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Libye : Le jihad de Mouammar Kadhafi contre la Suisse

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Malgré les différents gestes de contrition de Berne, la crise de ses relations diplomatiques avec la Libye n’est pas près de se résorber. À l’appel au jihad lancé par Mouammar Kadhafi contre «la Suisse mécréante et apostat» s’est ajoutée l’instauration d’un «embargo économique total» envers elle.


 
Piqué au vif à cause de l’arrestation musclée de son fils Hannibal, le dirigeant libyen est loin d’apprécier toute déclaration étrangère n’allant pas dans son sens.

 Le 25 février 2010, Mouammar Kadhafi a profité de l’occasion de la fête religieuse de la naissance du Prophète Mohammed, pour appeler les musulmans du monde entier au jihad contre la Suisse «mécréante et apostat» («Mouammar Kadhafi et la crise des relations entre la Libye et la Suisse»)! Malgré différents gestes helvètes de bonne volonté, Tripoli a choisi l’escalade. C’est pourquoi elle a décidé, le 3 mars dernier, d’imposer un embargo total sur tous les échanges économiques et commerciaux avec la Suisse. Si au début, cet embargo épargnait les médicaments et les équipements médicaux et industriels helvètes, les Libyens semblent avoir trouvé aujourd’hui une alternative à ces biens.

Portée et limites de l’«embargo économique total» de la Libye envers la Suisse

Si on pouvait au lendemain du 25 février dernier se demander à quoi faisait référence le Guide de la Jamahiriya quand il a appelé au jihad contre la Suisse, maintenant on est fixé. Près d’une semaine plus tard, le gouvernement libyen a décidé d'imposer un embargo économique total sur la Suisse.

Cet embargo touche tous les échanges économiques et commerciaux avec la Suisse, selon la déclaration de Mohamed Baayou, porte-parole du gouvernement libyen, à l’AFP (3 mars 2010). Si le régime Kadhafi donne l’impression dans cette crise d’être gagné aux «vertus» pédagogiques des pressions économiques sur un gouvernement étranger, ce «chantage» (diront ses détracteurs notamment helvètes) peut-il vraiment faire mal à Berne? Peut-il la mettre encore davantage à genoux face à l’homme fort de Bab Al-Azizia? Ou au contraire cela ne ferait que compliquer ses relations avec un Occident encore marqué par l’ère post-11 Septembre?

Pour mieux apprécier la dimension économique de cette crise diplomatique, le volume des échanges bilatéraux est un bon indice. Selon des chiffres récents des douanes helvètes, les exportations en direction de la Libye (essentiellement des médicaments et des machines) étaient en 2009 de l’ordre de 156 millions de francs suisses (contre 180,3 milliards de francs pour le total de ses exportations). Ce chiffre des exportations vers Tripoli représente en 2009 une baisse de 44,7% par rapport à l’année précédente. Ces exportations (0,08% en 2009 contre 0,13% en 2008) étaient donc assez modestes par rapport à celles transigées dans le reste du monde. Par rapport aux données de l’année 2008, l'ensemble des importations de biens libyens de tout genre (essentiellement le pétrole brut) a chuté de 78,4% pour représenter une enveloppe de 718 millions de francs (contre 3,3 milliards l’année d’avant). C’est la crise diplomatique qui a poussé en 2009 Berne à réduire de 80% le volume d’achat de pétrole libyen. Du coup, elle s’est tournée discrètement en 2009 vers d’autres sources d’approvisionnement, dont l’Azerbaïdjan, l’Algérie et le Nigéria, trois pays majoritairement musulmans. Cette chute des importations pétrolières suisses représente une importante saignée pour le fils Kadhafi par qui la crise diplomatique est arrivée. C’était ses tankers qui chargeaient les cargaisons libyennes.

Ces chiffres montrent que pour Berne, la Libye n’a jamais dépassé le stade de partenaire commercial mineur. De plus, son excédent commercial réalisé dans le pays de Calvin (grâce à l’or noir. Il était de 561 millions de francs en 2009) devait militer plus en faveur de relations diplomatiques sereines. Mais visiblement des affaires d’amour-propre bafoué en ont décidé autrement.

Cette baisse des échanges commerciaux bilatéraux est à ce jour le dernier chapitre du «jihad» kadhafien. Elle s’est ajoutée à la suspension des livraisons de pétrole, au retrait des banques helvètes des milliards de dollars d’avoirs libyens et aux interdictions faites à différentes entreprises suisses de continuer à faire des affaires avec la Jamahiriya.

La manœuvre de diversion adoptée par le leader libyen à l’effet que son appel au jihad contre la Suisse serait dû à l’interdiction de la construction de tout nouveau minaret sur son territoire («Islam/Occident: l’islam suisse à l’épreuve de l’«affaire des minarets»»), n’a pas su tromper la maturité citoyenne des musulmans suisses. Au lieu de se laisser instrumentaliser par une «politique étrangère» de clan, en se retournant contre leur pays, ils ont au contraire organisé une manifestation destinée à condamner sans ambiguïté les propos irresponsables et incendiaires de Mouammar Kadhafi.

Jihad kadhafien, ironie américaine et menaces libyennes

L’appel du dirigeant libyen au jihad contre la Suisse «mécréante et apostat» tombait mal à l’ère post-11 Septembre 2001. Comme il fallait s’y attendre, les États-Unis, cible des attentats terroristes et de la propagande d’Al-Qaïda, n’allaient pas laisser passer cette occasion sans réagir. À raison !

Philip Crowley, porte-parole du Département d’État américain, s’est montré ironique à l’égard de la sortie kadhafienne. Il ne fallait pas plus pour que le ministère des Affaires étrangères de la Jamahiriya convoque quelques jours plus tard la chargée d'affaires de l'ambassade américaine à Tripoli. À la protestation officielle s’est ajoutée l’exigence d’«explications» et d’«excuses» de la part de Washington. À défaut de quoi, avertit-il, des «répercussions négatives» toucheraient les relations économiques et politiques entre les deux pays.

Pour faire plier l’administration Obama, le régime Kadhafi a cru bon d’embrigader dans sa campagne les compagnies pétrolières américaines (dont Occidental et Hess) présentes sur place. Le message de la compagnie nationale libyenne de pétrole était très clair. Son président, Chokri Ghanem, les a avertit des «répercussions» que pourrait provoquer l'ironie des propos de Crowley sur les relations économiques et politiques entre les deux pays. Mais au lieu de s’excuser, le porte-parole américain s’est contenté de déclarer que ses propos n’avaient rien d’une attaque personnelle contre l’homme fort de Tripoli. Tout en ajoutant qu’«un appel au jihad contre un pays (…) n'est pas quelque chose que les États-Unis prennent à la légère» (AFP, 3 mars dernier).

Si la demande libyenne d’«explications» paraît légitime, l’exigence d’«excuses» de Washington est en revanche inappropriée. Quand on garde à l’esprit le fait qu’il n’y a pas si longtemps Tripoli figurait sur l’infamante (et préjudiciable) liste américaine des États «voyous» soutenant le terrorisme et qu’elle a tout fait pour en être enlevée, au prix d’énormes concessions auprès de Washington, la démarche libyenne détonne. De plus, le poids politique et économique des États-Unis n’a rien à voir avec celui de la Suisse et c’est la Libye (et non le contraire) qui a besoin des États-Unis pour apaiser ses relations avec l’ensemble de l’Occident.

*

Cette décision libyenne d’embargo imposé à la Suisse est venue alourdir un climat de crise diplomatique qui était déjà tendu. Elle a rappelé à tous, dont les «optimistes» au sein du cabinet fédéral helvète, que la situation était loin de gagner en sérénité. Plus préoccupant encore est le fait qu’une politique étrangère d’un pays obéisse aux sauts d’humeur et aux caprices du Prince et non à son intérêt national et aux données chiffrées de son commerce extérieur. Eu égard à l’escalade libyenne, l’homme fort de Tripoli pourrait-il se permettre de pousser le bouchon très loin et ce en rompant les relations de sa Jamahiriya avec la Suisse?

 10 mars 2010


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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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