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Mouammar Kadhafi et la crise des relations entre la Libye et la Suisse

(French version only)
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Il a suffi d’un incident à caractère privé pour que le dirigeant libyen, Mouammar Kadhafi, plonge les relations de son pays avec la Suisse dans un état de crise diplomatique sans précédent.


 

Plus le pays helvète tentait d’apaiser la Libye, plus le Guide libyen multipliait les mesures vexatoires à son endroit. Faisant l’affaire d’une droite populiste qui trouve là de quoi embarrasser l’establishment suisse en vue des prochaines élections. Et plaçant les Suisses musulmans dans une situation difficile.

Après avoir accueilli pendant des décennies une partie des avoirs libyens, la Suisse n’est plus en odeur de sainteté au Palais de Bab Azizia, «siège» du pouvoir à Tripoli. Au point où le chef de l’État libyen, le colonel Mouammar Kadhafi, a appelé, le 25 février dernier, au jihad contre ce pays. Au-delà de son côté fanfaron, ce geste grave n’est pas isolé et aura des retombées négatives notamment sur les Suisses musulmans.

L’appel de Kadhafi au jihad contre la Suisse

À l’occasion de la fête religieuse de la naissance du Prophète Mohamed, le Guide libyen a prononcé le 25 février dernier un discours où il a notamment appelé les musulmans au jihad contre la Suisse! Pour justifier un tel appel, il s’est servi d’une décision controversée (mais) souveraine d’une majorité d’helvètes interdisant, depuis le 29 novembre 2009, la construction de nouveaux minarets en Suisse («Islam/Occident: l’islam suisse à l’épreuve de l’«affaire des minarets»).

Dans cette allocution, trois éléments ressortent nettement. D’abord, la cible. L’appel au jihad est dirigé contre ce que Kadhafi qualifie de «Suisse mécréante et apostat» dont la marque de fabrique consisterait à détruire «les maisons d'Allah» (les mosquées, ndlr). Au nom de quel principe islamique s’est-il arrogé le droit de s’en prendre à un pays dont la majorité a pris de manière souveraine une décision engageant son avenir? Si on peut exprimer son désaccord avec une telle décision (plusieurs l’ont qualifié de controversée), on n’a pas le droit de s’immiscer dans les affaires intérieures suisses. D’ailleurs, cette immixtion n’était pas du goût des 400.000 helvètes musulmans qui s’en sont dissociés publiquement. N’étant pas dupes des véritables motivations de la manœuvre, ils sont conscients qu’un tel geste ne peut que nuire à leurs intérêts.

Le deuxième élément important de la salve kadhafienne nous renseigne sur le comment faire le jihad à la Suisse. Il demande aux musulmans du monde entier de recourir à «tous les moyens» possibles pour mener ce «jihad contre la Suisse». De notre point de vue, l’objectif de la sortie du Kadhafi serait en réalité, non de déclarer un jihad «chaud» effectif à ce pays occidental, mais tout au plus inciter les musulmans, gouvernements et particuliers, à «boycottez la Suisse: ses marchandises, ses avions, ses navires, ses ambassades…» et à retirer leurs avoirs de ses banques. Avec le souhait que le départ de telles sommes fabuleuses provoquerait une chute importante de la valeur du franc suisse, handicapant l’économie helvète. Pour le mufti de circonstance, «tout musulman», partout où il se trouve (y compris donc en pays helvète), qui refuse de suivre son appel au jihad et décide au contraire de traiter «avec la Suisse» serait «un infidèle», œuvrant «contre l'islam, contre Mohamed, contre Dieu, contre le Coran»!

Une fois la cible de son appel au jihad et le moyen pour y parvenir sont campés, le troisième élément du discours kadhafien cherche à éviter la délégitimation de son envolée lyrique. Ayant figuré durant plusieurs décennies sur la liste internationale des États parrainant le terrorisme, il a cru pouvoir se prémunir de cette accusation en présentant le «jihad contre la Suisse» non comme un acte relevant «du terrorisme», mais au contraire de la légitime riposte. Pour pouvoir noyer le poisson, il a crû devoir ratisser très large, en y mêlant pêle-mêle «jihad contre le sionisme», «jihad contre l’agression étrangère…»

Le caractère agressif de la sortie kadhafienne à une journée symbolique pour les musulmans illustre l’état de détérioration des relations de son pays avec la Suisse. Ce n’est que le dernier épisode d’une relation riche en rebondissements depuis juillet 2008.

Affaire Hannibal Kadhafi, amour-propre blessé et crise diplomatique

Pour comprendre les raisons véritables de la colère du dirigeant libyen, il faut remonter à juillet 2008. À l’époque, un de ses fils, Hannibal, et sa bru sont arrêtés par la police genevoise, suite à une plainte pour mauvais traitements déposée par deux domestiques du couple. Accusation rejetée par eux. Après deux nuits passées en prison, Hannibal est relâché (contre une caution de 500.000 francs suisses). Cette arrestation est ressentie à Tripoli comme une humiliation pour le dirigeant libyen. D’où sa colère noire.

Pour ne pas perdre la face, Kadhafi a exigé de la Suisse des «excuses» officielles et la «punition» des policiers qui avaient arrêté le couple Kadhafi. Devant le refus de Berne, son pays a opté pour trois types de mesures de rétorsion susceptibles, pense-ton à Tripoli, de faire plier la volonté de la confédération helvétique. Le premier est politique, le deuxième économique, le troisième judiciaire.

Au niveau politique, Tripoli s’est refusé à apaiser ses relations avec Berne. La décision de la Suisse de restreindre l'octroi de visas Schengen à des citoyens libyens n’a pas arrangé les choses. C’est pourquoi Tripoli a, d’abord, décidé (le 14 février) de faire de même avec les citoyens de l’Union européenne et a ensuite cessé de délivrer des visas aux Suisses.

Au niveau économique, la Libye a d’abord retiré en décembre 2008 à la Swiss Air l’autorisation de desservir Tripoli. Elle a ensuite interdit le déchargement dans les ports libyens des produits suisses. Elle a aussi annoncé en octobre 2009 la suspension de ses livraisons de pétrole à la Suisse (dont elle en était le premier fournisseur) et le retrait de ses sept milliards de dollars d’avoirs des banques helvètes. Elle a encore fermé plusieurs entreprises suisses. Elle a enfin suspendu plusieurs accords de coopérations bilatéraux.

Au niveau judiciaire, quatre jours après l'interpellation du couple Kadhafi, deux citoyens suisses, Max Göldi (directeur du groupe ABB à Tripoli) et Rachid Hamdani (agent d’une société helvétique de construction) sont arrêtés, au motif qu’ils ne disposaient pas de visa valide. Ils ont été jugés pour «séjour illégal» et «exercice d’activités économiques illégales».

Pour apaiser Kadhafi, le président suisse, Hans-Rudolf Merz, s’est (le 20 août 2009) rendu en personne à Tripoli où il a présenté ses excuses à la Libye pour l’arrestation «injuste et inutile» de Kadhafi fils. Même si les Libyens ont qualifié ce geste de «premier pas» pour régler le contentieux bilatéral, ils n’ont donné aucune garantie à la partie helvète relativement (entre autres) aux deux condamnés suisses. Et même si finalement l’un d’eux est libéré, l’autre (Göldi) y purge une peine de quatre mois de prison. Le retrait de la plainte contre le couple Kadhafi n’y a rien changé.

Kadhafi, «agent électoral» clandestin de la droite populiste et islamophobe en Suisse

L’initiative du président Merz a soulevé la colère de l’opinion publique suisse. Si elle peut sauver l’honneur du Guide libyen, elle ne manquera pas en revanche d’être exploitée par une droite populiste xénophobe qui a le vent en poupe. Cette dernière n’hésitera pas à s’en servir comme argument de mobilisation populaire contre un establishment politique helvète dépeint comme lâche et à genoux devant l’autocrate de Tripoli, dans l’intention de récolter un maximum de voix et de sièges aux prochaines élections. Comme elle le fera des deux autres sorties du Guide, la première lors du G8 de juillet 2009 où il a qualifié la Suisse de «mafia mondiale et non (d’) État». La seconde, c’est quand il a proposé le mois suivant à l’Assemblée générale de l’Onu la dissolution de la Suisse et la répartition de ses territoires entre ses voisins.

*

La rhétorique belliqueuse de Mouammar Kadhafi est de nature à renforcer la portée du discours xénophobe de l’extrême droite helvète. Elle place également les Suisses musulmans dans une position difficile. C’est dire le peu de considération qu’il attache aux intérêts réels de cette minorité religieuse qui n’en est d’ailleurs pas dupe.

28 février 2010


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Aziz Enhaili is an expert on the Middle East, of Islam and Foreign policy. He is a contributor on irregular basis to the ‘’Neighbouring countries’’ of the European Union, a unit of Europe2020, a groupe dedicated to prospective studies. He is... (Read next)

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