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Iran: Le sommet nucléaire alternatif de la République islamique en 2010

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Téhéran a accueilli les 18-19 avril 2010 un sommet international sur le désarmement international et la non-prolifération nucléaire. En conviant notamment une quinzaine de pays à cette conférence, l’Iran voulait montrer qu’il n’était pas vraiment isolé sur cette question sur la scène internationale.

Cinq jours après le début des travaux du sommet de Washington sur la sécurité nucléaire («Le Moyen-Orient & les enjeux du sommet de Washington sur la sécurité nucléaire»), la République islamique a tenu les 18-19 avril 2010 son propre sommet. Un sommet alternatif. Cette rencontre dans le contexte international actuel de tension de plus en plus vive principalement avec l’Occident à propos de la nature réelle de son programme nucléaire avait comme enjeu principal, côté iranien, de montrer aux États-Unis et à leurs alliés qu’il n’était pas vraiment isolé sur la scène internationale et qu’il fallait au contraire compter avec lui relativement à la question de sécurité nucléaire.

La déclaration du Sommet de Téhéran sur le désarmement international et la non-prolifération

Ce sommet s’est donné le slogan suivant: «L'énergie nucléaire pour tous, l'arme atomique pour personne». Cette formule a du sens dans le contexte international actuel. Pour un pays soupçonné par plusieurs de développer un programme nucléaire militaire, sous couvert d’un programme d’enrichissement de l’uranium à des fins civiles, cette formulation est la énième manière qu’il a trouvé pour dire que tous (y compris donc l’Iran) ont droit à l’énergie nucléaire à des fins pacifiques (conformément au TNP), alors que l’arme atomique devrait être quant à elle bannie des arsenaux militaires des États. D’ailleurs, le Guide suprême de la Révolution islamique, Ali Khameneï, a répété, à cette occasion, encore une fois, que l’arme nucléaire est, d’un point de vue islamique, «haram» (péché). Autrement dit, l’Iran n’aurait pas d’ambitions nucléaires militaires et les présentes puissances nucléaires (y compris les États-Unis) devraient s’en délester.

L’Iran a laissé entendre (par la voix de son représentant permanent à l'AIEA, Ali Asghar Soltanieh) qu’il espérait que le sommet de Téhéran pave la «voie à des discussions sur la révision du Traité de non-prolifération» à New York en mois de mai prochain. Une révision, qui pour être «équitable», selon le président iranien, devrait être l’œuvre des seuls «pays indépendants (qui) ne possèdent pas l’arme nucléaire». Sinon, a-t-il prévenu, un TNP équitable serait «inatteignable».

Fidèle à lui-même, le président Mahmoud Ahmadinejad a joué encore une fois au provocateur. Il a d’abord dit souhaiter voir l’AIEA «suspendre» les États-Unis (et les autres puissances nucléaires)! Au nom de la rectification des dérapages «inhumains et non-démocratiques» de la politique des «deux poids, deux mesures», principalement américaine, il a aussi défendu l’idée de création d’un nouvel organe international chargé de contrôler le désarmement nucléaire et la non-prolifération. Avec l’ambition d’en faire un organisme «indépendant», grâce à la légitimité de l’Assemblée générale de l’ONU. Doté «des pleins pouvoirs», il devrait «superviser le désarmement nucléaire et empêcher la prolifération». Ahmadinejad a aussi plaidé à cette occasion en faveur de la fin du droit de veto au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, du moins en faveur de l’élargissement de ce droit à d’autres puissances régionales. Au nom de la justice et de l’efficacité (www.cms.mfa.gov.ir/cms/cms).

Si le président iranien a exploité cette tribune internationale pour attaquer de manière virulente la politique étrangère des États-Unis, force est de reconnaître que plusieurs des thèmes qu’il a évoqués reproduisent certaines des doléances traditionnelles des pays dits non-alignés. Des États, notamment les émergents d’entre eux, qui sont désavantagés par une architecture internationale façonnée il y a plus de soixante ans et qui ne reflète plus les rapports de force internationaux d’aujourd’hui.

Lors de cette conférence, les délégations présentes avaient tenu trois panels. Le premier s’est penché sur les défis du désarment nucléaire. Le deuxième a examiné à la fois les contraintes internationales en vue de ce désarmement et de la non-prolifération nucléaire et les conséquences du régime actuel des armes de destruction massive. Le dernier a examiné les étapes pratiques de la concrétisation de ce désarmement.

La déclaration finale de ce sommet a inclus douze points. Le premier exprime une «profonde inquiétude» relativement à trois questions: 1) le désarmement international; 2) la sécurité; 3) l'existence d’armes de destruction massive, dont celles nucléaires, et la menace de leur utilisation contre d’autres pays, y compris ceux qui n’en disposent pas. Le deuxième point souligne la nécessité de faire de la question du désarmement nucléaire une priorité absolue de l’agenda international. Le troisième point souligne la nécessité de faire du multilatéralisme l’outil de ce désarmement et la garantie de la non-prolifération. Le quatrième point souligne la nécessité de mettre sur pied une nouvelle convention internationale globale, juste et liant tous les États et bannissant le développement, la production, le transfert, le stockage, l’utilisation ou la menace d’utilisation d’armes nucléaires, et ce dans la perspective de façonner un monde débarrassé des armes nucléaires, en prenant en considération les leçons retenues des Conventions des armes chimiques (1992) et biologiques (1972) ainsi qu’une garantie de sécurité globale et non-discriminatoire menant à terme à l’élimination des armes nucléaires. Le cinquième point appelle à prendre les mesures nécessaires pour créer dans différentes parties du monde des zones libres d’armes nucléaires, particulièrement au Moyen-Orient, conformément aux résolutions onusiennes en la matière, en partant du principe qu’atteindre un tel objectif ne serait que la première étape d’un processus menant à terme à l’adhésion du «régime sioniste» au TNP et au contrôle de son arsenal atomique. Le sixième point affirme les principes d’irréversibilité, de transparence et de vérification lors de tout accord bilatéral ou multilatéral relativement à la réduction du stock des armes nucléaires. Le septième point affirme le droit inaliénable des États signataires du TNP à l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire et favoriser la coopération internationale conformément à ce traité. Le huitième point souligne qu’une attaque contre les installations nucléaires civiles d’un pays par une puissance étrangère aura des conséquences négatives graves pour les êtres humains et l’environnement et constituera une violation grave du droit international et de la Charte onusienne. Le neuvième point exprime l’inquiétude des conférenciers face à l’affaiblissement du régime de non-prolifération à cause du système de double standard qui fait que des puissances nucléaires coopèrent avec certaines États non signataires du TNP, tout en épargnant l’arsenal atomique du «régime sioniste». Le dixième point appelle à faire en sorte que tous se plient à l’obligation de détruire à l’horizon 2012 des stocks d’armes chimiques, sans oublier les armes biologiques. L’avant-dernier point propose de soumettre les résultats de la conférence de Téhéran au Secrétaire général des Nations Unis ainsi qu’à d’autres organisations internationales œuvrant dans le domaine nucléaire et d’en faire leur document de base. Le dernier point annonce une seconde conférence internationale à Téhéran en avril 2011 sur le même sujet (www.cms.mfa.gov.ir/cms/cms).

Les enjeux du Sommet de Téhéran sur le désarmement international et la non-prolifération

La réunion de cette conférence en ces moments lourds de menaces de part et d’autre n’était pas due au hasard. Elle cherchait à montrer que Téhéran n’était pas isolée sur le sujet de la sécurité nucléaire (le thème retenu aussi par la conférence de Washington) sur la scène internationale. Si Mahammad Mehdi Akhoundzadeh, secrétaire de cette conférence cité par la chaîne locale Press-TV, n’a pas hésité à parler (au sujet de la conférence de Téhéran) d’un succès qui «a surpassé toutes les espérances» de son pays, force est de constater qu’il s’est agi en fait d’un demi-succès.

Alors que Barack H. Obama pouvait à juste titre parler d’un grand succès diplomatique, vu la brochette et le rang élevé de ses invités au sommet de Washington, son homologue iranien a dû se contenter d’invités de second palier.

Alors que Washington a accueilli une quarantaine de chefs d’État ou de gouvernement, en plus de dirigeants d’organisations internationales, Téhéran a reçu au mieux les chefs de diplomatie de six pays (Syrie, Irak, Liban, Oman, Turkménistan, Ouganda), les sous ministres des Affaires étrangères de six pays (Qatar, Russie, Turquie, Chine, Malaisie et Venezuela), les délégués d’autres pays (Bélarusse, Tanzanie, Algérie, Kuwait, Pakistan, Inde, Philippines, Singapour) et des représentants d’organisations internationales (Ligue arabe, Organisation de la Conférence islamique, AIEA, etc.) et iranienne (Agence iranienne de l’énergie atomique). Ils étaient une vingtaine en tout.

En essayant de ratisser le plus large possible, l’Iran voulait montrer à Washington que ses appuis vont de pays arabes à de membres permanents du Conseil de sécurité, à l’Amérique latine et l’Asie, en passant par l’Afrique. Mais un élément diplomatique intéressant est à relever. L’ami Hugo Chavez, pourfendeur attitré du «diable» américain qui sentirait le souffre, à l’en croire, s’est contenté du service minimum, en envoyant pour le représenter son sous-ministre des Affaires étrangères.

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Au moment où le bruit de bottes se fait de plus en plus entendre au Moyen-Orient, Téhéran a cru bon de faire une démonstration de la densité de ses réseaux diplomatiques d’appui et de solidarité aux quatre coin du monde, à l’extérieur évidemment du monde occidental. Pensant, peut-être, pouvoir ainsi faire réfléchir les États-Unis à deux fois avant qu’ils n’engagent les hostilités d’abord au Conseil de sécurité des Nations Unis et, ensuite, sur le terrain. Mais est-ce suffisant? Rien n’est moins sûr.

23 avril 2010



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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