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Le Moyen-Orient & les enjeux du sommet de Washington sur la sécurité nucléaire

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Le sommet de Washington des 12-13 avril 2010 a réuni quarante-sept représentants de pays, en plus du président américain et d’organisations internationales multilatérales. Le Moyen-Orient s’est de facto retrouvé au cœur du menu de cette rencontre historique sur la sécurité nucléaire dans le monde.

 

A l’invitation du président américain, les représentants de quarante-sept pays, en plus de l’ONU, de l’Union européenne et de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), se sont réunis du12 au 13 avril dans la capitale américaine, pour se pencher sur la question de la sécurité nucléaire. Ce sommet avait pour ambition d’examiner les voies et moyens à même de renforcer la coopération internationale en matière de sécurisation des matériaux nucléaires et de prévention des actes de terrorisme nucléaire. Cette Conférence s’est tenue dans un climat de tension entre l’Occident et l’Iran au sujet de la nature réelle de son programme nucléaire. Sans oublier le spectre d’Al-Qaïda à la recherche effrénée de matériels nucléaires pour, entre autres, faire chanter la «communauté internationale».

Enjeux et effets pervers de la Conférence de Washington dans le Moyen-Orient

Ce sommet international a concerné le Moyen-Orient à plus d’un titre. D’où les réactions qu’il a suscitées ici chez les uns et les autres, entre ceux qui s’y sont opposés et les participants à ses travaux avec ou sans enthousiasme débordant. Les invités moyen-orientaux comprenaient le Pakistan et Israël, deux puissances nucléaires non signataires du Traité de non prolifération nucléaire (TNP), l’Arabie saoudite, l’Égypte, l’Algérie, le Maroc et le Kazakhstan, des pays possédant des réacteurs de recherche ou des centrales nucléaires. Mais ni l’Iran ni la Syrie n’y ont été conviées.

Parmi les chefs d’État absents à cette importante conférence, mentionnons le roi d’Arabie saoudite, Abdallah, le roi du Maroc, Mohamed VI, et le président algérien, Abdelaziz Bouteflika. Si ce n’était pas la première fois que le souverain chérifien s’absente à une conférence internationale d’importance, l’absence du second a alimenté les rumeurs sur l’état de santé du dirigeant algérien. D’ailleurs, il n’y a pas si longtemps il était hospitalisé pour une longue période en France. Mais si celui-ci était représenté par son ministre des Affaires étrangères, Mourad Medelci, celui-là a chargé de le représenter une importante délégation conduite par le Premier ministre en personne, Abbas el-Fassi, et comprenant notamment le ministre des Affaires étrangères, Taïeb Fassi Fihri, et la ministre de l’Énergie et des Mines, Amina Benkhadra. Cette forte délégation traduisait le choix stratégique de ce pays de recourir entre 2020 et 2030 à l’électronucléaire pour réduire sa dépendance aux sources étrangères d’approvisionnement en matière énergétique. Des États qui sont, comme le reste de la «communauté internationale», confrontés à la menace globale d’un réseau terroriste comme Al-Qaïda.

Al-Qaïda et la menace du terrorisme nucléaire

Les dirigeants du réseau terroriste global ne se sont jamais cachés (depuis les quinze dernières années) de vouloir se doter de matériels nucléaires susceptibles de les aider à fabriquer des bombes radiologiques dites «sales». D’ailleurs, ils avaient essayé de s’en procurer depuis plusieurs années notamment auprès de contrebandiers de matériels nucléaires originaires de l’ex-Union soviétique. À ce propos, un de ces marchands les avait dupés en leur vendant au prix fort de la marchandise nucléaire frelatée. Ces échecs répétés ne les dissuaderont aucunement de reprendre leur coup d’essai.

Instruit de ce fait inquiétant, Barack H. Obama a déclaré que le «terrorisme nucléaire est la plus grande menace pour la sécurité collective», dans la mesure où des «groupes terroristes comme Al-Qaïda essayent de mettre la main sur une arme nucléaire» et ne manqueraient pas «en cas de succès de s’en servir, avec toutes les pertes en vies humaines et de menace pour la sécurité internationale» (http://www.whitehouse.gov/the-press-office/remarks-president-opening-plenary-session-nuclear-security-summit). Il y a donc urgence d’agir pour Washington.

En réunissant le conclave de Washington, le président américain cherchait à s’assurer du renforcement de la coopération internationale dans le domaine de la sécurité nucléaire qu’il estime seule en mesure d’empêcher des groupes terroristes d’acquérir des matériaux nucléaires vulnérables. Rappelons-nous à cet égard de l’existence de plusieurs sites nucléaires problématiques, notamment dans des ex-républiques soviétiques. En réunissant les représentants d’une quarantaine d’États, Obama les a considérés à titre individuel comme responsables de la protection et de la sécurisation de leurs matériaux nucléaires respectifs. Tout en exprimant la disposition de son pays à les aider à examiner leurs mesures sécuritaires en la matière.

L’arrière-fond iranien

Bien que l’Iran n’ait pas figuré sur le menu officiel de l’agenda de la Conférence de Washington, personne n’était dupe. Tout le monde savait combien le torchon brûlait entre l’administration américaine et la République islamique. Washington et ses alliés occidentaux soupçonnent depuis quelque temps Téhéran de développer, sous couvert d’un programme nucléaire civil, un programme militaire nucléaire.

Si Obama n’en a pas fait le «plat de résistance» de la Conférence, c’est pour une raison diplomatique fort simple. En plus du fait que c’était connu de tous que son gouvernement cherchait à obtenir le soutien international le plus large à sa nouvelle génération des sanctions contre l’Iran (la quatrième à ce jour), il voulait éviter d’embarrasser la Chine, principal allié de la République islamique. D’ailleurs, il ne désespère toujours pas de rallier à sa «croisade» ce membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, avec droit de veto à toute résolution au Conseil.

Comme cette Conférence était consacrée à la question de la sécurité nucléaire, le dossier iranien ne pouvait par la force des choses être évité lors d’entretiens bilatéraux. Comment pouvait-il en être autrement puisqu’on soupçonne ce pays de nourrir des ambitions nucléaires pour conforter ses prétentions de puissance globale. Une posture qui inquiète non seulement les États-Unis, mais également Israël et de nombreux pays arabes.

Même si les amateurs de scénarios catastrophes font valoir sur toutes les tribunes qu’un Iran nucléaire n’hésiterait pas le cas échéant à devenir un acteur proliférateur au profit de ses alliés (dont la Syrie) et leviers (Hezbollah libanais et Hamas palestinien) et même des réseaux terroristes comme Al-Qaïda, il serait plus réaliste de s’attendre, en cas d’accès au «club» nucléaire, à ce que ce pays s’en prévale comme un atout destiné d’abord à rendre son territoire sanctuarisé et éviter par conséquent toute invasion étrangère débouchant sur le changement de son régime islamique, et ensuite à s’imposer à ses voisins comme l’hégémon régional.

Cela dit, la main tendue dès les premiers jours de son investiture par Obama à la République islamique («Iran: Barack Obama à l'épreuve de la réélection d'Ahmadinejad») a fait place à un durcissement de ton de la part de son administration, faute d’ouverture de la part des dirigeants iraniens. D’ailleurs, la Secrétaire d’État, Hillary Clinton, et le Secrétaire à la Défense, Robert Gates, étaient le 11 avril dernier les invités de Bob Schieffer, animateur de l’émission dominicale du réseau américain CBS, «Face the Nation». Leur message: «Toutes les options», y compris militaires et nucléaires, «sont sur la table pour Washington» face à ce pays (tout comme face à la Corée du Nord), en raison de (son) irrespect du TNP (http://www.cbsnews.com/htdocs/pdf/FTN_041110.pdf?tag=cbsnewsTwoColUpperPromoArea). Une déclaration qui a provoqué la colère du Guide suprême de la République islamique, Ali Khameneï.

Avant même l’ouverture des travaux de la Conférence internationale, Téhéran avait averti qu’elle ne serait pas tenue par aucun de ses engagements ou déclaration. Réaction tout à fait prévisible de la part d’un pays exclu de la rencontre et nourrissant la suspicion à l’égard de toute rencontre internationale autour de la question nucléaire. En plus d’accuser la nouvelle revue nucléaire de Washington de représenter une menace pour sa sécurité nationale, l’Iran a continué de réclamer un Moyen-Orient libre des armes nucléaires. Une manière parmi d’autres de pointer du doigt accusateur le programme nucléaire militaire de l’État d’Israël.

L’«ambiguïté nucléaire» israélienne et la fin d’un «tabou» international

La «doctrine Begin» (du nom d’un ancien Premier ministre israélien) est un des fondements de la sécurité nationale de l’État juif. Elle est censée empêcher l’introduction de l’arme atomique au Moyen-Orient. Mais cela n’a empêché Israël ni de s’en doter depuis les années 1960, ni de devenir en fait la sixième puissance nucléaire du monde. D’ailleurs, le géo-politologue François Thual estime ce stock à près de 450 têtes nucléaires (voir entrevue avec F. Tétar, «Regard sur le monde juif, Israël et le Moyen-Orient», Moyen-Orient, No. 5, Avril-Mai 2010, p.10).

Avec l’accord tacite des États-Unis (depuis l’ère Kennedy), la persistance du maintien de la politique dite d’«ambiguïté nucléaire» a évité à Israël de confirmer ou de démentir cette capacité, et l’a soustrait à la curiosité des inspecteurs de l’AIEA. Au grand dam de plusieurs pays musulmans, dont l’Égypte et l’Iran.

En apprenant que des pays musulmans comme l’Égypte et la Turquie avaient l’intention de soulever la question de l’arsenal nucléaire de son pays et de l’appeler à signer le TNP, le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, a décidé de ne pas se rendre personnellement à la Conférence de Washington. Il s’est fait représenté par son ministre du Renseignement, Dan Meridor. Ces deux développements ont ouvert une brèche dans un «tabou» israélien entretenu depuis les années 1960.

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La rencontre de Washington a permis à l’administration américaine de resserrer un peu plus l’étau autour de l’Iran. D'où sa colère. L’exclusion de la Syrie de ce conclave a quant à elle montré que les relations entre ce pays et les États-Unis ne sont pas encore totalement normalisées. Malgré la désignation d’un nouvel ambassadeur à Damas. Punition pour son alliance avec Téhéran.

 15 avril 2010



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Nouvelles - Aziz Enhaili
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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