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Les caricatures de Mahomet : l'idéal de tolérance comme antidote aux intégrismes

par , Ph.D.
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© Reuters*
Je prends le temps de vous faire part de quelques commentaires et réflexions qui me sont venus suite à la visite de votre site que je viens de découvrir. Je suis psychologue et je m'intéresse depuis plusieurs années aux modes de rapport aux idéaux. Globalement, un ensemble de circonstances individuelles et sociales font qu'il devient de plus en plus difficile de développer un rapport constructif avec un idéal. En même temps, il prévaut de fortes tendances à l'idéalisation, laquelle consiste à attribuer d'emblée un caractère de perfection à une idée, à une cause ou à soi-même. C'est ainsi que, dans divers domaines, l'idéalisation gagne du terrain. Plusieurs observateurs déplorent les dérives où peuvent conduire, entre autres, l'idéalisation de l'économie, de la religion, de la science et de l'homme lui-même. Souvent, des idéologues et des leaders charismatiques bénéficient d'une large audience, ne serait-ce de par la simplicité des messages que permet l'absolutisme de leurs prises de position.

Cependant, l'idéalisation n'est pas sans conséquences. Elle compromet en fait la possibilité de se mesurer à un idéal. En effet, lorsque l'on croit que sa cause ou soi-même représente un idéal, on n'a plus à chercher plus loin, on n’a plus à être autocritique : on est parvenu là où il est universellement souhaitable d'être. Les autres n'ont qu'à se rendre à l'évidence et faire de même sous peine d'exclusion. Par son absolutisme, l'idéalisation entraîne le durcissement des prises de position et instaure un dialogue de sourds entre ceux dont les points de vue divergent. Les échanges deviennent des confrontations stériles et peuvent dégénérer en de désastreuses escalades de rapports de force entre des protagonistes pourtant animés des plus nobles principes. La confrontation surréaliste qui oppose présentement ceux qui prônent la liberté d'expression et ceux qui réclament le droit au respect des coutumes islamiques en constitue une éloquente démonstration. En fait, d'un point de vue psychologique, toute idéalisation pervertit l'idéal que l'on croit défendre et tend à la destruction de l'objet idéalisé. De mon point de vue, dans cet exemple d'escalade de réactions primaires déclenchées par les caricatures de Mahomet, nous risquons tous de perdre beaucoup. L'islam risque de conforter les préjugés hostiles et l'incompréhension à son endroit, la liberté d'expression risque d'être compromise soit par la menace de représailles aveugles soit par une judiciarisation excessive. En plus de prendre en otage la population, le climat de peur et de méfiance que génèrent ces affrontements compromet la possibilité de rencontre entre l'Orient et l'Occident ou les efforts de conciliation des diverses traditions avec la modernité.


« Il faut aller plus loin »

Bref, on ne peut s'extirper des impasses où conduit un tel conflit en prenant seulement appui sur la justesse de nos positions respectives. Il faut aller plus loin. Je suis souvent déçu que l'on escamote cet aspect qui me semble primordial dans un processus de résolution de conflit. Aussi, ce fut avec plaisir que j'ai lu le remarquable article d'Yvan Cliche (Un autre intégrisme, La Presse, 9 février 2006). À mon sens, monsieur Cliche dégage des éléments essentiels à considérer dans les circonstances, dont la mise en contexte, les différentes dimensions historiques, politiques, symboliques en jeu, l'effort de saisir le point de vue des uns et des autres. Tout en affirmant que la réaction des musulmans est disproportionnée et mérite d'être dénoncée, M. Cliche questionne la « flamboyance de notre croyance en la liberté d'expression » qui justifierait son imposition, de gré ou de force. Une telle croyance flamboyante constitue en fait une croyance faible par opposition à une croyance forte et plus assumée selon l'essayiste J.C.Guillebaud (La force de conviction, Seuil, 2005). J'ai voulu en savoir un peu plus sur ce monsieur Cliche qui osait avancer de telles idées courageuses dans la tourmente actuelle au risque d'être traité de relativiste (injure ultime facilement associée à la lâcheté par les intégristes de toutes allégeances).

C'est ainsi que j'ai découvert qu'il faisait partie de l'équipe de Tolerance.ca®. J'ai visité votre site avec d'autant plus d'intérêt que votre façon de promouvoir l'idéal de tolérance invite à la coexistence pacifique de la pluralité des points de vue, à une démarche autocritique et à l'approfondissement de la réflexion sur les enjeux contemporains. Un site tel que le vôtre constitue un oasis dans la confusion idéologique actuelle et un antidote aux dérives auto-justificatrices où ne manquent pas de mener les idéalismes qui se suffisent à eux-mêmes au point de faire abstraction de la diversité d'expression qui caractérise notre commune humanité.




* Des manifestants devant le consulat du Danemark incendié, à Beyrouth, le 5 février 2005.


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