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Égypte: Croisade islamiste contre le chef-d’œuvre arabe des «Mille et Une Nuits»

par
Rédacteur, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Encore une fois, des islamistes égyptiens tentent d’interdire un chef-d’œuvre de la littérature arabe (et mondiale), les «Mille et Une Nuits». Une illustration parmi d’autres de l’affrontement idéologique entre les milieux conservateurs et le courant moderniste au sein du pouvoir et dans la société égyptienne. Une occasion d’or pour dépoussiérer le droit et imprimer une marche moderniste à cette société.

Il y a peu de chance de rencontrer quelqu’un, quelque part au monde, qui n’a jamais entendu parler par exemple des aventures de «Sindbad, le marin»? D’«Aladin, ou la Lampe merveilleuse»? Ou encore d’«Ali Baba et les quarante voleurs»? Trois des nombreux contes merveilleux des «Milles et Une Nuits», que le cinéma hollywoodien s’est empressés de porter au grand écran, faisant plaisir aux cinéphiles, petits et grands. Mais cette merveille littéraire est une fois de plus, hélas, l’objet en Égypte d’une guerre culturelle froide entre des islamistes conservateurs et le régime. Avec le pouvoir comme enjeu.

Quand la culture est otage des luttes de pouvoir entre islamistes et régime égyptien

«Alf Laïla wa Laïla» (ou «Milles et Une Nuits») trône au top trois des livres les plus imprimés dans le monde (après La Bible et les pièces de William Shakespeare). C’est une des nombreuses contributions lumineuses de la civilisation islamique (qui a eu le génie d’assimiler, entre autres, les apports littéraires arabe, iranien et indien de l’époque et de produire sous la forme que nous connaissons aujourd’hui sous le nom des «Mille et Une Nuits») au patrimoine culturel de l’humanité.

Ce chef-d’œuvre de la littérature arabe et mondiale est devenu (depuis quelques années en Égypte) objet de scandale aux yeux d’islamistes ultraconservateurs. Ils veulent que l’État interdise purement et simplement une nouvelle réédition d’un ouvrage dont les différentes éditions sont souvent en rupture de stock pour engouement des lecteurs (sa première édition moderne en Égypte remonte à 1862). Des islamistes membres de l’ordre des avocats ont, le 17 avril dernier, déposé une plainte dans ce sens. La raison? Ils estiment que ladite édition comporte des références au «sexe» de nature à encourager le «vice» et le «péché»! Forts d’un article du Code pénal égyptien (qui punit de deux ans de réclusion les «offenses à la décence publique»), ils ont en outre demandé que les éditeurs de l’ouvrage incriminé soient poursuivis devant les tribunaux.

Ces nouveaux puritains (une incongruité pour une civilisation islamique qui a dès l’origine célébré les plaisirs de la vie) se sont engouffrés dans une brèche légale puisqu’une loi permet déjà à tout Égyptien de porter plainte devant un tribunal contre tout ce qu’il considère comme portant «atteinte» à la morale islamique. D’ailleurs, ils ne s’en sont jamais privés, surtout depuis les dix dernières années. Ne s’étaient-ils pas attaqués à plusieurs intellectuels non islamistes dans le pays de la Kinana (l’Égypte)? Une attaque en règle qui n’avait pas épargné le monde cinématographique, non plus.

Derrière le langage puritain et légal de ses promoteurs, cette campagne agressive et bien orchestrée vise à mettre au pas le champ culturel et ses acteurs. Ces «guerriers» d’un genre nouveau sont conscients du rôle stratégique de la culture dans un pays comme l’Égypte. Une contrée où les intellectuels avaient (et continuent de) joué un rôle politique non négligeable.

En faisant taire les voix culturelles libérales, à coup d’intimidations et/ou de condamnations judiciaires, ces islamistes puritains cherchent ici à atteindre trois objectifs. D’abord, exclure leurs adversaires idéologiques de ce champ, du moins à les y marginaliser. Ensuite, imposer leur hégémonie et dominer par conséquent le champ culturel dans son ensemble. Enfin, imprimer leur marque pour plusieurs générations sur le corps de l’ensemble de la société.
Dans un pays où le champ politique est verrouillé par un régime autoritaire au service de la famille Moubarak («Égypte: Qui succédera à Hosni Moubarak?») et de la nomenklatura militaire, les islamistes tentent de conquérir tout espace social encore non verrouillé («Égypte : Moubarak et les Frères musulmans»). D’où l’enjeu que revêt à leurs yeux le champ culturel. Sauf que celui-ci est loin d’être un espace vide ou sans traditions façonnées à travers le temps.

Face à eux se trouvent des acteurs qui ne partagent ni leur vision de la société égyptienne ni leur projet idéologique hégémonique et castrateur de la créativité culturelle. Ces acteurs ne sont pas dupes. D’ailleurs, de nombreux écrivains égyptiens ont décidé de passer à l’offensive pour notamment défendre les «Mille et Une Nuit». Une décision prise lors de leur dernier congrès tenu le 4 mai dernier au Caire.

Ces acteurs culturels libéraux ont déjà vu les ravages de la bédouinisation (modèle social et culturel ultraconservateur et réactionnaire dominant dans les sociétés arabes fortement tribalisées, dont l’Arabie saoudite) de la culture dans plusieurs contrées arabes, y compris en Égypte même, où la pétro-dollarisation du cinéma par exemple est allée de pair avec sa puritanisation à marches forcées. Sans oublier sa régression. Pour s’en rendre compte, il suffirait de faire une comparaison entre la qualité et le contenu des productions dramatiques du cinéma et de la télévision égyptiens avant et après l’année 1980 pour prendre la mesure réelle de cette régression culturelle. Cette transformation culturelle s’est renforcée suite notamment au retour «définitif» au pays de dizaines de milliers d’expatriés égyptiens qui avaient subi une forte influence des idées wahhabites lors de leur séjour en Arabie saoudite. C’est aussi l’illustration de la défaite du nationalisme arabe face au conservatisme pétrolier.

Occasion d’or pour ouvrir un débat de société

Face à l’offensive islamiste visant notamment à censurer un des joyaux de la culture arabe, la vigilance des milieux culturels libéraux est la moindre des choses. Comme il s’agit d’une véritable guerre culturelle dont dépendra l’avenir du monde arabe, ces milieux devraient se mobiliser et passer cette fois d’une attitude défensive à une posture offensive. Tranchant ainsi avec leur attitude traditionnelle défaitiste face aux islamistes, comportement fait de renoncements et/ou de peur.

Ils pourraient par exemple dans ce cadre transformer cette croisade islamiste régressive contre un produit culturel (qui par plusieurs de ses aspects est plus moderne que de nombreuses autres productions arabes contemporaines) en une occasion d’or à saisir et la retourner contre leurs adversaires idéologiques et politiques. Comment? En ouvrant enfin un véritable débat de société en Égypte comme dans l’ensemble du monde arabe pour identifier les choix culturels fondamentaux que les peuples de la région voudraient privilégier pour leur avenir: un modèle culturel puritain et étouffant qui privilégie la censure et la surenchère populiste au nom en fait d’une religiosité d’ostentation (un cache-sexe d’une spiritualité appauvrie), ou un modèle créatif et libre qui encourage l’imagination. Ce débat sera salutaire pour la société dans son ensemble. Une fois engagé, ce débat pourra couper l’herbe sous les pieds obscurantistes et excommunicatrices car le «peuple» est loin d’être bête et a une intuition de ses véritables intérêts, malgré le brouillard idéologique.

En attendant l’ouverture de ce débat plus nécessaire que jamais (et par la même occasion couper l’herbe sous les pieds islamistes), il faudrait que les milieux libéraux exercent, entre autres, une forte pression sur les législateurs (et le pouvoir) pour qu’ils changent les lois régressives et adoptent à la place de nouvelles lois conformes à l’esprit de la modernité («La modernité: le défi le plus important pour le monde musulman»). S’il est prévisible que l’aile conservatrice du régime Moubarak s’oppose à cette initiative, entre autres, pour plaire aux islamistes, l’aile moderne du même pouvoir pourrait trouver, jusqu’à un certain point, son compte dans une «alliance légale» de circonstances avec ces voix culturelles libérales. Pour donner des gages à l’Occident et diviser l’opposition politique au régime en place en vue des prochaines élections.

**

La culture en Égypte ne s’est jamais autant mal portée que depuis les trente dernières années. La preuve? Cette croisade islamiste contre un joyau du patrimoine culturel islamique. D’où la nécessaire mobilisation de tous milieux progressistes et éclairés dans le monde islamique pour faire face à ce danger rampant qui menace la créativité et la vitalité culturelles du monde arabe. Car il ne faut pas se tromper: l’heure est grave.

10 mai 2010
 



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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