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Afghanistan : La posture nationaliste de Hamid Karzaï et les États-Unis

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Les récentes sorties de Hamid Karzaï contre la «communauté internationale» en disent long sur le climat de méfiance mutuelle. Dans le contexte afghan, elles sont destinées à la fois à camoufler l’immobilisme politique du président afghan et à faire illusion devant un peuple aux prises avec l’insurrection talibane et les «bavures» otaniennes.


 

Au lendemain de la chute en automne 2001 de Kaboul aux mains des forces de la coalition internationale, les États-Unis pensaient avoir trouvé en Hamid Karzaï leur homme providentiel. Étant lui-même issu d’un important clan des tribus pachtounes, les Popalzai, on pensait qu’il pouvait rallier autour du nouveau régime les Pachtounes, la base politique du régime taliban qu’on venait de chasser du pouvoir. Près de dix ans plus tard et après deux élections présidentielles (2004 et 2009) («Afghanistan: l'élection présidentielle d'août 2009»), la coupe semble être loin des lèvres.

Hamid Karzaï sous pressions occidentales

L’ancien sénateur de l’Illinois ne cachait pas le peu de confiance qu’il accordait à Hamid Karzaï, l’enfant chéri des milieux néoconservateurs. La narco-corruption gangrénant les institutions du jeune État afghan n’était pas de nature à vaincre les réticences du candidat démocrate américain encore moins à le rassurer une fois devenu président. Les péripéties entourant la dernière élection présidentielle afghane n’étaient pas non plus de nature à apaiser les craintes d’un président américain dont les soldats étaient confrontés à une insurrection talibane de plus en plus organisée et efficace («Afghanistan: Karzaï et la faiblesse d’un partenariat en temps de guerre»).

Ayant lancé une nouvelle stratégie de «sursaut» militaro-civil dans ce pays, Barack H. Obama a décidé de dépêcher 30.000 soldats américains supplémentaires. Avec l’intention de vaincre la résistance talibane. Tout en exhortant les autorités de Kaboul de faire le ménage dans sa gouvernance («Barack H. Obama et la stratégie de l’escalade en Afghanistan»).

Pour améliorer le rapport de forces sur le terrain à la faveur du régime Karzaï, l’administration américaine a œuvré au renforcement de la présence internationale sur place et a encouragé ses alliés à augmenter leurs aides militaires, financières et techniques à Kaboul. D’où le sommet de Londres de janvier dernier («L’Afghanistan et les enjeux de la Conférence internationale de Londres du 28 janvier 2010»). Mais en échange, elle a demandé à son allié afghan de lutter contre la narco-corruption et la narco-économie et de se défaire de ses encombrants alliés, les sulfureux puissants seigneurs de la guerre.

Au lendemain de l’annonce de sa réélection controversée, Hamid Karzaï s’est engagé à «faire le ménage» dans sa gouvernance devant des représentants de la «communauté internationale» présents à Kaboul. Engagement réitéré devant les donateurs réunis à Londres au chevet de son pays.

Non seulement il a continué à s’allier à plusieurs seigneurs de la guerre, faute d’une légitimité élargie à toutes les régions pachtounes, mais il s’est aussi montré incapable de faire le ménage dans sa gouvernance. La narco-économie a continué non seulement à alimenter les caisses des insurgés talibans et leurs alliés d’Al-Qaïda, mais également à «arroser» les différentes strates de son État. Ajoutant au discrédit qui frappait déjà son gouvernement. Et menaçant de discréditer définitivement ce qui restait de la crédibilité de la présence de la mission internationale dans ce pays.

Étant consciente de cette situation préoccupante, l’administration américaine et ses alliés occidentaux et à l’ONU n’ont cessé d’exercer des pressions de plus en plus fortes sur le président afghan pour qu’il honore ses engagements, notamment en termes de lutte contre la corruption. C’est d’ailleurs dans ce sens que s’étaient exprimés les ministres des Affaires étrangères du G8 réunis le 28 mars dernier au Canada.

Pour ne pas demeurer en reste, lors de sa première visite officielle en Afghanistan (le 28 mars dernier), le président américain a avoué (en présence de son homologue afghan) attendre de lui qu’il «fasse d’avantage» en termes de développement économique «(production agricole, fourniture d’énergie), de bonne gouvernance, de l’État de droit, de la lutte contre la corruption et le trafic de drogue», tout en soulignant les avancées enregistrées sur les terrains militaire et civil (http://www.whitehouse.gov/the-press-office/remarks-president-obama-and-president-karzai-afghanistan-after-meeting).

Autre motif d’inquiétude de la «communauté internationale», les prochaines élections législatives afghanes reportées au mois de septembre prochain. Karzaï a signé en février dernier un décret présidentiel amendant la loi électorale pour pouvoir nommer tous les cinq membres de la Commission des plaintes électorales (CPE), dont trois étaient d’office choisis par l’ONU (la Cour suprême et la commission des droits de la personne afghanes désignaient quant à elles chacune un membre).

Quand on se rappelle des péripéties de ce qui devait être le premier tour de l’élection présidentielle de 2009, notamment les fraudes massives à la faveur du candidat à sa propre succession, Karzaï, on peut aisément comprendre les inquiétudes de la «communauté internationale» à propos du caractère régulier et honnête des prochaines élections législatives prévues pour le mois de septembre prochain (contre la date initiale de mai). D’ailleurs, cet amendement a suscité la colère de l’opposition parlementaire afghane et indisposé les chancelleries occidentales et l’ONU. Le parlement a invalidé ce décret (Dépêche de Reuters, 1 avril 2010).

Posture nationaliste, un cache-sexe de l’absence de volonté politique à Kaboul

Pris entre l'enclume des pressions occidentales et le marteau des insurgés talibans, le président afghan a cru bon de réagir. Tout en ayant l’œil rivé sur les prochaines élections législatives, il a pensé capitaliser la carte d’un nationalisme afghan qui en fait demeure encore battu en brèche par des appartenances primaires (tribu, clan, famille). Il a accusé le 1er avril dernier (soit quatre jours à peine après la visite du président américain) des puissances étrangères (ONU, Union européenne et des «ambassades» étrangères, décodez les États-Unis et la Grande-Bretagne), d’une part, d’avoir commis des fraudes massives lors de la dernière élection présidentielle et, d’autre part, de s’ingérer dans les affaires domestiques de son pays.

Quiconque avait examiné attentivement le déroulement de la dernière campagne présidentielle afghane sait pertinemment qu’il y a eu effectivement fraudes, et même fraudes massives, mais que le fraudeur n’était pas, comme l’a prétendu Kazraï, dans le camp des «puissances étrangères», puisqu’il était plutôt dans son propre camp, lui qui en est sorti «vainqueur». En formulant cette accusation, le président afghan donne l’impression de celui qui veut en fin de compte se venger de ceux-là même qui lui reprochaient les fraudes massives de l’été dernier. Cela dit, il vient d’avouer, contrairement à ses dénégations antérieures, qu’il y a eu effectivement «des fraudes massives, très massives, lors des élections présidentielle et provinciales» de 2009 (voir la dépêche AFP du 1er avril 2010). De plus, en signe de protestation contre ces affirmations, deux hauts dirigeants de la CEI (Azizullah Ludin, président de la CEI, et Daoud Ali Najafi, le chef de ladite commission) ont claqué la porte ce 7 avril.

Pour les ingérences étrangères dans la politique domestique de l’Afghanistan, les forces de la coalition internationale sont également accusées de ne pas respecter (et même de ne pas reconnaître à toute fin utile) la souveraineté nationale du pays. Et comme si cela n’était pas suffisant pour faire passer son message de mécontentement, il en a rajouté deux jours plus tard en avertissant les États-Unis et l’Otan (sans les nommer) que non seulement les insurgés talibans pourraient devenir un «mouvement de résistance légitime», mais qu’en plus il pourrait lui-même les rejoindre! Un changement de rhétorique qui en dit long sur son exaspération face aux pressions américaines.

Ces accusations farfelues, qui ont suscité la consternation à Washington, à Bruxelles et au sein de l’Otan, devraient être analysées, non comme l’a fait l'Américain Peter Galbraith (l’ancien représentant adjoint de l'ONU à Kaboul), qui a mis en cause ici l’équilibre mental du président afghan, mais au contraire en fonction de la situation politique intérieure afghane.

Force est de constater que les agissements occidentaux en Afghanistan ne sont devenus «insupportables» pour Karzaï que depuis que l’Occident en général et les États-Unis en particulier ont commencé à pointer de manière coordonnée et de plus en plus ouvertement les manquements graves au niveau du système de sa gouvernance. Au lieu de partager le pouvoir en entamant une décentralisation du pays et en réformant le système électoral (comme on l’a pressé de le faire), le président afghan semble au contraire préférer le statu quo. Un choix intenable à moyen et long terme. Mais pour mettre un peu plus de pression sur Karzaï, les bailleurs de fonds occidentaux ont déjà fait savoir, qu’à défaut d’une telle réforme électorale, ils ne financeraient pas les prochaines législatives.

En accusant les puissances étrangères et en laissant entendre que les insurgés talibans pourraient acquérir une légitimité politique, Hamid Karzaï voulait, d’une part, donner des gages aux chefs tribaux insurgés quant à son indépendance vis-à-vis de l’Occident. En gardant des vases communicantes avec les combattants du mollah Omar, il continue d’espérer de les voir rallier ses rangs. Il voulait aussi passer devant son peuple pour un leader nationaliste fort, capable de résister aux bailleurs de fonds occidentaux et de défendre la souveraineté de son pays. Sauf que pour une longue période encore ni son peuple ni son gouvernement ne pourront (pour des raisons économiques et de sécurité évidentes) se permettre de s’aliéner les généreux bailleurs de fonds occidentaux, encore moins le soutien effectif de leurs troupes militaires et forces de sécurité et de reconstruction.

**

Le président afghan semble confondre souveraineté nationale et préservation d’un statu quo avantageux de facto pour les seigneurs de la guerre, les insurgés talibans et leurs alliés d’Al-Qaïda. En jouant à l’équilibriste, Hamid Karzaï a indisposé les puissants protecteurs de son régime et même de sa propre sécurité. Ses récentes déclarations ne sont pas susceptibles de lui rallier les insurgés du mollah Omar, encore moins d’améliorer sa cote de popularité auprès des proches collaborateurs de Barack H. Obama. D’ailleurs, Washington pourrait purement et simplement annuler sa visite officielle prévue pour le 12 mai prochain.

7 avril 2010



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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