection le 13 mai dernier a donné à la Libye le droit de siéger au sein du CDH. Une décision qui entre en contradiction avec le mandat et les principes supposés être ceux d’une institution dédiée à la promotion des droits humains au quatre coins du monde. Les «amis» de la Jamahiriya ont feint d’ignorer que c’est l’élection de ce pays à la présidence de la Commission des droits de l'homme de l'ONU en 2003 qui a porté le coup fatal à une institution qui s’est discréditée au fil des années à cause notamment de la cooptation en son sein de pays dont le bilan en matière des droits humains est catastrophique. Ceux qui imaginent que l’accueil de ces États fera évoluer leur comportement en cette matière oublient (ou feignent d’oublier) que toute récompense de ce genre ne fait que les renforcer dans leurs errements. Espérant au moins que les deux nouveaux membres du CDH, la Libye et la Suisse, ne se serviraient pas de cette enceinte pour régler leurs contentieux toujours en suspens. Contribuant au discrédit d’un organe censé, au moment de sa création en 2006 ne pas tomber dans les mêmes travers que son prédécesseur. Cela dit, il est plus que temps de se pencher sur la réforme de cet organisme.

14 mai 2010
 



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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